Monde

Les casques bleus ont-ils apporté le choléra en Haïti?

Joshua Keating, mis à jour le 22.11.2010 à 18 h 58

Peut-être, mais ce n'est qu'une des possibilités.

Des Casques Bleus aident des survivants au tremblement de terre après leur transport vers une zone plus sûre, avant l'arrivée du cyclone Tomas à Port au Prince, le 5 novembre 2010. REUTERS/Ho New

Des Casques Bleus aident des survivants au tremblement de terre après leur transport vers une zone plus sûre, avant l'arrivée du cyclone Tomas à Port au Prince, le 5 novembre 2010. REUTERS/Ho New

Les efforts déployés pour lutter contre la virulente épidémie de choléra en Haïti, qui a d'ores et déjà tué plus de 1.000 personnes, ont été entravés par la multiplication d'émeutes anti-ONU dans le nord du pays. Ces émeutes ont poussé l'ONU et d'autres ONG à suspendre la livraison de matériel médical d'urgence et de fournitures d'assainissement. Cette violence semble en partie provoquée par une animosité de longue date de la population haïtienne à l'endroit des 12.000 soldats de la paix présents en Haïti, mais a aussi été causée par l'idée répandue voulant que les casques bleus soient responsables de l'arrivée de la maladie. Est-ce possible?

Peut-être, mais c'est loin d'être certain. Haïti n'a pas connu de vague de choléra depuis plusieurs décennies, ce qui n'est pas le cas du Népal d'où sont originaires plusieurs soldats de la paix, et où sévit actuellement une telle épidémie. L'attention des médias s'est tournée vers un camp de l'ONU, près de la ville septentrionale du Cap-Haïtien, épicentre de l'épidémie, qui possède des installations sanitaires vétustes et s'est installé près d'une rivière. De plus, les premiers tests faits par le Centre américain de prévention et de contrôle des maladies (CDC), indiquent que la souche de choléra touchant actuellement Haïti correspond à celle trouvée en Asie du Sud. Mais en dépit de ces indices, il y a toujours de grandes chances que le choléra ait été présent en Haïti bien avant l'arrivée des troupes népalaises.

Des souches dormantes

La bactérie responsable du choléra peut survivre dans l'environnement, en général dans une étendue d'eau fermée, pendant de longues périodes avant d'infecter une population humaine. (La bactérie a même été détectée dans la baie de Chesapeake.) Une fois la bactérie ingérée, les intestins humains font office d'incubateur pour la maladie, ce qui la rend encore plus virulente. (Toute personne qui avalera une bactérie de choléra ne tombera pas malade, l'état de santé général de la personne et son patrimoine génétique jouent aussi un rôle.) Quand cette personne rejettera ensuite la bactérie dans l'environnement, via défécation, la maladie pourra se répandre par les systèmes de distribution d'eau.

Une telle épidémie de choléra, touchant soudainement une région sans signes avant coureurs, n'est pas un fait unique dans l'histoire. Une épidémie de choléra s'est ainsi déclarée au Pérou en 1991, après que la maladie a été absente du continent sud-américain pendant plus d'un siècle. Des tests ont ensuite montré que la bactérie était présente dans les canalisations depuis déjà un certain temps auparavant. Et s'il existe des centaines de sérovars –ou variétés– de choléra, seuls quelques-uns sont assez virulents pour causer une épidémie. Au fil du temps, néanmoins, les souches virulentes et bénignes de la maladie se sont croisées entre elles et ont créé de nouvelles configurations génétiques, accroissant aussi le risque que quelqu'un les ingère.

Les risques d'Haïti

A notre époque, les épidémies de choléra se produisent presque invariablement dans des zones aux installations sanitaires vétustes et où l'accès à l'eau potable est insuffisant. Dans le cas d'Haïti, de nombreux médecins ne sont pas tant surpris par l'apparition du choléra que par le fait qu'une telle épidémie ne se soit pas déclarée plus tôt. Un microbiologiste de l'Université de Floride avait ainsi averti du risque d'une épidémie de choléra lors de son voyage en Haïti l'été dernier – soit plusieurs mois avant son déclenchement.

Les tests du CDC ne sont pas non plus nécessairement concluants. Des observateurs extérieurs ont déclaré que les tests du CDC ne sont pas plus précis que ceux d'autres organisations, et que des recherches supplémentaires seront nécessaires pour déterminer avec exactitude quelle souche est présente en Haïti. Le CDC a lui-même déclaré qu'en dépit des similitudes avec la souche sud-asiatique, il n'est pas possible d'en définir la source avec précision.

Des experts de santé publique se demandent d'ailleurs s'il est nécessaire de chercher à savoir d'où vient la maladie quand de maigres ressources arrivent déjà difficilement à en limiter la propagation. L'Organisation Mondiale de la Santé a déclaré qu'enquêter sur l'origine de l'épidémie n'était «pas important pour le moment», tandis que Paul Farmer, envoyé spécial adjoint des Nations Unies et défenseur de longue date de la santé publique en Haïti, a affirmé pour sa part que retracer l'origine de la source de l'épidémie «serait une bonne initiative en termes de santé publique» et que la réticence des organisations internationales à enquêter plus avant est motivée politiquement.

Quant aux forces du maintien de la paix de l'ONU, elles déclarent que les tests sur ses soldats n'ont révélé aucun signe de choléra. Mais cette réponse peinera probablement à satisfaire les émeutiers désespérés des rues de Cap-Haïtien.

Joshua E. Keating

Traduit par Peggy Sastre

Merci à David Sack, professeur en épidémiologie et contrôle des maladies mondiales à l'École Bloomberg de Santé Publique, au sein de l'Université Johns Hopkins.

Joshua Keating
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Journaliste
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