Life

Wayne Rooney, le sale gosse de l'Angleterre

Brian Phillips, mis à jour le 17.11.2010 à 18 h 59

Wayne Rooney, blessé, parviendra-t-il à se faire pardonner aux yeux du public après des mois de misère sur et en dehors du terrain?

Wayne Rooney le 17 avril 2010 à Manchester, REUTERS/Darren Staples

Wayne Rooney le 17 avril 2010 à Manchester, REUTERS/Darren Staples

La plus grande star de la plus grande équipe de football du monde a les yeux d’un mercenaire et le visage d’un petit garçon. Les sportifs qui deviennent célèbres à un jeune âge paraissent toujours plus jeunes qu’ils ne le sont réellement et Wayne Rooney – qui a débuté sa carrière à 16 ans, signé à Manchester à 18 et, aujourd’hui, âgé de 25 ans, est sans aucun doute le deuxième joueur de foot anglais le plus connu sur terre après vous savez qui – est resté comme bloqué dans une demi-adolescence, comme si le temps tentait de l’engloutir mais ne parvenait pas à le gober en entier.

Lorsque Rooney sourit, ce qui est rare, son visage se barre d’une sorte de rictus flasque quelque peu désarmant pour un père marié disposant d’un compte en banque de la taille du Titanic. Lorsqu’il arbore un air renfrogné, ce qui est la norme, c’est avec une pétulance provocante, comme si ses parents – les fans anglais dans leur ensemble – ne le comprenaient pas. Même les scandales, nombreux,  auxquels il a été mêlé, font penser à un ceux d’un écolier incorrigiblement immature. Cigarettes, alcool, prostituées, fréquentations louches. Wayne Rooney est le gamin à problème national, le sale gosse de l’Angleterre.

A son sommet, Rooney est un joueur de football exceptionnel, de ceux qui rendent haletants et dithyrambiques des journalistes sportifs pourtant blasés. Mais dernièrement, c’est Rooney le sale gosse qui fait les gros titres, l’attaquant qui balaie les pelouses tel le vent divin –voyez, je ne peux pas m’en empêcher – s’est fait plus discret. Une série de controverses, tant sur le terrain qu’en dehors, ont altéré l’image de Rooney. Et cette fois certains signes suggèrent que les fans, qui lui ont toujours pardonné ses errances, commencent à en avoir assez de leur délinquant plus tellement juvénile.

Précocité

La carrière de Rooney a toujours ressemblé à un mélodrame adolescent. Il a marqué son premier but pour son club d’enfance, Everton, cinq jours avant son 17e anniversaire, un tir qui mettait un terme à une suite ininterrompue de 30 matchs sans défaites pour Arsenal. Alors trop jeune pour signer un contrat professionnel, il vivait toujours dans le HLM de ses parents et ne gagnait que 80 livres par semaines. L’année suivante, il fait ses débuts en équipe nationale – le plus jeune joueur de l’histoire de l’équipe [ndle : record désormais détenu par Theo Walcott] – et fait sa demande en mariage à sa petite amie Coleen devant une station BP. L’année qui suit, Manchester United l’achète à Everton pour la somme de 25,6 millions de livres. Il signe un triplé lors de son premier match.

À cette époque, Rooney est une terreur sympathique des terrains, un attaquant avec l’œil des milieux offensifs pour les relances et la ténacité d’un défenseur. Ses talents ne le désignent pas pour une position spécifique et ses entraîneurs ne savent jamais vraiment où le mettre. Il joue parfois avant-centre, parfois comme 9 ½ et parfois comme ailier gauche, où l’entraîneur de Manchester United, sir Alex Fergusson, le place pour donner de l’espace à Christiano Ronaldo. Mais ces manœuvres n’ont la plupart du temps guère d’importance. Car au bout d’un moment, Rooney dézone et finit par tenter de faire sauter l’Etoile de la mort à lui tout seul, remontant la moitié du terrain la balle au pied ou se lançant à l’assaut des cages, animé par une sorte de furie impulsive.

L’an dernier, lorsque Ronaldo est parti pour l’Espagne, Rooney a du s’adapter au rôle d’attaquant de pointe et a effectué la meilleure saison de sa carrière, marquant 34 buts. Mais il s’est blessé à la cheville fin mars – dernière d’une longue liste de blessures au pied – et lorsqu’il est revenu, les buts se sont fait attendre. Il a passé la Coupe du monde, où il occupait le poste d’avant-centre dans le 4-4-2 de l’équipe d’Angleterre, comme figé et ne sachant que faire. Sa seule réussite fut de permettre aux commentateurs de se demander si son tempérament bouillant allait lui attirer des ennuis. «J’aimerais bien le voire se comporter comme un bébé», glissa Alexi Lalas, commentateur et ancien joueur de football américain. Lorsque certains supporters de l’équipe d’Angleterre huèrent leur équipe après leur piètre match nul 0-0 face à l’Algérie, Rooney déclara devant une caméra qui le suivait vers les vestiaires: «c’est sympa de voir tes fans te huer. C’est ce que j’appelle de sacrés putains de supporters loyaux.»

Exploits hors du terrain

Rooney s’est excusé pour cette saillie, mais son égo meurtri et sa performance en demi-teinte a provoqué le déchaînement de la presse. Etre pris pour cible par les médias n’a rien de nouveau pour Rooney. Sa carrière à survécu à l’amour tarifé, à l’alcoolisation à outrance, à la cigarette (alors qu’il est payé 150.000$ par semaine pour entretenir sa forme physique), à des agressions envers des joueurs adverses, à avoir uriné en public, s’être battu dans des bars et provoqué plusieurs fois des accidents de voitures, pour ne citer que quelques-uns de ses exploits.

Le déchaînement de la Coupe du monde a laissé place à une nouvelle affaire de prostitution, impliquant une call-girl avec laquelle Rooney couchait tandis que – horreur, scandale – Coleen était enceinte de leur enfant. Sans des performances brillantes sur le terrain pour distraire l’attention, cette histoire s’est étirée, les médias l’examinant avec ce qu’un journaliste a décrit comme «l’immaturité faite homme».

Les prostituées n’étaient qu’un préambule. Le mois dernier, Rooney s’est retrouvé au milieu d’un autre genre de scandale, de ceux qui pourraient noircir son nom plus que tous les autres: une querelle de contrat. Lorsque les négociations ont commencé autour d’un renouvellement de contrat avec Manchester United, Rooney a fait savoir qu’il souhaitait quitter le club. Il a laissé entendre, par surcroît, qu’il comptait rejoindre le rival détesté, aujourd’hui aux mains d’un cheik millionnaire, Manchester City.

Pour de nombreux fans, cette affaire – plus que les scandales liés au sexe ou aux bagarres – est celle de trop. Bien que Rooney ait commencé par quitter Everton pour United, il a toujours bénéficié de l’image d’un homme profondément loyal. Son portrait le plus connu le représente dans une attitude de défiance avec le drapeau anglais peint sur le corps; deux saisons avant, il avait embrassé l’écusson du maillot de son club alors qu’il était chahuté par des supporters d’Everton. S’il songeait à présent à rejoindre City, cela semblait signifier que tout ce que les fans appréciaient chez lui n’était qu’une fumisterie. Un tifo apparu lors d’un des derniers matchs de United - «C’est qui la pute, Wayne?» résume bien l’ampleur du conflit.

Menaces

Les hostilités ont rapidement pris un tour inquiétant. Alors que les conférences de presse se succédaient, une quarantaine de fans de United, pour la plupart encapuchonnés ou encagoulés, se sont rassemblés devant la propriété du joueur devant laquelle ils ont déroulé une bannière où l’on pouvait lire «Si tu rejoins City, tu es mort». Une autre menace de mort a été peinte à la bombe sur un tableau à l’extérieur du magasin Nike de Manchester. Des fans des Cavaliers ont simplement brûlé des maillots de LeBron quand il a quitté le club; à Manchester, il faudrait peut-être faire intervenir l’armée.

Rooney a finalement signé un nouveau contrat avec United, avec une augmentation substantielle. Mais on a continué de l’accuser d’enfantillages, une des vieilles gloires du club déclarant qu’il avait «la mentalité d’un gamin de 15 ans.» Les critiques ont affirmé qu’il était le jouet de son agent, le très louche Paul Stretford. Alex Fergusson, qui appela Rooney «le gamin» durant toutes les négociations, affirma à la presse qu’il avait été clair avec Rooney en l’avertissant: «je ne veux pas que tu fasses n’importe quoi.» Mais ces petites tapes sur la tête et ces mouvements de doigt réprobateurs n’empêchent pas que les raisons avancées par Rooney pour quitter United – les problèmes financiers du club ne peuvent qu’avoir des conséquences néfastes pour la compétitivité du club – sont parfaitement légitimes. Peut-être que les difficultés futures de United sont tellement visibles que même un enfant peut les voir.

Forme et popularité

Rooney doit cependant revenir sur le terrain et la manière dont il sera accueilli, une fois revenu de sa méforme actuelle, est un point d’interrogation. Ce week-end, des fans du Kent ont prévu de brûler son effigie. Les questions sont intimement liées. Les supporteurs sont généralement enclins au pardon lorsque le joueur est en forme. Ils aiment Rooney comme un prodige mal élevé. C’est lorsque les buts se font rares que les supporters –et les tabloïds– s’attaquent à son immaturité supposée.

C’est là que tient toute l’ironie. Car ce n’est pas l’immaturité qui a entraîné la baisse de forme de Rooney, mais des blessures à répétitions, dans le cadre de son travail, ajoutées à la mise sous tutelle de son instinct à des postes différents. (Cette année, United l’a de nouveau écarté de son rôle d’avant-centre pour le placer derrière Dimitar Berbatov.) De même, personne n’a jamais menacé Rooney pour son caractère rebelle. Les loubards du coin n’ont commencé à rêver de l’assassiner que lorsqu’il a commencé à gérer sa carrière comme un homme d’affaires. Le véritable problème que Rooney a avec les fans est du même ordre que celui avec lequel il lutte sur le terrain. Ce n’est pas qu’il est toujours un enfant, c’est plutôt qu’il a grandi trop vite.

Brian Phillips

Traduit par Antoine Bourguilleau

Brian Phillips
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