France

Attentat de Karachi: lever les secrets contre le poison du doute

Daniel Vernet, mis à jour le 20.11.2010 à 13 h 26

Pour lever les doutes et les soupçons, les autorités de l'Etat doivent tout faire pour mettre la lumière sur l'attentat qui a coûté la vie à 14 personnes dont 11 Français.

Cherbourg, 13 mai 2002. Le président de la République Jacques Chirac décore les

Cherbourg, 13 mai 2002. Le président de la République Jacques Chirac décore les cercueils des victimes françaises de l'attentat de Karachi. REUTERS

La justice suit son cours. Enfin, elle essaie de se frayer un chemin à travers les entraves de toutes sortes qui lui sont opposées. Le 8 mai 2002, à Karachi (Pakistan), un kamikaze jetait sa voiture bourrée d’explosifs contre un bus transportant les employés de la DCN, la Direction des constructions navales, dont onze ingénieurs français et trois Pakistanais. Ils étaient chargés de construire les sous-marins que la France avait vendus dix ans plus tôt au Pakistan. Piste islamiste ou règlement de compte pour des commissions promises à des officiels pakistanais qui n’auraient pas été versées?

Le juge antiterroriste Bruguière a enquêté, privilégiant la piste islamiste. Sans aboutir. Après quelques péripéties judiciaires, deux juges ont repris les deux volets du dossier: Marc Trévidic pour l’attentat, Renaud Van Ruymbeke pour les commissions. C’est l’heure des soupçons. Les commissions traditionnellement liées aux contrats de vente d’armes et de matériel militaire – et pas seulement militaire – auraient été arrêtées, à la demande de Jacques Chirac, dans le cas du Pakistan.

Ce genre de commissions, plus ou moins légales jusqu’en 2000, était destiné à rémunérer les intermédiaires qui mettent en relation, selon des voies souvent tortueuses, les vendeurs et les acheteurs sur un marché ultrasensible. Rien de très original pour la vente de sous-marins au Pakistan. On a vu les mêmes commissions, versées aux mêmes sociétés écran, lors de la vente de frégates à Taïwan ou de matériel militaire à l’Arabie saoudite.

Dans l’affaire des frégates de Taïwan, comme à Karachi, il y a eu mort d’hommes. Des suicides inexpliqués de personnes liées directement ou indirectement au contrat. Dans cette affaire aussi, le secret défense et la raison d’Etat ont été opposés aux enquêteurs afin d’étouffer un possible scandale.

L’enquête autour de l’attentat de Karachi vient de rebondir après les déclarations de Charles Millon, ministre de la défense dans le premier gouvernement formé par Jacques Chirac après son élection à la présidence en 1995. Devant le juge Van Ruymbeke, Charles Million a déclaré avoir «l’intime conviction» que des rétro-commissions étaient revenues en France. Autrement dit, qu’une partie des commissions versées à des intermédiaires (en l’occurrence libanais) avait profité à des destinataires français. Une forte suspicion pèse sur le financement de la campagne présidentielle d’Edouard Balladur en 1995. Les comptes de cette campagne ont été validés par le Conseil constitutionnel alors présidé par Roland Dumas.

Le Conseil est passé outre l’avis des deux rapporteurs qui avaient conclu à un rejet. Ils avaient relevé plusieurs anomalies, notamment le versement de 10 millions de francs, à la date du 26 avril 1995, en liquide et pour partie en billets de 500 francs, dont la provenance n’a pas pu être établie. Le porte-parole de la campagne d’Edouard Balladur était Nicolas Sarkozy, par ailleurs ministre du Budget, chargé à ce titre de donner son accord aux modalités du contrat portant sur la vente de sous-marins au Pakistan… Une société écran avait été créée au Luxembourg pour accueillir les commissions.

Existe-t-il un lien, fut-il indirect, entre la vente des sous-marins, le payement de rétro-commissions, l’arrêt du versement des commissions et l’attentat de Karachi ? C’est toute la question à laquelle il n’y a pas aujourd’hui de réponse.

Mais c’est une question suffisamment lourde pour qu’elle ne reste pas en suspens et pour que tous les responsables et toutes les institutions de l’Etat concurrent à la l’établissement de la vérité. Ce n’est malheureusement pas le cas. La raison d’Etat, le secret défense et toutes sortes d’arguties juridiques sont invoqués pour retarder voire bloquer l’enquête. La mission parlementaire, dont le rapporteur est le député socialiste Bernard Cazeneuve, s’est vu opposer le secret défense par le ministère du même nom.

En refusant d’endosser les conclusions du rapport, les membres UMP de la commission ne pouvaient pas mieux souligner le caractère partisan et politiquement sensible de l’affaire. Le président de l’Assemblée nationale Bernard Accoyer a refusé de transmettre au juge d’instruction le compte-rendu des débats de cette même commission, en invoquant «la séparation des pouvoirs».

Le président du Conseil constitutionnel Jean-Louis Debré a, par deux fois, opposé une fin de non recevoir au juge qui demandait de pouvoir consulter les délibérations du Conseil portant sur les comptes de la campagne présidentielle de 1995 qui ont suivi l’avis négatif des rapporteurs. Il s’est abrité derrière l’article 63 de la Constitution qui fixe à vingt-cinq ans le délai d’ouverture des archives de la haute juridiction. Seul le gouvernement peut demander une dérogation. Il ne l’a pas fait.

Pas encore, malgré les déclarations réitérées de Michèle Alliot-Marie, quand elle était garde des sceaux, sur la volonté des pouvoirs publics de faire toute la lumière sur l’attentat de Karachi, ses tenants et aboutissants.

Il ne serait que temps de tenir ces engagements. Le poison du doute s’insinue jusqu’aux plus hautes sphères de l’Etat. Les responsables politiques s’abritent derrière la règle qui veut qu’ils ne commentent pas des affaires judiciaires. Dont acte. Mais le parquet est soumis hiérarchiquement au ministère de la Justice qui peut l’inciter à accélérer la procédure judiciaire au lieu de la freiner, comme ce fut le cas jusqu’à maintenant. Et ceux qui détiennent le pouvoir de lever les obstacles à la manifestation de la vérité peuvent ouvrir les dossiers plutôt que de les enterrer. Tout vaudrait mieux que le soupçon.

Daniel Vernet

Daniel Vernet
Daniel Vernet (439 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte