Culture

A quoi sert la critique de cinéma?

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 18.11.2010 à 12 h 34

La critique est requise de servir quatre maîtres différents, qui tous veulent lui imposer ses règles. Alors que sa raison d’être est ailleurs.

Lady Chatterley, de Pascale Ferran, aidé par la critique unanime, a rencontré un beau succès dans les salles. © Ad Vitam

Lady Chatterley, de Pascale Ferran, aidé par la critique unanime, a rencontré un beau succès dans les salles. © Ad Vitam

Pas de semaine sans ressurgisse l’interrogation, généralement hostile ou condescendante, sur le/la critique de cinéma. Guère de mois où ne se présente une sollicitation d’en débattre en public, de l’université à la radio et aux journaux, français et étrangers. On lit un peu partout que le critique ne sert plus à rien, qu’elle a fait son temps, mais cette insistance du questionnement, y compris pour l’enterrer, sonnerait au contraire comme le symptôme d’une présence obstinée.

Donc, question: à quoi sert la critique de cinéma?

Réponse : la critique de cinéma sert à quelque chose, dont je parlerai. Mais pour bien répondre, il faut faire un détour, en se servant du verbe «servir». Parce que justement la critique est surtout considérée comme devant servir, au sens d’être la servante de maîtres qui veulent lui faire faire des choses qui ne sont pas sa véritable vocation. Ces maîtres abusifs sont au nombre de quatre: les marchands, les organisateurs de loisir, les journalistes et les professeurs.

Les marchands voudraient en faire une sorte de publicité du pauvre, ou qui interviendrait en plus de la véritable publicité, une force d’appoint. Pour les producteurs, les distributeurs, les propriétaires de salles et pour les attachés de presse qui sont les employés de ces gens-là, la critique est faite pour faire connaître les films et essayer de convaincre des gens d’acheter des billets – ou pour les acheter en DVD ou les télécharger, si possible de manière payante.

Soyons clairs, l’objectif de tous ces gens est légitime, ils défendent leurs intérêts, et si on aime le cinéma, on souhaite que ce soit aussi un secteur prospère. Et puis cette attente rend aussi service aux critiques (les critiques, c’est autre chose que «la critique»): c’est grâce à elle qu’ils ont accès en avance, et souvent dans de bonnes conditions, aux films, parfois aux réalisateurs et aux acteurs.

Il reste que la critique n’est pas faite pour jouer les supplétifs de la promo et augmenter les entrées. Mais est-ce qu’elle a malgré tout aussi cet effet? La réponse aujourd’hui dominante est: non; et aussi: de moins en moins.

De l'influence de la critique

Plus précisément, les enquêtes pour savoir combien de spectateurs vont voir les films après avoir été influencés par la critique donnent un résultat à peu près constant depuis des décennies. Ce résultat est très bas, de l’ordre de 7%, il l’a toujours été (un autre calcul, où les sondés peuvent donner plusieurs réponses, fait apparaître la critique dans 35% des cas, là aussi avec une grande stabilité). Mais comme la plupart des statistiques, celle-ci ne veut pas dire grand chose tant qu’on ne l’interprète pas.

D’abord, il est évident que l’influence de la critique est différente selon les films. Pour faire vite : elle est inversement proportionnelle au budget publicitaire. L’effet commercial de la critique est à peu près nul sur une très grosse sortie, il peut jouer un rôle majeur sur un film qui n’a pas d’autres moyens de promotion – dans les années récentes, Etre et avoir, Lady Chatterley, La Graine et le mulet ou Des hommes et des dieux  en ont été des exemples spectaculaires. Mais il y en a d’autres, plus discrets, sinon chaque semaine (c’est loin très loin de marcher à tous les coups), du moins chaque mois.

Comment ça marche? Toutes les études le disent: la grande motivation qui fait que les gens vont au cinéma, c’est le «bouche à oreille». Ce sont les conversations entre amis, entre collègues,  au travail, au lycée et à l’université, qui motivent que d’autres vont aller voir les films et faire leur succès. Encore faut-il que les premières bouches, celles des premiers spectateurs, aient parlé aux premières oreilles. Avec de grandes vedettes et beaucoup de publicité, il y a forcément tout de suite des spectateurs, leurs réactions décideront du sort du film.

Mais pour les films plus discrets, les premiers films ou ceux qui viennent de pays lointains, le rôle de la critique est significatif pour envoyer en salle non pas beaucoup de spectateurs mais les premiers, les premières «bouches» qui parleront ensuite (ou non) aux premières oreilles – c’est à nouveau la réaction des premiers spectateurs qui décidera de l’avenir du film.

Enfin, et c’est le plus important, la critique construit un environnement autour des films. Aujourd’hui, s’ils restent souvent trop brièvement dans les cinémas, ces films ont aussi une vie longue. Quand ils ne sont plus en salles, ils passent à la télé, sur le câble, en DVD, en VOD, ils sont vendus à des distributeurs et des diffuseurs étrangers, ils continuent de circuler pendant des années même si on n’y prend pas forcément garde. Un film qui a reçu un bon accueil critique bénéficie d’un environnement plus favorable, au moment où des décideurs doivent faire des choix. Et leur réalisateur profitera aussi de cet avantage pour son film suivant, lorsqu’il devra aller voir des financiers ou d’autres gens qui pourraient l’aider.

La critique ne transformera pas un échec commercial en succès. Mais elle peut changer le destin d’un film ou d’un cinéaste même si celui-ci n’a pas connu le succès. Avec d’autres relais, notamment les festivals, elle construit un environnement symbolique très important pour les films qui n’ont pas un grand potentiel commercial.

Les organisateurs de loisirs, eux, veulent que la critique serve comme une sorte de guide du consommateur. On met des petites étoiles, des petits cœurs, des bonshommes qui sourient ou qui pleurent, on écrit des commentaires dans le genre «cette comédie n’est pas drôle, n’y allez pas», ou «ce film d’horreur fait trop peur, allez-y si vous aimez ça mais n’emmenez pas votre grand-mère, elle pourrait faire une crise cardiaque».

C’est un service, qui peut être utile. Mais ce n’est toujours pas la raison d’être de la critique. En effet cette approche réduit les films à une seule de leur fonction, celle de produits de consommation dans le secteur des loisirs. Cela permet de les évaluer comme on note une voiture, un frigidaire ou une destination offerte par une agence de voyage. Cette approche aussi est légitime: les films sont des produits de consommation dans le secteur des loisirs. Mais ils ne sont pas que ça, et ce n’est pas à cette caractéristique que devrait s’adresser le travail critique.

Troisièmement, les journalistes. Pour eux, la critique sert à utiliser les films pour parler d’autre chose. Les critiques travaillent souvent dans des journaux; dans les journaux il y a des journalistes (qui ne sont pas critiques), ces journalistes pensent que tout peut être abordé sous l’angle journalistique, ce qui est vrai, et que seul l’approche journalistique aurait sa place dans les journaux, ce qui fait problème — dans les journaux, il y a aussi des points de vue, des éditoriaux, des feuilletons, des jeux, etc.

Mais du point de vue journalistique, quelle que soit la manière dont est fait un film, du moment qu’il traite d’un thème intéressant on peut utiliser l’espace critique pour donner des informations sur ce thème. Noble projet en effet, mais qui n’est encore pas de la critique. Outre le sujet du film, les journalistes sont prêts à s’intéresser aux films si leur succès paraît révéler quelque chose, c’est lui qui devient «phénomène de société» au lieu d’en être seulement le descripteur. Dans les deux cas, la pression est très forte sur la critique pour qu’elle aborde le film comme une pièce d’un dossier (sur la pollution, le malaise des adolescents, un épisode de la guerre) ou comme symptôme de l’inconscient sociétal.

Enfin et quatrièmement, les professeurs tendent à utiliser la critique appareillage d’érudition, attendent d’elle qu’elle serve à accumuler un savoir non plus cette fois dans le champ de la société mais dans celui plus particulier des études cinématographiques. La critique est alors requise de faire un cours d’histoire du cinéma, ou un cours de technique cinématographique, ou d’étude de l’évolution du style du réalisateur, etc. Tout cela peut également être très intéressant (ou pas tellement), mais n’est pas non plus de la critique au véritable sens du mot.

Diderot et Baudelaire pour commencer

Ces quatre utilisations fort différentes de la critique ont en commun d’ignorer la particularité de ce dont on parle : un film. Un film est bien sûr aussi ce à quoi les réduisent ces différents maîtres, il est un produit qui cherche à se vendre, un service de loisir susceptible d’être évalué, un document qui évoque des aspects de la réalité, un objet d’étude universitaire. Mais il est encore autre chose, et c’est justement à cet «autre chose» que répond l’activité critique.

La critique est une activité fondée sur le fait qu’elle concerne un type d’objets particulier, qui appartient à la catégorie des œuvres d’art. La critique a été inventée par Diderot à la fin du XVIIIe siècle, elle a été développée et portée à son sommet par Baudelaire, l’un et l’autre utilisant un art, le leur, celui de l’écriture, pour ouvrir un nouvel accès à un autre art, dans leur deux cas la peinture.  Tous les critiques n’écrivent pas comme Diderot et Baudelaire, loin s’en faut, mais le travail critique s’appuie sur une exigence d’écriture, une ambition que le travail de la phrase va donner accès, selon un mode particulier, à ces objets eux aussi particuliers que sont les œuvres d’art.

La caractéristique d’une œuvre d’art est d’être un objet ouvert (selon l’expression d’Umberto Eco), un objet dont on peut décrire les composants mais dont le résultat excède, et excèdera toujours ce qu’on peut en analyser et en expliquer. Et le travail du critique n’est pas, surtout pas, d’expliquer ce mystère, de répondre à la question que pose toute œuvre d’art. Celle-ci doit rester ouverte, pour être habitée librement par chacun de ses spectateurs – ou lecteurs, ou auditeurs, selon l’art dont il s’agit.

La promesse d'une œuvre

Au contraire, le travail du critique est de déployer le mystère, d’en ouvrir l’espace à ses lecteurs pour que ceux-ci y pénètrent plus aisément, le parcourent, l’habitent chacun à sa manière, pour que chacun construise son propre dialogue sans fin avec l’œuvre en question. Nous voici bien loin des réquisits des «quatre maîtres» de tout à l’heure.

Est-ce à dire que tout film est une œuvre d’art? Bien sûr que non. Mais tout film, quelles que soient ses conditions de production, en contient la promesse, tenue ou non. Dans les faits, un nombre relativement restreint de films sont de véritables œuvres d’art, la plupart cherchent au contraire des objectifs utilitaires, mécaniques, qui asservissent leurs spectateurs à des stratégies qui peuvent être sophistiquées mais qui à la fin visent au contrôle des émotions, des pensées et des comportements. La plupart évite d’être des œuvres d’art, avec la part d’incertitude, de trouble que cela suppose nécessairement. Le travail du critique est alors de mettre en évidence ces mécanismes et d’en dénoncer les effets.

Mais ce travail peut être aussi de repérer comment, malgré une visée purement utilitaire et instrumentale, une dimension artistique apparaît dans un film qui ne le cherchait pas : une des grandes beautés du cinéma est d’être capable d’art même quand ceux qui le font n’en ont pas le projet, se contentant pour leur part des autres dimensions du cinéma, le commerce, la distraction et le document.

Dans tous les cas, affrontant ce qu’il perçoit de mystère ou d’absence de mystère et tâchant de le partager par l’écriture, le critique n’énonce jamais que sa propre vérité. Celle des sentiments qu’il a éprouvés et que sa supposée capacité d’écriture lui permet de construire, en phrases et en idées, à partir de ses propres émotions, pour accompagner ensuite chacun vers la construction de sa propre opinion. Un critique ne dicte pas son avis sur les films, il n’a aucun droit à faire une chose pareille et d’ailleurs quel intérêt cela aurait-il? Il travaille à construire un espace de rencontre plus vaste et plus riche entre une œuvre et des personnes, qui sont à la fois des lecteurs et des spectateurs.

D’ailleurs, une bonne critique est intéressante même si on n’a pas vu le film dont elle parle, elle devrait être de toute façon capable de susciter des images et des idées chez le lecteur – même si c’est mieux d’attendre d’avoir vu le film avant de lire la critique, ce qui du coup lui enlève les utilisations commerciales et de conseil au consommateur décrites précédemment.

Aujourd’hui, la situation de la critique est remise en question par les nouveaux moyens de communication. On dit qu’avec le développement d’Internet la critique a perdu de son importance ou de sa nécessité. Je ne le crois pas.

Tout le monde peut commenter les films? C’est vrai, mais ça a toujours été vrai : les films, ça fait parler. Tant mieux! C’est une de leurs grandes qualités. Autrefois on discutait en sortant de la salle avec son amie ou ses copains, ou le lendemain au bureau ou dans la cour de récréation, maintenant on le fait sur le web et des milliers de gens «entendent» ce qui autre fois restait destiné à un petit groupe. Mais ce qu’on disait à ses copains, et on avait bien raison de le faire, n’était pas de la critique. Les millions de «c’est génial», «c’est nul», «t’as vu les seins de l’actrice?» et autres «trop craquant» ne sont pas non plus de la critique, même s’il s’agit d’une parole légitime, la verbalisation d’impressions ressenties.

Internet renforce le rôle du critique

En revanche, et ça c’est effectivement nouveau, il y a sur Internet des gens qui, à titre bénévole et non institutionnel, sans appartenir à un média établi, font un véritable travail critique. Ce travail requiert un effort d’écriture et de pensée, et c’est une excellente chose que l’accès à l’activité critique ait ainsi pu se démocratiser – à condition de ne pas tout confondre cette activité là avec l’immense masse de paroles spontanées.

La critique n’a donc pas disparu, même si elle évolue – elle n’a pas disparu parce qu’elle évolue. Mais il y a plus: contrairement encore une fois à une vulgate paresseuse et prompte à toutes les soumissions, elle est plus que jamais nécessaire.

La multiplication des moyens de diffusion et notamment Internet, en rendant potentiellement tous les films accessibles, rend encore plus nécessaire l’élaboration de discours qui aident à construire ou à reconstruire sa place de spectateur. Parmi les centaines de milliers de films aujourd’hui accessibles en ligne, le marketing travaille inlassablement, et avec de très gros moyens, à faire en sorte que tout le monde choisisse les mêmes films, se soumette à la même idée du cinéma. Même la Théorie de la longue traîne, variante contemporaine de l’idéologie de la main invisible du marché qui dans sa grande bonté finirait par profiter à tous, est en permanence contredite par les phénomènes de concentration et les difficultés croissantes d’innombrables films à être vus – a fortiori à être vus dans des conditions qui nourrissent leurs auteurs.

Il revient à d’autres instances, les critiques, mais aussi les festivals, et les enseignants, de construire le chemin vers d’autres films, d’autres styles, d’autres idées du cinéma que ceux vers lesquels la très grande majorité se dirige «spontanément», grâce à un libre choix en faveur duquel des dizaines de milliards de dollars de marketing sont investis chaque année. Plus il y aura de films sur Internet et de gens pour les regarder ainsi, plus on aura besoin de la critique, plus le marché tendra à la détruire pour décider seul, plus il faudra la défendre.

Jean-Michel Frodon

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