Pister le hipster

Servi à toutes les sauces, le terme est en train de s’imposer dans le paysage hexagonal.

Flickr CC by Katekillet

- Flickr CC by Katekillet -

En 2010, vous êtes probablement comme Monsieur Jourdain (celui qui faisait de la prose sans le savoir): le hipster est partout, mais vous ne le savez pas. Vous avez sûrement déjà croisé ses chemises à carreaux, son style savamment négligé, son vélo à pignon fixe ou ses goûts musicaux cryptiques (“la synth-pop, oui, mais seulement le troisième trimestre 1981”). Généraliste mais pointu, il s’affiche sur des publicités pour la grande distribution, et s’impose comme un réflexe langagier. Après le geek, le hipster est en passe de devenir le nouveau sociotype fourre-tout, le mot nu laissant le champ libre aux interprétations (de «va mourir, sale snob» à «j’aime beaucoup ce que vous aimez». Et un souffre douleur accommodable à toutes les sauces:

- «T’as vraiment des goûts de hipster», comme s’il s’agissait d’une catégorie socio-professionnelle sur laquelle il est de bon ton de taper.

- «Espèce de sale hipster», afin de souligner la corrélation entre une hygiène de vie inversement proportionnelle à vos goûts pointus.

Parce que c’est ça, le hipster, un repoussoir qu’on finirait presque par apprécier, un esthète de surface qu’on aime moquer mais qu’on est bien content d’avoir sous le coude.

Si le mot est encore frais (au moins en France), ses origines remontent beaucoup, beaucoup plus loin, à une époque où Google ne recensait pas encore les occurrences.

Outre-Atlantique, la résurgence du mot inquiète. Le New York Times a même fait passer une note aux journalistes, les exhortant à limiter l’emploi du terme, recensé plus de 250 fois par an depuis 2005. Voeu pieux? En allant faire un tour dans les archives du site, on compte pas moins de 13 occurrences sur les trente derniers jours. En tout, depuis 1981, le mot hipster est apparu plus de 1.600 fois sous la plume des «staffers», soit 55 fois par an, une fois par semaine.

Le hipster est né avec le bebop, popularisé après-guerre, il est une échelle argotique de la «coolitude», l’adjectif «hip», libéré, s’opposant à «square», étriqué. Comme le rappelle le New York Magazine dans un long article rétrospectif, «[il] a été explicitement défini par le désir d'une avant-garde blanche de s’affranchir de sa couleur de peau, (...) et d'atteindre le savoir ‘cool’, l’énergie exotique, la luxure et la violence des Noirs américains.»

En 1986, avant que le hipster ne devienne un souffre-douleur omnipotent, il était sur le point d’entrer dans les moeurs. Cette année-là, Huey Lewis & The News impose «Hip to be Square» en tête des charts, réconciliant la culture du billboard, intrinsèquement populaire, et celle, lettrée, des post-modernes un peu blasés (en 1991, dans American Psycho de Brett Easton Ellis, le yuppie sociopathe Patrick Bateman assassine une prostituée après lui avoir vanté «Hip to be Square» comme un paradigme de la modernité).

1999 ou 2005?

Comme son oncle débraillé le punk (1), le hipster moderne est né par accident. Selon New York Magazine, son retour en grâce est à dater de 1999, quand American Apparel impose ses basiques au monde entier. Pourquoi pas. La même année, Pitchfork, gourou de la prescription musicale dès lors qu’on parle de musique indé, institutionnalise ses notations de disques (sur un barème de 1 à 10), aussi attendues que craintes.

A la vérité, la crête de la vague se situerait plutôt autour de 2005, au moment où le hipster se cherche une nouvelle identité. Le retour du rock est officiellement terminé, les Strokes ont déjà sorti leur troisième album, la mèche emo a été remisée au placard et vit en vase clos sur Myspace, et la britpop n’existe plus que dans les livres d’histoire. Dans le style, il ne sait plus à quel saint se vouer, tiraillé entre le jean slim et le k-way fluo, le keffieh militant ou les Ray-Ban Aviator ostentatoires. Géographiquement, l’étau se resserre et son rayon d’action se voit circonscrit à un quartier de Brooklyn, Williamsburg.

Produit de consommation

Dès lors, le hipster, ou plutôt la définition qu’on en fait, s’enferme dans une représentation vide de sens, dont l’immanence se manifeste dans la vidéo “Interior Semiotics” (NSFW), un happening surréaliste de 7 minutes et 42 secondes, pendant lesquelles une jeune femme s’introduit des spaghettis dans le vagin devant un parterre de jeunes gens médusés, tellement caricaturaux qu’on les dirait sortis d’un film de Larry Clark monté par David Lynch. Dans un billet de blog sur Girls and Geeks, Titiou Lecoq, collaboratrice de Slate, avait  synthétisé la teneur des débats:

“Sur le web (ou sur 4chan) [cette vidéo] provoque une certaine colère contre ce qu’on appelle les hispters. Les hipsters, c’est pas juste des mecs avec le combo slim/chemise à carreaux/grosses lunettes (non, les publicitaires vous mentent), c’est aussi et surtout aux Etats-Unis les représentants d’une certaine culture hypra indé underground que certains soupçonnent de snobisme.”

A l’instar des pâtes que la jeune femme glisse dans son intimité, le hipster est devenu un produit de consommation, coincé dans le rayon d’un hypermarché, entre les produits surgelés, les conserves et le jambon sous cellophane. Ainsi, quand Honda décide de jouer avec l’image du hipster dans une publicité pour une de ses voitures, la voix off ne dit pas «how many hipsters can you pack in a Honda Jazz?» (combien?), mais «how much hipster?» (quelle quantité?), comme s’il s’agissait d’une dose de farine sur une balance de cuisine. Après tout, “hipsters” désignent aussi des culottes taille basse. Et à ce titre, le mot cristallise le rejet, comme McDonald’s ou Kentury Fried Chicken avant lui. Le Guardian s’est d’ailleurs posé la question récemment: «pourquoi les gens détestent-ils les hipsters?»

Point Godwin

Interrogation corollaire: pourquoi, dans nos vertes contrées, la presse tend-elle à généraliser le terme, directement importé des Etats-Unis sans payer les frais de douane? De cette façon, “hipster” devient un formidable outil d’auto-complétion. Exemple: vous allez voir un film un peu arty, mais en sortant, vous ne savez pas vraiment quoi en dire. C’est à ce moment précis que la formule s’impose: «Ouais, pas mal (tergiversations). Très... hipster». Dans ces conditions, le recours systématique au mot est devenu une sorte de point Godwin dans les conversations de fin de soirée, le moment à partir duquel les argumentaires se résument à classer les choses en deux catégories, ce qui est hipster et ce qui ne l’est pas, et à sortir des calembours codés à destination de la communauté.

Mais alors, où sont donc passés les snobs, les bobos, les branchés, les ché-bran, les câblés? Ils sont toujours là, dans l’imaginaire collectif. Ils parlent au plus grand nombre, et le hipster est devenu leur doppelgänger pop, un jumeau maléfique qui colle à leurs sneakers-édition-limitée-pour lesquelles-ils-se-sont-saignés-chez-Colette (le concept-store parisien). Au contraire de tous les noms précités, le hipster est devenu volatil, comme s’il s’échappait par une porte dérobée à la moindre tentative de définition.

Olivier Tesquet

(1) Lire ou relire l’indispensable England’s Dreaming de Jon Savage

Photo Flickr CC by Katekillet

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L'AUTEUR
Journaliste à Télérama. Auparavant, journaliste spécialisé sur les questions technologiques sur Owni. Contributeur à Slate.fr, Brain et Technikart. Il a animé le blog Déclassifiés sur Slate.fr. Ses articles
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Publié le 21/11/2010
Mis à jour le 22/11/2010 à 1h09
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