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Pourquoi Zidane soutient-il le Qatar?

Le chef de la candidature du Qatar 2018 et Zinedine Zidane au Qatar le 16 septembre, REUTERS/STR New

Le chef de la candidature du Qatar 2018 et Zinedine Zidane au Qatar le 16 septembre, REUTERS/STR New

L'État du Golfe organisera la Coupe du monde 2022 malgré sa petite taille et son manque de transports et d'hôtels.

La Fifa a désigné jeudi 2 décembre le Qatar comme pays organisateur de la Coupe du monde de football en 2022. Cet article, écrit avant la décision, revient sur le dossier de candidature du Qatar et sur le parrainage de Zinedine Zidane.

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Le 2 décembre, à Zurich, la FIFA aura un agenda chargé. Elle devra non seulement désigner le(s) pays hôte(s) de l’édition 2018 de la Coupe du Monde, entre les candidatures de l’Angleterre, de la Russie et des co-organisations Belgique-Pays-Bas et Espagne-Portugal, mais aussi choisir l’organisateur de celle de 2022 où cinq pays sont en piste : les Etats-Unis, l’Australie, le Japon, la Corée du Sud et le Qatar. En 2018, après l’Afrique du Sud en 2010 et le Brésil en 2014, il est donc acquis que la Coupe du Monde reviendra en Europe. En 2022, les options sont plus diverses…

Parmi celles-ci, le Qatar a des chances mesurées d’emporter le morceau en 2022. Lors de sa visite d’inspection, en septembre, la Fifa n’a pas franchement caché son pessimisme vis-à-vis d’un projet qui cumule quelques handicaps. A la tête de sa délégation, Harold Mayne-Nicholls a plus ou moins clairement signifié qu’au-delà des promesses d’un dossier très compact sur le plan géographique et innovant dans le domaine technologique pour climatiser les stades, le Qatar, avec une population de moins d’un million d’habitants et un territoire à peine plus grand que la Corse, était un trop petit pays pour accueillir une compétition de cette dimension. «Dans l’histoire, nous n’avons connu qu’un projet aussi concentré que celui-ci et c’était lors de la première Coupe du Monde organisée en Uruguay en 1930 avec 10 équipes qui se partageaient deux stades, a-t-il déclaré. En 80 ans, la compétition a considérablement évolué. Il y a désormais 32 équipes, 80.000 accrédités et des dizaines de milliers de supporters. En l’état actuel des choses, le Qatar ne dispose pas d’assez de transports et d’hôtels.»

Un mondial sans bière?

Sans oublier qu’il fait une chaleur atroce au Qatar, en juin et en juillet, et que les spectateurs, une fois sortis des stades climatisés, devront bien étancher leur soif quelque part dans un pays qui, jusqu’ici, ne permet pas la vente de boissons alcoolisées. Une véritable «déclaration de guerre» pour un supporter de football…

Mais alors qu’émanait ce verdict plus ou moins définitif de la bouche de Mayne-Nicholls, le Qatar, Etat richissime en raison de ses réserves de gaz et de pétrole, a sorti et abattu son ultime joker pour forcer son destin en la personne de Zinedine Zidane, soudain bombardé ambassadeur de cette candidature déjà soutenue par Pep Guardiola, l’entraîneur du FC Barcelone.

Présent à Doha, la capitale qatarie, en marge de cette visite technique de la Fifa, Zidane est également apparu aux journalistes sur un écran et dans un petit film qui faisait défiler sa vie.  «Il est temps de confier la Coupe du Monde au Moyen-Orient, concluait le champion français à l’issue du clip. Le football appartient à tout le monde. Il est l’heure de le donner au Qatar.» Un message que l’Australie, et par extension l’Océanie, aurait pu reprendre à son propre compte dans la mesure où le pays n’a également jamais reçu la Coupe du Monde, contrairement aux Etats-Unis, au Japon et à la Corée du Sud.

Les liens de Zidane

Qu’est donc allé faire Zinedine Zidane dans cette galère, ou au moins dans ce qui s’annonce comme un échec annoncé? Il est aisé de l’imaginer, d’autant mieux qu’il est déjà en affaire, en quelque sorte, avec le Qatar puisque Qatar Telecom est le propriétaire de Nedjma, opérateur de téléphonie mobile en Algérie avec qui il est lié jusqu’en 2012, l’argent étant reversé, nous dit-on, à l’une des fondations du champion en Algérie.

Mais Zidane, après tout, n’est ni le premier ni le dernier sportif de renom à se laisser séduire de la sorte par les charmes du Qatar, maison de retraite plaquée or de footballeurs en fin de carrière (Dugarry, Leboeuf, Desailly, Juninho…), et qui a fait du sport l’axe majeur de sa communication au point d’avoir même osé faire acte de candidature pour l’organisation des Jeux Olympiques de 2016 finalement attribués à Rio de Janeiro. En voulant remettre cela pour 2020…

C’est l’originalité de cet état minuscule du Golfe, plus ouvert en apparence à une certaine modernité et ouverture sur le monde que plusieurs de ses voisins, à l’image de la création de la chaîne Al-Jazira et qui se rêve en superpuissance sportive. Il s’agit même d’une stratégie politique. Selon le Cheikh Hamad Khalifa al-Thani, le chef du régime local en place depuis une révolution de palais en 1995, et qui s’intéresse de près ces jours-ci au Paris Saint-Germain «il est plus important d’être reconnu au Comité international olympique (CIO) qu’à l’Organisation des nations unies. Tout le monde respecte les décisions du CIO.» Humour noir dans un pays plus ou moins démocratisé où tout n’est pas semble-t-il si rose?

Naturalisations

D’où cette politique à marche forcée, pour mieux se faire connaître et se défendre, faite à la fois de naturalisations de sportifs étrangers, kenyans notamment, en quête d’argent et capables d’apporter des médaillés à l’émirat lors des grandes compétitions et de mises sur pied frénétiques d’événements de premier plan comme des tournois de tennis, un grand prix de moto, un tour cycliste, un grand prix d’athlétisme, les Jeux Asiatiques de 2006 ou le tout récent Brésil-Argentine joué à Doha le 17 novembre en présence de Zizou... 

Tout cela, faut-il le préciser, en s’assurant une copieuse couverture médiatique par la grâce d’invitations délivrées aux journalistes. Au cours des trois dernières années, Doha a été, par exemple, le cadre du Masters féminin de tennis -traduction concrète d’une ouverture aux femmes sous des latitudes où leurs droits sont souvent bafoués- et à chaque édition, les organisateurs ont payé nombre de billets d’avion et de chambres d’hôtel de grand standing à des médias internationaux histoire de garnir leur salle de presse. Avec le Qatar, il n’y a pas que Zidane qui soit arrosé…

Stades vides

Reste à savoir où se trouve l’intérêt, autre que financier, du sport à se donner de la sorte à un pays qui, à l’exception de ses dirigeants, n’en paraît pas si toqué que cela. Depuis qu’il existe, en 1993, le tournoi de tennis ATP est loin de provoquer des émeutes et le Masters féminin n’a pas rencontré davantage d’engouement. Les Jeux Asiatiques de 2006 se sont également déroulés devant des assistances clairsemées. Et les presque retraités en crampons ont du mal à cacher leur ennui dans un championnat bien loin des ambiances de celles qu’ils ont connues avant.

Dans un reportage en 2008, L’Express nous avait même révélé que des dizaines de supporters y étaient payés pour faire la claque. «Une année, les organisateurs ont fait gagner les trois voitures à la mi-temps, avait raconté à l’hebdomadaire l’ancien Bleu, Sabri Lamouchi, qui a terminé sa carrière au Qatar. Quand les joueurs sont ressortis du tunnel, il n'y avait plus un chat dans les tribunes

Au Qatar, tout s’achèterait donc: Zidane, journalistes et spectateurs. Mais en ces temps brumeux pour elle où flotte un parfum de corruption à l’aube du vote du 2 décembre, la Fifa n’est, elle, bien sûr pas à vendre…

Yannick Cochennec

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