Culture

Nous sommes des Hibernatus du rock

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 29.11.2010 à 21 h 30

Reformation de Pulp, tournée de Suede, émoi autour des projets de Blur et de Liam Gallagher, bisbilles entre les Smashing Pumpkins et Pavement... Musicalement, nous ne vivons plus en 2010, mais en 1994.

Liam Gallagher et Damon Albarn, en mai 1996. REUTERS/Sport Soccer

Liam Gallagher et Damon Albarn, en mai 1996. REUTERS/Sport Soccer

Petit résumé de l'actualité musicale récente: Pulp va donner des concerts l’an prochain à Barcelone et Londres, Suede est actuellement en tournée —le groupe de Brett Anderson passait d’ailleurs à Paris le 28 novembre, à l’Elysée-Montmartre. Blur songe à passer un peu de temps en studio dans deux mois et Liam Gallagher tient des propos mégalos. Les Smashing Pumpkins et Pavement sont fâchés, Take That trône en haut des charts et Dave Grohl et Krist Novoselic font de la musique ensemble. En France, Les Inrockuptibles lancent une nouvelle formule afin de devenir plus généralistes. Alors que le monde sort juste d’une grave récession, les travaillistes britanniques viennent d’élire un nouveau leader pour tenter de reprendre le pouvoir aux conservateurs; aux Etats-Unis, un jeune président démocrate a essuyé une lourde défaite lors des élections de mi-mandat face à des républicains radicalisés.

Les revivals, c'est deux décennies après

Bref, cet hiver 1994-1995 est plutôt animé... sauf ces événements ne datent pas de 1994-1995, mais de l’automne 2010: il suffit juste de remplacer Oasis par Beady Eye (le nouveau groupe de Liam Gallagher, dont le premier single vient de sortir et dont, avec son sens habituel de l’understatement, il promet qu’il sera «plus grand qu’Oasis»), Newt Gingrich, le leader de la révolution conservatrice républicaine de 1994, par John Boehner, le prochain président de la Chambre des représentants, Tony Blair par Ed Miliband et Kurt Cobain par... par personne, en fait. Pour le reste, un être humain qui sortirait aujourd’hui de quinze ans passés dans un caisson cryogénique ne serait pas trop dépaysé en parcourant d’un oeil distrait l’actualité musicale, voire politique (du moins, s’il la lisait déjà sur internet à l’époque).

Cette énumération relève pour partie du hasard d’évènements épars, mais aussi d’un phénomène classique, la loi des revivals à environ deux décennies (une génération) d’intervalle. Les années 70, glam puis punk, recyclaient le rock’n’roll fifties, ses mélodies simples et son énergie brute; les années 80 rêvaient des années 60, notamment dans leur versant messianique («We are the world, we are the children»); le grunge et la britpop des années 90 revisitaient les seventies, de Neil Young à David Bowie; les années 2000 réhabilitaient des sons maudits des années 80. C’était donc écrit, les années 2010 allaient être celles du grand revival nineties.

Super-héros et méchants de soap operas

Certains ont déjà évoqué ces derniers mois un hypothétique revival grunge. Le revival indie rock américain semble bien en marche (le New York Magazine notait récemment que Pavement avait attendu 2010 pour être sacré meilleur groupe des années 90) et le revival britpop semble lui aussi bien amorcé. Mais constituera-t-il vraiment un revival?

Dans son âge d’or (1993-1996), le genre revisitait les années 1965-1975 grâce à des groupes comme Blur, Pulp ou Supergrass, dont le succès permit un retour de mode de certains de leurs prédécesseurs (The Jam, Bowie...). Vingt ans après, phénomène du rock patrimonial aidant (albums joués en intégralité et dans l’ordre en concert, rééditions obèses des classiques en triple CD...), les groupes susceptibles d’être «revivalisés» non plus besoin d’etre déterrés par leurs successeurs: de Damon Albarn à Jarvis Cocker en passant par Brett Anderson, leurs leaders, qui avaient continué d'occuper la scène médiatique en solo dans les années 2000, s'en occupent eux-mêmes en les reformant. «Quand les groupes se séparent, maintenant, ils franchissent un tunnel entre la vie et la mort bien connu des super-héros et des méchants de soap operas —la question n’est pas de savoir s’ils reviendront, mais quand», écrivait récemment le Guardian de Pulp.

Aujourd’hui, ces reformations semblent précéder le revival et, très souvent, n’aboutissent pas à la création d’une oeuvre nouvelle: Pulp, Pavement ou Suede ne se sont pour l’instant engagés que sur des concerts et Blur parle seulement d’un «petit» projet d'enregistrement. Bref, ces groupes se contentent de gérer les affaires courantes. On est moins dans le revival (qui, dans le sens qu’on lui donnait auparavant, supposait à tout le moins une oeuvre nouvelle, quand bien même elle était très/trop inspirée du passé) que dans le remake, la recréation à l’identique des émotions évanouies —ou, dans le cas des Smashing Pumpkins et de Pavement, des vieilles rancoeurs dont plus grand monde n’avait quelque chose à faire.

Congélation de la musique pop

L’évènement musical de ces dernières semaines, l’arrivée attendue depuis des années des Beatles sur iTunes, reflète parfaitement ce phénomène d'imitation mécanique, quand on le compare à l’évènement Beatles des années britpop, les coffrets Anthology: à l’époque, la polémique portait sur le fait d’acheter ou non une chanson inédite, Free as a Bird, trafiquée post-mortem par les Fab Four survivants —un revival, quand bien même il virait à l’attrape-gogo voire à la profanation. Cette année, la question consiste à savoir si on veut racheter en ligne, sans inédits, des titres luxueusement réédités il y a un an —un simple remake. Plus du neuf avec du vieux, mais «du vieux avec du vieux».

«Assistons-nous en ce moment à l’agonie de la musique pop?», se demandait récemment le critique britannique Paul Morley. «Jetez un regard autour de vous, les signes sont partout. Aujourd’hui, une semaine suffit pour trouver plein d’exemples d’un phénomène que les historiens décriront un jour comme le moment-clef ou le rock ou la pop sont parvenus à leur fin». On sera très légèrement moins pessimiste: en ce moment, davantage qu'une mort, on a surtout l’impression de vivre une congélation de la musique dans son histoire officielle, loin de ses secousses historiques (Elvis 1954, punk 1977, Napster 2000 —on attend 2023?).

Nous sommes tous devenus des Hibernatus du rock, ce personnage de film qui se réveille après 65 ans d’hibernation pour trouver un monde où pratiquement tout a été étudié pour lui rappeler le passé. Certains s’y complairont, les plus désespérés choisiront eux de se faire congeler: en 2075, soit la musique aura disparu soit, avec un peu de chance, ils seront tout contents de découvrir celle des années 2050, alors en plein revival.

Jean-Marie Pottier

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (944 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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