France

Le tabou de l'illettrisme

Jean-François Copé, mis à jour le 19.11.2010 à 17 h 50

Il est impératif de refonder l'école pour revenir aux fondamentaux: qu'un élève entrant en sixième sache lire, écrire et compter.

Des écoliers à Vincennes en septembre 2010. REUTERS/Charles Platiau

Des écoliers à Vincennes en septembre 2010. REUTERS/Charles Platiau

Aujourd’hui, en France, quatre écoliers sur dix sortent du CM2 avec de graves lacunes: cela fait 300.000 élèves chaque année. Trois millions en dix ans. Près de 200.000 d’entre eux ont des acquis fragiles et insuffisants en lecture, écriture et calcul; plus de 100.000 n’ont pas la maîtrise des compétences de base dans ces domaines. Et la situation va en se dégradant depuis 15 ans. Or, toutes les études montrent qu’un élève entrant en 6e avec des lacunes en lecture/écriture/calcul a de grandes chances de décrocher. Le collège et le lycée ne sont pas les lieux où l’on apprend les savoirs fondamentaux.

Il est donc impératif de s’attaquer à ce grand tabou de l’illettrisme dans notre société. Et cela dès l’école primaire. C’est dans cet esprit que j’ai proposé qu’à la fin du CM2, une «validation des savoirs fondamentaux» soit instaurée afin de vérifier que tous les élèves qui passent en 6e savent lire, écrire, compter. Cela doit redevenir une priorité nationale, la priorité des priorités de notre école!

Cette proposition m’a valu beaucoup de reproches à gauche: le PS a notamment réagi par un communiqué m’accusant de vouloir «organiser un tri scolaire et social dès le plus jeune âge». En clair, pour l’opposition, vérifier que tous les élèves maîtrisent leurs fondamentaux, c’est une politique de reproduction sociale destinée à faciliter le parcours des enfants de «riches»! Ce procès d’intention est assez surprenant: l’opposition pense-t-elle vraiment que savoir lire, écrire, compter doit être réservé à une élite sociale? Je suis étonné qu’on me reproche de vouloir tout faire pour éviter le naufrage de milliers d’élèves. Le scandale, ce n’est pas de faire un examen. C’est d’envoyer au collège des enfants qui n’ont pas les outils pour réussir. On n’a pas le droit d’envoyer au «casse-pipe» un élève qui s’enfermera dans une spirale d’échec! Ma proposition est d’abord une mesure de protection des enfants.

Ce n'est pas du bachotage

Cette «validation des savoirs fondamentaux», ce n’est pas le bac, avec son lot de connaissances à apprendre par coeur. L’écriture, la lecture et le calcul ne relèvent en rien du bachotage, c’est seulement le minimum vital pour entrer en 6e! L’objectif n’est sûrement pas de trier les élèves, il est que l’école se réorganise pour que 100% des élèves réussissent cet examen. Ainsi, ce n’est pas le «talent» des élèves qui est testé, mais la capacité de chaque école à remplir sa mission d’éducation. 

Autre remarque que certains formulent, y compris dans ma famille politique: «Le CM2, c’est trop tard, c’est à la fin du CE1 que tous les enfants doivent savoir lire, écrire et compter!» Je partage tout à fait cet avis qui ne contredit pas ma proposition. Evidemment, ce n’est pas en dernière année d’école primaire qu’on apprend les savoirs fondamentaux. C’est un apprentissage qui se déroule tout au long de l’école, en particulier au CP et au CE1, et même dès la maternelle, avec l’apprentissage du vocabulaire. J’ai parlé de la fin du CM2 pour la «validation des savoirs fondamentaux» car, à partir de la 6e, on passe à autre chose: les programmes du collège sont construits sur le présupposé que les élèves savent lire et comprendre un texte, s’exprimer par écrit et poser les bases d’un raisonnement par le calcul.

Cette proposition doit donc être un élément déclencheur dans la refondation de l’école, de la petite section de maternelle au CM2. Il faut évidemment une évaluation année après année, classe par classe, cycle par cycle,  pour s’assurer que les enfants progressent dans la maîtrise des fondamentaux. Selon les résultats de chaque élève, charge aux équipes pédagogiques de prendre toutes les mesures qui s’imposent lorsqu’elles constatent des lacunes graves: renforcement du suivi personnalisé, changement de méthode, groupes de niveaux… voire redoublement, en ultime recours, et si cela est dans l’intérêt de l’enfant.

La question est donc de savoir comment atteindre cet objectif de 100% de réussite. Depuis une dizaine d’années, les ministres de l’Education nationale ont recentré les programmes sur un socle de connaissances fondamentales et ont développé l’accompagnement personnalisé pour les élèves en difficulté. C’est une bonne chose.

Désormais, je propose de travailler davantage sur trois leviers:

1/ Faire plus confiance aux acteurs de terrain: en confiant plus d’autonomie aux directeurs d’établissement qui doivent devenir les vrais patrons de leur école. En leur donnant la possibilité de recruter l’équipe éducative, de définir avec eux un projet pédagogique adapté, de dédoubler les classes là où c’est nécessaire… Bref, c’est aux équipes pédagogiques de prendre toutes les mesures qui s’imposent pour arriver aux 100% de réussite! Au final, le directeur devra rendre des comptes aux parents et à l’Education nationale.

2/ Donner aux maîtres d’écoles les outils pour réussir: dans l’apprentissage, il y a des méthodes qui marchent et d’autres qui ne marchent pas. Il y a toujours des débats homériques entre méthodes globales, syllabiques, semi-globales… Pour moi, ce ne doit plus être une question d’idéologie. Il faut prendre les méthodes qui font leurs preuves et les appliquer. Aujourd’hui, les maîtres d’école sont souvent seuls face à leurs classes, sans retour sur les meilleures méthodes. Ce sera le rôle du directeur de faire partager les bonnes pratiques, d’accompagner la formation des maîtres, d’évaluer les résultats en permanence…

3/ Mieux organiser l’année scolaire en n’ayant qu’un objectif en tête: l’intérêt des enfants. L’année scolaire est trop lourde et peu adaptée aux rythmes des enfants. Cela explique en partie le stress et la fatigue de nos écoliers. La France est un des pays où dans une année, il y a le moins de jour de classe (140) et le plus d’heures de cours (913), pour un enfant de 7-8 ans. Par exemple, en Finlande, qui est mieux classée dans les comparaisons internationales, c’est presque 50 jours de plus par an, mais 300 heures de cours en moins! Cela veut dire que les écoliers français ont les journées les plus chargées. Je souhaite que nous nous donnions plus de temps pour apprendre, accompagner les enfants… Le passage à la semaine des 4 jours, c’est pratique pour les parents, mais ce n’est sans doute pas l’idéal pour les enfants. Il faudra probablement revenir à la semaine de quatre jours et demi, en faisant le point école par école pour choisir les solutions les plus adaptées. Et pourquoi ne pas raccourcir un peu les vacances d’été? L’idée, c’est d’apprendre autant de choses en prenant plus son temps!

Nous avons le devoir de tout faire pour donner à nos enfants toutes les chances de réussir à l’école, car cette réussite conditionnera en partie leur vie future. C’est là toute l’ambition des propositions de GénérationFrance.fr pour refonder l’école primaire.

Jean-François Copé


NDLE: Jean-François Copé sait parfaitement écrire illettrisme. J'ai en revanche fait une coquille dans la première édition du titre, comme il arrive malheureusement trop souvent lorqu'on édite un article sur l'illettrisme ou l'«aurtografe». Veuillez m'en excuser. Cécile Chalancon, éditrice.

Jean-François Copé
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