Monde

Guinée: la politique prise au piège des tensions ethniques

Pierre Malet, mis à jour le 17.11.2010 à 10 h 13

La Guinée a enfin élu un président. Mais à l'enthousiasme d'une grande première démocratique a succédé le réveil des rivalités ethniques, qui sont venues ternir le processus électoral.

Des partisans d'Alpha Condé à Conakry, le 15 novembre 2010. REUTERS/STR New

Des partisans d'Alpha Condé à Conakry, le 15 novembre 2010. REUTERS/STR New

La Guinée a enfin un président. Alpha Condé, 72 ans, a été élu avec 52% des suffrages. Les résultats du scrutin du 7 novembre ont été proclamés le 15 novembre au soir. Entre le premier et le second tour de la présidentielle, il se sera écoulé plusieurs mois. Lors du premier tour, organisé en juin, Cellou Dalein Diallo était sorti grand vainqueur avec 43% des suffrages. Son grand rival ne recueillait que 18% des suffrages.

Entre temps, la tension n’a cessé de monter entre des deux candidats, chacun accusant l’autre de vouloir truquer les élections ou d’intimider les électeurs. Aujourd’hui encore, des partisans de Cellou Dalein Diallo refusent de reconnaître la défaite électorale de leur champion. Dans la journée du 15 novembre des affrontements meurtriers ont eu lieu entre des partisans d'Allen Cellou Diallo et des forces de l’ordre.

Au début du processus électoral, l’enthousiasme était souvent de mise. La Guinée allait connaître sa première «élection démocratique ». Les militaires allaient enfin rentrer dans leurs casernes. Mais rapidement le processus électoral a été terni par le réveil des questions ethniques. Alpha Condé et ses partisans ont joué la «carte tribale». Le candidat du RPG (Rassemblement du peuple de Guinée) n’a pas hésité à dénoncer la «mafia peule».

Antagonisme ethnique

En Guinée, les Peuls, dont Cellou Dalein Diallo est issu, représentent plus de 40% de la population. «Les Peuls, la principale ethnie du pays, sont accusés par les autres ethnies de détenir le pouvoir économique. Ils sont un peu considérés comme les juifs de l’Afrique de l’Ouest. Leur dynamisme économique fait peur aux autres ethnies», explique l’écrivain Barka Ba, lui-même issu de cette communauté.

Les discours anti-Peuls ne sont pas une nouveauté en Guinée. Le «père de l’indépendance», Sékou Touré (au pouvoir de 1958 à 1984) accusait lui aussi les Peuls d’accaparer les richesses nationales. Il avait même appelé en 1976 ses compatriotes à égorger les «saboteurs» de la société guinéenne. Victimes de «pogroms», des milliers de Peuls avaient alors pris la fuite, très souvent à pied. Ils avaient ainsi rejoint Dakar, la capitale du Sénégal, où des milliers de Peuls originaires de Guinée vivent encore aujourd’hui.

Il semble que le discours anti-Peuls d’Alpha Condé ait porté ses fruits. Alors que le candidat arrivé troisième du premier tour, Sidya Touré s’était désisté en faveur de Cellou Dalein Diallo, ce dernier n’est pas parvenu à rassembler au-delà. «Beaucoup de décideurs voulaient faire barrage aux Peuls, explique un diplomate occidental en poste à Conakry. Même les militaires ne voulaient pas d’un Peul au pouvoir. Beaucoup de Guinéens disent: “Les Peuls ont déjà le pouvoir économique. Nous n’allons pas en plus leur donner le pouvoir politique.” Un front anti peul s’est mis en place.»

Cette volonté de ne pas laisser un groupe ethnique «exercer trop de pouvoir» n’est pas propre à la Guinée. Au Bénin et au Togo voisins, le pouvoir revient le plus fréquemment à des hommes politiques originaires du Nord. «Au Bénin, l’on dit qu’il faut que le président élu soit originaire du Nord, puisque le pouvoir économique est entre les mains des ethnies du Sud», explique l’écrivain béninois Marcus Boni Teiga. Un argument très souvent énoncé aussi au Nigeria. Même si les ethnies du Sud acceptent de moins en moins fréquemment de laisser la place aux politiciens du Nord.

La frustration des Peuls

Mais dans le cas de la Guinée, l’antagonisme ethnique est particulièrement fort, explique Mamadou Oumar Ndiaye, journaliste, lui-même issu de la communauté peule:

«Les Peuls sont aussi accusés d’avoir été favorisés au temps de la colonisation. Ils étaient souvent les supplétifs des Français. A l’époque où des thèses racistes dominaient, les Français faisaient davantage confiance aux Peuls. Ces derniers étaient jugés plus proches physiquement et intellectuellement des blancs. Pour certains, les Peuls ont été un peu les “collabos” des Français. Les Peuls étaient tellement bien vu à l’époque coloniale que certains prenaient des noms peuls tels que Diallo ou Ba juste pour se faire bien voir des Français.»

Aujourd’hui, la frustration des Peuls de Guinée est grande. «Nous nous disions: c’est enfin notre tour. Comment notre candidat qui a réuni 43% des suffrages au premier tour peut-il être battu au second tour? Cela reste un mystère pour moi», s’interroge Moussa, enseignant à Conakry. Le parti de Cellou Dalein Diallo a déposé de nombreux recours pour faire invalider des résultats électoraux.

Afin d’apaiser les tensions, Alpha Condé avait proposé de constituer un «gouvernement d’ouverture». Mais est-il encore possible de faire travailler ensemble les partisans des deux candidats, tant cette interminable campagne électorale a laissé des traces profondes?

Les militaires, eux, sont toujours en embuscade. La montée des tensions ethniques fait leur jeu. Ils pourraient très bien arguer d’un risque de guerre civile ethnique pour justifier un nouveau coup de force.

Mêmes tensions en Côte d'Ivoire

La Guinée n’est pas la seule victime du piège ethnique, et en période électorale, très peu de pays africains sont à l’abri de ces tensions ethnico-politiques. En Côte d’Ivoire, à l’approche du deuxième tour de la présidentielle, prévu le 28 novembre, le président Laurent Gbagbo dénonce le «masque de l’étranger» en parlant de ses adversaires politiques. Gbagbo incarne, selon lui, la «vraie Côte d’Ivoire» face au Nordiste musulman Alassane Ouattara. A l’annonce des résultats du second tour, les risques de dérapages sont grands.

Même le paisible Kenya, qui prétendait être «la Suisse de l’Afrique», en a fait l’expérience lors de la présidentielle de 2007. A l’annonce des résultats particulièrement serrés - et sans doute entachés de fraudes, des affrontements meurtriers ont éclaté dans plusieurs régions du Kenya.

En Guinée et en Côte d’Ivoire, le piège ethnique pourrait bien faire de nouveaux ravages, si la classe politique ne se montre pas particulièrement vigilante et responsable. Et peut-on vraiment compter sur un Laurent Gbagbo, arc-bouté au pouvoir, pour apaiser les tensions? Rien n’est moins sûr.

Pierre Malet

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