Sports

L'œil des champions

Yannick Cochennec, mis à jour le 20.11.2010 à 15 h 54

La vision est un domaine d'entraînement sur lequel peu de sports se sont penchés, mais dont l'importance est de plus en plus reconnue.

Rafael Nadal, open d'Australie 2008. REUTERS/Darren Whiteside

Rafael Nadal, open d'Australie 2008. REUTERS/Darren Whiteside

Avoir l’œil et le bon. Les escrimeurs, qui ont participé aux récents championnats du monde au Grand Palais à Paris, l’ont eu, ou ont au moins essayé de l’avoir, dans une discipline alliant vitesse et répétition, comme dans un réflexe éternellement reproduit.

Pour l’épéiste, le sabreur ou le fleurettiste, l’œil est un muscle comme un autre qu’il convient d’entraîner que ce soit lors de la leçon face au maître d’armes où l’on ressasse sans cesse un geste pour qu’il devienne naturel ou que ce soit lors de séances spéciales. Il peut s’agir notamment de fermer les yeux et de les rouvrir au signal de l’entraîneur alors que l’adversaire a engagé son action.

Mais faut-il nécessairement bien voir pour faire du sport? Non puisqu’il existe une fédération internationale pour handicapés visuels réunissant des sportifs capables de pratiquer toutes les disciplines parfois à un bon niveau. Georges Challe, médecin ophtalmologue de l’INSEP (Institut National du Sport et de l’éducation Physique), indiquait de son côté, dans une intervention datant de 2006, qu’en tir à l’arc:

«des athlètes de très haut niveau sont myopes, mais préfèrent tirer sans porter de lunettes parce qu’ils ne veulent pas être dérangés par certaines informations préférant en privilégier d’autres. Certains n’éprouvent pas la nécessité de voir très nettement la cible, se polarisant davantage sur les contrastes entre les couleurs tandis que d’autres portent un souci quasi-obsessionnel à distinguer nettement la cible».

Chaque type de sportif peut avoir aussi sa spécificité visuelle. Dans une enquête réalisée en 2004 par l’INSEP dans trois disciplines différentes (tir, haltérophilie, escrime), la conclusion a été la suivante au terme d’une batterie d’examens relativement poussés. Les tireurs auraient effectivement une meilleure acuité visuelle et une latéralisation corporelle marquée. Les escrimeurs semblent posséder une meilleure vision stéréoscopique (distance, profondeur) et une rapidité de mise au point supérieure. En revanche, les haltérophiles, qui évoluent dans un sport où le coup d’œil n’est pas un facteur déterminant de la performance, semblaient rencontrer des problèmes de vision binoculaire (distinction du relief).

Mais l’enquête relevait ses propres limites dans sa conclusion en insistant sur «l’impossibilité de savoir si les capacités visuelles sont acquises grâce à la pratique de la discipline ou si ces capacités ont permis au sportif d’exceller dans son domaine.»

Sherylle Calder

Il n’empêche… De plus en plus d’entraîneurs et d’athlètes ont pris la mesure de l’importance de la vue et de la vision dans l’activité sportive et planchent sur le sujet, aiguillonnés par la réussite dans ce domaine de la Sud-africaine Sherylle Calder, peut-être LA spécialiste mondiale de la question de l’importance de la perception visuelle dans le sport et de la façon d’en faire une arme. Elle se définit elle-même comme «une pionnière» et a tranché le débat scientifique: la vision n’est pas innée, elle s’acquiert.

Calder, une ancienne très bonne joueuse de hockey sur gazon, sélectionnée une cinquantaine de fois au sein de la sélection sud-africaine, est devenue célèbre en étant associée aux deux dernières équipes victorieuses de la Coupe du Monde de rugby, l’Angleterre en 2003 et l’Afrique du Sud en 2007. Elle a également collaboré avec les célèbres All Blacks de Nouvelle-Zélande, des équipes de cricket et de tennis, des équipages de voile… Des clubs de football comme Tottenham et Monaco se sont également intéressés à son expertise.

Mais, on l’a dit, ce sont bien sûr ses deux «triomphes» au sommet du rugby avec l’Angleterre et l’Afrique du Sud qui ont attiré l’attention sur son travail. Un succès en Coupe du monde pouvait relever d’une forme de hasard, peut-être pas deux.

Coupes du monde de rugby

Contactée en 2003 par Clive Woodward, l’entraîneur du XV de la Rose, Sherylle Calder a pu ainsi concrétiser au plus haut niveau ses travaux dont l’origine était liée à son propre passé de sportive. «Chacun m’expliquait que je ne courais pas sur le terrain, mais que j’anticipais très bien le sens du jeu, comme si j’avais un œil dans le dos, a-t-elle raconté. Cette expression d’ «œil dans le dos» m’a poursuivie et je l’ai approfondie par le biais de recherches à l’université et à l’institut des sports du Cap.»

Dans une interview à The Independent en 2003, elle avait expliqué que «chaque œil était doté de six muscles et que le mouvement et la vitesse de chacun d’entre eux pouvaient être améliorés.» Elle revenait notamment sur son travail aux côtés de Phil Vickery, le pilier droit du XV anglais, et sur la façon avec laquelle elle l’avait amené à améliorer la précision de ses touches en 2003. L’un de ses exercices consistait pour elle à se placer derrière Vickery et à lui demander de lui lancer le ballon en «aveugle» sans la regarder. Les débuts furent catastrophiques. Mais à la fin, huit fois sur dix, il ne se trompait plus et atteignait sa «cible». Jonny Wilkinson, le héros de cette Coupe du Monde anglaise, estime également devoir beaucoup à Sherylle Calder à qui il rend hommage sur le site de la scientifique.

En 2007, lors de la Coupe du Monde disputée en France, Bryan Habana, le trois-quarts aile des Springboks d’Afrique du Sud, meilleur joueur du tournoi, tira à son tour le parti maximal de sa collaboration avec Sherylle Calder grâce notamment à un exercice comme celui ci-dessous ou comme celui-là (en bas du texte).

Dans l’exercice du filet qui renvoie le ballon à grande vitesse et que l’on peut voir sur la première vidéo, Habana était devenu un maestro, capable de lancer et de recevoir le ballon 118 fois en une minute quand les autres plafonnaient autour de 85. Son temps de réaction était passé à 18 centièmes de seconde après des heures d’entraînement spécifique tandis que les joueurs «normaux» en étaient à 56.

Anticiper la passe de son coéquipier pour mieux surgir sur le terrain, mais anticiper aussi celle de son adversaire pour intercepter le ballon, autant de qualités propres à Habana, auteur de huit essais (record égalé de Jonah Lomu) lors de cette Coupe du Monde 2007 pour laquelle Calder avait renforcé Eyethink, un logiciel d’optimisation du potentiel visuel avec dix niveaux différents selon des coefficients de précision et de vitesse. «Merci d’avoir rendu mes yeux aussi rapides que mes pieds», lui a dit Habana pour la remercier.

Mais le travail de Sherylle Calder ne s’est pas arrêté là depuis. En Afrique du Sud, après avoir assisté des sportifs britanniques dans le cadre de leur préparation olympique pour les Jeux de Londres en 2012, elle travaille désormais de plus en plus auprès d’enfants en difficulté, comme elle l’avait déjà annoncé à L’Equipe en 2007. Elle expliquait alors:

«Les enfants en échec scolaire ne sont pas stupides. Leurs yeux sont lents, comme un rugbyman rapide de bras mais lent de regard. Leur technique de captation des informations écrites est déficiente, c’est tout. Ils lisent mal, donc comprennent mal. Mais ils peuvent montrer d’excellentes dispositions en situations d’action. (…) Le problème, c’est que les enfants ne jouent plus, ils absorbent de la télévision. On devrait les forcer à jouer même s’ils se salissent ou qu’ils cassent. Ramper sous les tables, sauter sur les fauteuils… Rien ne remplace le jeu, grâce auquel le cerveau s’accorde avec le corps.»

Mieux que toutes les réformes, voilà une solution «facile» et intelligente pour améliorer la réussite scolaire et trouver nos champions de demain. Elle ne coûte presque rien, si ce n’est quelques dégâts domestiques. Une réforme à l’œil en quelque sorte…

Yannick Cochennec

Yannick Cochennec
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Journaliste
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