Monde

Le retour du KGB

Nathalie Ouvaroff, mis à jour le 19.11.2010 à 6 h 49

Les nostalgiques de la puissance des services de renseignement de l'ex URSS veulent utiliser le démantèlement d'un réseau d'espions russes aux Etats-Unis cet été pour parvenir à recréer un KGB.

Dessin de presse représentant les espions russes lors de leur comparution devant

Dessin de presse représentant les espions russes lors de leur comparution devant une Cour de justice fédérale Reuters

Démantelé en 1993 en trois (FSB (sécurité intérieure), FSO (protection des personnalités), SVR (renseignement extérieur)) par Boris Eltsine afin de permettre un contrôle politique sur un service de renseignement qui se comportait comme un Etat dans l’Etat, le KGB n'est pas vraiment mort. Les nostalgiques de sa puissance passé ont bien l'intention de le faire renaître de ses cendres. Et l’affaire du démantèlement aux Etats-Unis en juillet d’un réseau dormant d'espions russes apparait de plus en plus comme une machination ayant pour but de discréditer les services de renseignement actuels. 

Certes, en Russie, le monde du renseignement comme le reste de l'appareil d'Etat est dans un piètre état, mais il n'en est pas moins un enjeu de pouvoir considérable. Les révélations distillées au compte-goutte par la presse sur l'affaire américaine faisant référence à des sources anonymes au Kremlin pour les uns, au FSB pour les autres, sont loin d’être innocentes. «La forêt» surnom du SVR est mis en accusation.  C'est un haut gradé, un colonel  qui dirigeait  la section  C» qui coordonne le travail  avec les agents «illégaux» dispersés dans le monde entier qui aurait «donné» ses agents à la CIA… Le quotidien «Kommersant» a révélé l’affaire dans son édition du 11 novembre faisant référence à des sources au Kremlin.

Deux journalistes expliquent  à la une que les dix espions russes arrêtés en juin par la CIA au lendemain de la visite du président Medvedev aux Etats Unis et échangés quelques semaines plus tard contre quatre agents américains n'ont pas failli à leur tâche mais «ont été trahis par un des leurs».  Si l’éventualité d’une trahison ne constitue pas un scoop, elle a été clairement  évoquée par Vladimir Poutine au mois de juillet. «Il s’agit d’une trahison et c’est bien connu tous les traitres finissent mal» avait déclaré le chef du gouvernement. Ces révélations ont fait l’effet d’une bombe et éclairent soudain la bataille dans la coulisse entre le clan Poutine et le clan Medvedev pour le contrôle des services. Mais difficile de savoir qui marque vraiment des points.

«La forêt» et le ministère des affaires étrangères se sont refusés à tout commentaire. Vladimir Poutine a également gardé le silence. Par contre le président Medvedev qui se trouvait à Séoul pour le G20 s’est exprimé clairement: «je suis au courant depuis le début de cette affaire dans ses moindres détails» a-t-il répondu à un journaliste. 

Pour Pavel  Ferghenhauer, journaliste à la Novaya Gazeta, les auteurs des fuites poursuivent un triple objectif: la réorganisation du service de renseignement extérieur, le limogeage de son patron Mikhaïl Fradkov, ancien premier ministre de Vladimir Poutine et la fusion du SVR avec le FSO, c’est à dire le retour au « bon vieux KGB », idée chère à  Vladimir Poutine qui n’aime pas le SVR pour des raisons personnelles. Malgré tous ses efforts il n’avait pas été en mesure de s’y imposer...

André Soldatov, rédacteur en chef du journal en ligne Agentura.ru, estime que l’affaire se comprend seulement dans le cadre de la lutte pour le pouvoir entre Dimitri Medvedev et Vladimir Poutine. Révélée juste après le retour du président des Etats-Unis, elle avait alors porté un coup au prestige du chef de l’Etat tandis que les fuites sur la trahison porte un coup à Fradkov et par ricochet à Poutine qui l’avait placé  en 2007 à la tête du service. 

Les services de renseignement russes sont inefficaces, corrompus, gangrénés par le clientélisme et pléthoriques. Les effectifs du SVR et du FSO sont bien sûr classés «secret défense», mais certains experts croient savoir qu’ils sont plus nombreux... qu’au moment de la mort de Staline en 1953. Mais le nombre ne fait ni  la qualité ni l’efficacité. Le clientélisme et la corruption omniprésente grippent tous les rouages de l’Etat. «Ils n’y a pas de véritable sélection des personnels, la plupart arrivent dans les services par piston. Les services ne sont ni meilleurs ni pires que le reste de la société. Quand le vol et la corruption règnent, il est logique que les services soient également affectés par ces fléaux », explique Gennadi Goudkov ancien colonel du KGB. Quant à Igor Korotenko, rédacteur du journal en ligne Défense nationale, il estime  que «le nombre des transfuges du SVR a dépassé les limites acceptables» et demande de procéder de toute urgence «au renforcement des contrôles et du système de sécurité».

L'affaire du réseau démantelé aux Etats-Unis semble assez invraisemblable. Ainsi, même si les services ne sont plus ce qu’ils étaient, il est pourtant hautement improbable qu’un patron du renseignement russe ait pu avoir une fille résidant aux Etats Unis. Encore plus inimaginable, les menaces proférées par une source anonyme au Kremlin: «nous savons où il est et nous lui avons envoyé un Mercader», allusion à Ramon Mercader qui  en avait assassiné Trotski sur ordre de Staline en 1940. Lorsque les russes veulent se débarrasser de quelqu’un, ils n’ont pas l’habitude de prévenir leur future victime à l’avance. La disparition de Litvinenko empoisonné au polonium dans un café londonien et celle du général du GRU (renseignement militaire ) Ivanov disparu en Syrie et retrouvé mort sur une plage en Turquie en sont la preuve… Les révélations sur les mauvais traitements qu’aurait subi un des espions russes dans les  prison américaines relèvent selon la plupart des observateurs de la plus pure fantaisie.

Nathalie Ouvaroff

Photo: Dessin de presse représentant les espions russes lors de leur comparution devant une Cour de justice fédérale  Reuters

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