Life

Mon (et votre) cerveau raciste

Shankar Vedantam, mis à jour le 22.11.2010 à 0 h 16

Associer minorités et criminalité est irrationnel, injuste et... parfaitement normal.

Charles Bell: Anatomy of the Brain, c. 1802 / brain_blogger via Flickr CC License by

Charles Bell: Anatomy of the Brain, c. 1802 / brain_blogger via Flickr CC License by

Le journaliste Juan Williams a déclaré au présentateur Bill O'Reilly [NDLE: polémiste très conservateur travaillant à Fox News] que voir des musulmans dans les aéroports le rendait nerveux.

Ce qui lui a valu sans ambages d’être taxé de sectarisme [NDLE: et d’être limogé par la radio NPR]. Mais l’association faite par Williams entre innocents musulmans et les auteurs des attentats du 11-Septembre avait moins à voir avec le sectarisme —en tout cas, tel qu’il est d’usage de le définir— qu’avec le fonctionnement normal de son cerveau. Si vous vivez aux États-Unis à l’ère post-11-Septembre et que vous ne faites pas un minimum de lien entre musulmans et terrorisme, quelque chose ne tourne pas rond chez vous.

Je ne suis pas en train de dire qu’il est rationnel ou juste d’associer musulmans ordinaires et terroristes. Ce n’est ni l’un, ni l’autre. Mais cette association est le fruit du fonctionnement normal du cerveau, ce qui explique précisément pourquoi tant de gens en sont convaincus —et pourquoi ce type de croyance est si difficile à déraciner.

Imaginez que vous avez mal au ventre...

La gauche a tort de penser qu’elle peut éliminer cette association d’idées en montrant simplement à quel point elle est injuste, car elle nie ainsi la réalité du mode de fonctionnement de notre cerveau. La droite a tort de croire que cette association doit être exacte pour la seule raison qu’elle est très répandue.

Il peut s’avérer utile de regarder comment fonctionnent les préjugés dans un contexte moins incendiaire que le profilage racial et le terrorisme. Imaginons que vous ayez mal au ventre le matin du jour où vous devez prendre l’avion (cet exemple est directement tiré de mon livre). Vous n’en faites pas grand cas car vous savez que les événements simultanés ne sont pas nécessairement liés. À présent, imaginons que la semaine suivante, vous ayez de nouveau mal au ventre, juste avant de reprendre l’avion. Consciemment, vous vous dites peut-être encore «les coïncidences sont toujours possibles», mais une partie de votre cerveau commence à se dire que prendre l’avion vous donne mal au ventre.

Ce qui est intéressant dans ce cas de figure n’est pas que notre inconscient confonde corrélation et causalité —notre cerveau conscient le fait sans arrêt. Ce qui est intéressant, c’est que les événements que notre inconscient relie entre eux ne sont que ceux qui sortent de l’ordinaire. Les deux fois où vous avez eu mal au ventre, vous avez reçu votre journal, et pourtant vous n’associez pas la livraison de votre quotidien avec votre mal de ventre.

Du point de vue de l’évolution, ces associations automatiques ont un sens. Si l’une de nos ancêtres, en marchant dans le désert, a rencontré un serpent pelotonné près du seul arbre de tout le paysage, son cerveau n’a pas seulement fait le lien entre ce serpent et cet arbre-là, mais entre tous les serpents et tous les arbres. Le principe des corrélations illusoires est de rechercher des caractéristiques de groupe en se basant sur des incidents individuels peu fréquents: tous les arbres avec des serpents, et tous les voyages en avion avec les maux de ventre, plutôt que cet arbre-là et ce serpent-là, ou ce vol précis et le mal de ventre de ce jour-là. Les scientifiques avancent que la corrélation n’est pas la causalité, mais, d’un point de vue évolutionniste, si le lien serpent-arbre avait été faux, la seule conséquence aurait été que notre ancêtre aurait évité tous les arbres à l’avenir. Si le lien était réel et qu’elle ne l’avait pas vu, elle aurait pu y laisser la vie. Nos ancêtres tiraient constamment des conclusions de leur environnement en se basant sur des preuves limitées. Attendre des preuves causales aurait pu leur coûter cher, alors qu’extrapoler une causalité à partir de corrélation limitait les dégâts.

L'inhabituel et la minorité

Les attentats terroristes du 11-Septembre étaient inhabituels (même si l’on considère toutes les attaques terroristes du monde, elles n’en restent pas moins inhabituelles). Lorsqu’il recherche des explications à ces événements, notre cerveau est attiré par d’autres éléments inhabituels qui y sont liés —de préférence au niveau du groupe. Quand les membres d’un groupe minoritaire sont associés à une série d’accidents inhabituels, notre cerveau exagère la connexion entre les deux. Tout comme avec l’arbre et le serpent, notre association ne se limite plus à quelques membres d’un groupe minoritaire mais à tous les membres de ce groupe.

Juan William a souligné sur la Fox que nous ne faisons pas de lien entre Timothy McVeigh, les gens obscènes qui manifestent contre l’homosexualité lors d’enterrements militaires et le christianisme. Et il ne comprend pas pourquoi nos cerveaux ne font pas le rapport dans ce cas. Les corrélations illusoires touchent les minorité de façon disproportionnée parce que quand nous faisons des associations, nous relions principalement des événements inaccoutumés entre eux. Les blancs et les chrétiens ne font pas partie de minorités; ils sont aussi ordinaires que le journal livré devant notre porte tous les matins. Nous n’associons pas davantage McVeigh et les chrétiens que notre mal de ventre et le journal.

Les musulmans ne sont que les dernières victimes en date des corrélations illusoires aux États-Unis. Les Afro-américains subissent depuis longtemps les mêmes préjugés dans le domaine de la criminalité. Dans tous les pays du monde, on trouve des groupes minoritaires affublés de diverses tares sous le seul prétexte que ce sont des tares insolites et que les minorités sont des minorités.

Chaque fois que l’on met en doute les convictions des gens qui croient fermement aux corrélations illusoires, ils trouvent des moyens de faire passer leurs comportements pour conscients et rationnels. Ceux qui veulent explicitement associer tous les musulmans au terrorisme produisent des preuves montrant que certains musulmans affirment qu’ils veulent faire la guerre à l’Occident; ils avancent qu’une grande majorité des attentats terroristes aujourd’hui est l’œuvre de musulmans, etc. Ce qui est comparable à notre longue histoire nationale associant les noirs et la criminalité.

Mais même si le taux de délinquance des noirs et des blancs n’est pas le même, et même si de nos jours les musulmans sont surreprésentés chez les terroristes, nos associations mentales entre ces groupes et des événements atroces sont exagérées par les préjugés inconscients qui nous poussent à inventer des liens entre des événements inhabituels et des minorités.

L'irrationnel

Les chercheurs Franklin D. Gilliam Jr., Shanto Iyengar, Adam Simon et Oliver Wright ont un jour conduit une expérience simple qui révèle comment fonctionnent les corrélations illusoires: ils ont montré à des volontaires un programme d’informations télévisées commentant un crime violent. Pour certains volontaires, le suspect était blanc, pour d’autre le suspect était noir, mais tout le reste du programme restait absolument identique pour les deux groupes. Les volontaires qui ont vu le visage noir étaient davantage enclins à mettre la hausse du taux de criminalité sur le compte de la communauté noire que les volontaires ayant vu le suspect blanc de reprocher à la communauté blanche l’augmentation du nombre d’actes criminels (les volontaires du scénario blanc faisaient porter la responsabilité du crime au seul individu suspect). Ces préjugés se sont avérés aussi bien chez les volontaires noirs que chez les blancs.

En Thaïlande, les habitants associent touristes américains et pédophilie, alors même que les actes pédophiles commis par des Thaïlandais sont bien plus nombreux. Mais les Américains blancs sont minoritaires en Thaïlande, tout comme les actes pédophiles. Vous verrez donc des Thaïlandais devenir bleus de rage en racontant des anecdotes concernant des Américains blancs pédophiles (et c’est valable aussi pour le lien entre homosexuels et pédophilie aux États-Unis).

Lorsqu’il s’agit de nos associations mentales entre musulmans et terrorisme, les analystes de gauche se bercent d’illusions s’ils imaginent que nous pouvons débarrasser nos esprits des associations fausses simplement en défendant des opinions consciemment égalitaristes. Mais ce que font les analystes de droite est encore plus dangereux: ils rationalisent et justifient un processus mental qui est fondamentalement irrationnel et profondément injuste.

Si l’on imagine qu’il y a un milliard de musulmans sur notre planète (c’est une estimation basse) et que l’on entend parler de 1.000 attaques terroristes mises en œuvre par des musulmans (ce qui est une exagération), et que les sympathies terroristes sont distribuées sur toute la surface du globe de manière uniforme (ce qui est improbable), les chances qu’un musulman donné soit un terroriste sont d’environ une sur un million. S’il était rationnel, Bill O'Reilly devrait s’inquiéter bien davantage de la destruction de la Terre par la chute d’un astéroïde ou de mourir mordu par un chien que des musulmans potentiellement terroristes.

On peut imputer à notre inconscient le fait que nous soyons si nombreux à souscrire aux corrélations illusoires. Mais que si peu d’entre nous mettions en doute ces certitudes? Nous seuls en sommes responsables.

Shankar Vedantam

Traduit par Bérengère Viennot

Shankar Vedantam
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