Economie

Ils n'auront pas l'euro

Eric Le Boucher, mis à jour le 20.11.2010 à 9 h 53

Il peut toujours se trouver des gouvernements populistes pour laisser entrevoir une sortie de la monnaie unique. Mais cela n'arrivera pas.

Un manifestant brûle un billet de cinq euros à Madrid, en 2008. REUTERS/Susana Vera

Un manifestant brûle un billet de cinq euros à Madrid, en 2008. REUTERS/Susana Vera

Herman Van Rompuy déclarant que la zone euro était confrontée «à une crise pour sa survie» aurait mieux fait de tenir sa langue. Le président du Conseil européen accrédite l'idée, ancrée chez beaucoup d'Européens sceptiques et en tout cas dans les salles de marché, que, oui, la zone euro est fragile et qu'elle peut exploser, la Grèce ou l'Irlande défaillantes pouvant en sortir.

Un suicide devant l'Histoire

Mon avis est tout contraire. Jamais aucun pays, une fois entré dans l'euro, ne le quittera. Malgré les pressions considérables. Malgré les opinions publiques qui y pousseront pour abréger les souffrances des plans d'austérité imposés. Jamais, parce que les souffrances d'une sortie seraient pires. Jamais surtout parce que pour un gouvernement qui déciderait une sortie, ce serait un suicide devant l'Histoire. Il laisserait la trace d'une honte nationale. Parce qu'enfin le tricot européen se déferait rang par rang et que les autres, les grands pays, Allemagne et France, ne pourront pas laisser faire. En bref, malgré leur force, les marchés qui, ne l'oubliez pas, sont anglo-saxons, n'auront pas l'euro! Telle est ma conviction.

Bien entendu, la tempête est énorme. Le doute aussi. Que le président du Conseil officialise de façon aussi irresponsable une hypothèse de mort montre combien les institutions bruxelloises sont, pour le coup, défaillantes. Bien entendu, les attaques des marchés sont fortes et, en gros, les gouvernements n'ont fait que leur opposer des sacs de sable.

Pour reprendre le résumé de Wolfgang Munchau, l'Union monétaire s'est construite sur trois interdits: pas de mécanisme de sauvetage des pays en crise, pas de défaillance et de rééchelonnement possible, pas de sortie.

Il faut convenir que les deux premiers ont sauté. La crise grecque a obligé l'Allemagne à admettre qu'il fallait collectivement refinancer un pays coulé par ses dettes, même s'il avait outrageusement triché lors de son entrée dans l'euro et même s'il avait ensuite tiré sur la corde en laissant filer ses déficits pour payer le laxisme de ses gouvernements. L'Union a imposé une austérité de fer aux Grecs, mais ils ont eu l'argent. Plus avant, un mécanisme de sauvetage a été créé, aux conditions de l'Allemagne, avec le Fonds monétaire international en soutien. L'Europe paraît incapable de régler seule ses affaires comme une grande amie. Elle qui s'interdisait tout «sauvetage» est parvenue à trouver 440 milliards d'euros, à quoi s'ajoutent les sommes du FMI. Ce mécanisme qui devrait certes disparaître après 2013 pour satisfaire à l'implacable Loi allemande que surveille la Cour constitutionnelle de Karlsruhe mais les discussions sont ouvertes pour le pérenniser.

La peur de la contagion

L'Irlande cède à son tour. Non par les dépenses d'Etat qu'à cause des folies des banques accusant une impasse astronomique de 50 milliards d'euros (ou pire, sans doute). Cette fois, la crainte n'est pas une chute directe des pays européens comme des dominos mais une chute des banques par contagion. Le mécanisme inventé peut servir à Dublin. Mais les Allemands exigent qu'une restructuration des dettes bancaires fasse payer les prêteurs. Avec raison! Il est temps que les banques surveillent enfin ce qu'elles font de notre argent. Mais les marchés financiers et la Banque centrale européenne y voient une cascade de faillites. Il faudra bien qu'une restructuration des dettes –privées ou publiques, on ne sait encore– ait lieu.

A chaque crise, les marchés font leur travail, celui de découvrir les failles de la construction de l'euro et d'essayer d'en jouer pour «tester» et gagner de l'argent. C'est normal et, mieux, c'est sain. Cela permet à la solidarité européenne d'avancer. Le difficile, j'en conviens, est qu'il y a une faille générique à l'euro, une faiblesse de naissance radicalement grave: être une union monétaire sans union politique. Les marchés grattent le sable de la construction en le sachant: au fond ils testent la volonté politique des Européens à s'entendre vraiment. Ils ont raison.

C'est là le coeur du sujet. Comme ils sont anglo-saxons dans l'âme, comme ils sont insulaires en somme, ils ne croient pas que la solidarité européenne soit si forte qu'elle puisse résister à une attaque sérieuse. Il suffit d'ajouter des milliards et «ça va céder». Et voilà ce à quoi les «Européens» ne croient pas: cela n'arrivera pas, pour les raisons que j'ai dites au début, politiquement, au regard de la Grande Histoire. Cela n'est pas joué, j'en conviens, il peut se trouver des gouvernements populistes qui cèdent et sortent. Mais si les responsables sont responsables, l'euro tiendra.

Eric Le Boucher

Chronique également parue dans Les Echos

Eric Le Boucher
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Cofondateur de Slate.fr
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