Culture

Unesco: un patrimoine de l'immobilisme?

Cécile Dehesdin, mis à jour le 15.12.2010 à 20 h 58

Avec sa liste, l'Unesco veut maintenir vivantes les pratiques culturelles du monde, mais le processus de candidature les fige dans le temps. L'inscription du repas gastronomique des Français est un parfait exemple de cette contradiction.

Le repas gastronomique des Français vient d’être admis au «patrimoine immatériel de l’humanité», première tradition culinaire à entrer dans cette liste . La même décision de l’Unesco distingue également le régime méditerranéen, le pain d’épice du nord de la Croatie ou la cuisine mexicaine traditionnelle; en non culinaire mais français, on trouve aussi la dentelle au point d’Alençon, le compagnonnage et la fauconnerie. La liste répertorie des éléments aussi différents que le flamenco (qui est déjà reconnu mondialement sans l’aide de l’Unesco) et l’art traditionnel du Khöömei mongol. Le concept même du patrimoine culturel immatériel est contradictoire: il veut célébrer des éléments vivants de nos cultures mais le processus de candidature les fige.

L'exemple français

Le «repas gastronomique des Français» en est le parfait exemple: d’après son dossier de présentation, c’est un repas festif qui réunit des convives pratiquant ensemble «l’art de bien manger et de bien boire». Jusque-là, tout va bien.

Sur son blog, la Mission Française du Patrimoine et des Cultures Alimentaires, l’association chargée par l’Etat de préparer le dossier de candidature de la France pour le repas gastronomique, affirme qu’en «aucun cas, il ne s’agit de figer ou de muséifier un élément vivant de notre culture», mais de déclencher «une plus grande prise de conscience par l’ensemble des Français de l’importance et de la richesse de leur patrimoine gastronomique». Et c’est sûr que peu de gens risquent de décider de plonger dans les détails de la candidature française, n’en retenant que l’idée générale: la tradition française du manger ensemble est à transmettre.

Cette pratique sociale, explique ce dossier, «évolue en permanence» mais «se déroule toujours selon les mêmes rites». Elle «s’attache à une représentation commune du bien manger plutôt qu’à des mets particuliers» et «s’adapte aux convictions religieuses et philosophiques». Pourtant, elle doit respecter en même temps la structure apéritif-entrée-poisson et/ou viande avec légumes-fromages-desserts-digestifs. Autant dire que la présence d’alcool avant, pendant et après le repas s’adapte difficilement aux convictions religieuses de la communauté musulmane française… pour qui le repas gastronomique ne peut donc pas être le «repère identitaire important» qu’il dit être.

Bien sûr, les Français ont une tradition du repas du dimanche midi, avec entrée-plat-dessert en famille (pour les Américains rien que l’idée de manger entrée-plat ou plat-dessert au bistrot en prenant une heure de déjeuner en semaine est so French!), et à sa décharge, le «repas gastronomique des Français» comme défini par la candidature ne concerne que «les événements marquant d’une vie (naissances, mariages, anniversaires, retrouvailles, succès)», et les repas du dimanche midi ne sont pas censés répondre à tous ces critères. Mais qui organise un repas qui ressemble à cette vidéo pour son anniversaire?

A quoi sert au final cette liste du patrimoine immatériel culturel? L’idée de l’Unesco est que ce patrimoine est «un facteur important du maintien de la diversité culturelle face à la mondialisation». Dans les faits, ça ne changera pas grand-chose pour le repas gastronomique des Français, le Flamenco (2010) ou le Tango (2009), pour qui la liste est simplement une reconnaissance plus officielle de la communauté internationale. Pour l’art du Khomeï mongol comme pour la musique et danse Al-Bar’ah des vallées du Dhofar et d’Oman, l’appartenance à la liste de l’Unesco est, en plus de la reconnaissance internationale, censée donner une visibilité à ces pratiques et aux communautés qui les transmettent.

Patrimoine en danger

Et pour les candidats à la liste des éléments nécessitant une sauvegarde urgente (l’équivalent immatériel de la liste du patrimoine mondial en péril par rapport à la liste du patrimoine mondial), la reconnaissance par l’Unesco du péril de ces pratiques est censée aider les Etats dans leurs plans de sauvegarde. Le chant Ojkanje de Croatie, qui est entré dans la liste urgente cette année, est par exemple en train de disparaître à cause du manque d’intérêt de la nouvelle génération croate, «des conflits récents et de l’exode rural vers les villes» qui ont réduit la population de sa région d’origine.

Ces traditions «à risque» sont les premières bénéficiaires du fonds de la convention (qui s’élevait à plus de 3,3 millions de dollars en 2008-2009).

Difficile de savoir quelles ont été les répercussions de l’appartenance à cette liste pour les différentes pratiques puisque les Etats doivent soumettre un rapport d’activité 4 ans après leur inscription (les premiers inscrits datent de 2008, la Convention n’a été écrite qu’en 2003 et entrée en vigueur en 2006, alors que le patrimoine mondial «matériel» de l’humanité existe depuis près de 40 ans.)

En attendant les premiers rapports et les effets de l’inscription du repas gastronomique des Français à la liste de l’Unesco, je n’ai toujours jamais assisté à un repas préparé tous ensemble pour un jour de fête avec apéritif-entrée-plat-fromage-dessert-digestif, vin carafé différent pour chaque plat et serviettes pliées en cygne, quelqu’un m’invite?

Cécile Dehesdin

Photo: Plateau des fromages / Monica Arellano-Ongpin via Flickr CC License By 

Cécile Dehesdin
Cécile Dehesdin (610 articles)
Rédactrice en chef adjointe
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