France

La révolution aux cheveux blancs

Rémi Métriau, mis à jour le 19.11.2010 à 6 h 50

La révolution n'est pas l'apanage des jeunes. Les vieux ne passent pas leur temps à jouer à la belote. Certains s'engagent, politiquement et dans la vie associative.

manifestation REUTERS/Benoit Tessier

A Paris en septembre 2010. REUTERS/Benoit Tessier

«La vieillesse est un naufrage.» De Gaulle avait raison. Mais face à cette clairvoyance convenue, certains s’emploient avec une énergie titanesque à repousser l’irrémédiable: en militant, en s’énervant, en montant une maison de retraite autogérée ou en passant leurs vacances chez Castro. Une façon de ne pas attendre la mort et d’éviter de traîner ses charentaises dans le club du troisième âge de son quartier.

Car les personnes âgées ne font pas que jouer à la belote, ou endurer des heures de car pour faire un tour au Futuroscope. Ils ont aussi ont une vie associative et militante. Selon l’Insee, la génération de 1940 est celle dont le taux de participation à l’élection présidentielle de 2007 est la plus forte (90,8%), loin devant la génération 1980 (seulement 79,8%). Cette conscience politique s’exprime parfois en dehors de l’isoloir. Ainsi, en 2006, 42% des personnes de plus de 60 ans sont recensées comme étant des participants actifs dans la vie associative en général. Souvent considéré comme un électorat acquis à la droite, les seniors vont désormais compter dans leurs rangs des baby-boomers plus radicaux et pour qui le militantisme est une façon de rester vert.

L'avenir, c'est le socialisme

Septembre, entre République et Bastille, Claude Even, 72 ans, patiente sur le trottoir avec une demi-douzaine de potes, en attendant de voir passer le cortège anti-réforme-des-retraites. Sur une banderole rouge et dans une typo dorée on lit «Union des révolutionnaires communistes de France (URCF)», dans les mains, des centaines de tracts. Aujourd’hui, Claude est dans son élément, en verve: «On veut changer le système politique, il y aura toujours des patrons mais ce seront des patrons ouvriers. Y a un mec qui a dit un jour, celui qui ne change pas d’avis est un imbécile… Ben moi je ne change pas d’avis, il y a une exploitation de la classe ouvrière et le socialisme, c’est la solution. C’est l’avenir.»

Marx et Lénine à la rescousse du futur. Des idées politiques qui ne meurent pas, c’est en fait une cure de jouvence à coup de réminiscences estudiantines, de la thalasso pour les méninges. Si Claude confesse ne pas se battre pour sa pomme –«j’ai tout ce qu’il faut: un pavillon, une retraite…»– le proprio révèle tout de même que son militantisme effréné lui prend tout son temps, «entre la CGT où je milite en tant que retraité et cette idée de nouveau parti communiste français, j’ai de quoi m’occuper». L’hyper-militantisme semble alors tromper l’ennui et plus encore, faire turbiner l’imagination. «Si on est élu, comme Chavez, les mecs de droite vont nous rentrer dedans. Ils ont les moyens, ils ont l’armée. Dans ces cas-là, ou bien on baisse notre culotte ou on rentre dedans. Moi je suis prêt à prendre les armes, je ne crois pas du tout à un changement pacifique, c’est impossible.» L’idéal du septuagénaire: Cuba, où il passe ses vacances régulièrement. «On peut critiquer Cuba, mais les gens là-bas, ils sont dans la rue, tranquille, ils boivent le coup, y a pas de chômage. C’est la dictature du prolétariat, c’est ce qu’on veut.» Le bonheur simple à coup de diabolo menthe (ou de mojito, c’est selon) en terrasse, de plein emploi, de soleil et de révolution armée.

Vive la Commune

Quelques jours plus tôt, un rendez-vous était pris dans les locaux des «amis de la commune». Au rez-de-chaussée du 46, de la rue des Cinq diamants, deux vitrines. La première pleine d’une littérature relatant l’événement de 1871, l’autre éclaire une pièce qui accueille une grande table, d’une dizaine de chaises et d’une flopée d’aïeux qui mettent sous pli leur brochure trimestrielle, réservée aux 2.000 adhérents que comptent l’association à travers le monde. Un poil moins en colère que le castriste, Jean-Claude Libermann, 67 ans, l’un des deux secrétaires généraux de l’association, disserte. Son but, comme tous ses camarades présents ce jour-là, ériger la commune parisienne comme un événement historique majeur. Une action partisane, un sacerdoce: «A l’étranger, l’épisode communard est plus connu que dans notre propre pays. Tenter de le faire connaître est un acte militant puisque c’est la forme la plus progressive d’une forme politique.» Une fois encore, c’est dans un passé «mythifié» que le futur prend forme. Faille temporelle, l’âge s’évapore. Avec sa double casquette de communiste et de franc-maçon, Jean-Claude avoue avoir pris le virage associatif au moment de la retraite «à cet âge, on fait le point, on se demande si on a bien organisé sa vie. Aujourd’hui, je suis devenu un boulimique de vie associative». La retraite sonne la fin de la vie active, le vide laissé est considérable. La vie associative devient alors le facteur socialisant. Si en plus elle est militante, elle devient utile, Jean-Claude Libermann aussi.

L’autre façon d’exister est de militer pour soi. Et ça, Thérèse Clerc, 83 ans, présidente et fondatrice de l’association féministe des Babayagas l’a bien compris. Son concept, «modéliser un autre type de vieux, qui ne soit plus celui qui joue au scrabble et à la belote, sans aucune vie citoyenne». Pour ça, elle est en train de créer une nouveau modèle de havre de paix: un immeuble autogéré pour vieux, composé d’une quinzaine de femmes, d’aucun homme, d’une université du savoir pour les vieux (UNISAVIE) et d’une idée simple parmi d’autre, «lire le journal, en discuter et se former à une conscience politique. Je ne connais pas de meilleure éducation que l’éducation civique, pour ne pas prononcer le mot politique qui est un vilain mot».

Va parler de clitoris aux mecs du NPA

L’idéologie dominante, pense-t-elle, est initiée par le milieu médical qui maintient les vieux dans une imbécillité chronique en considérant la vieillesse comme une pathologie. A cela, elle ajoute l’intérêt financier que représentent les personnes du 3e âge: «La vieillesse est un lobby financier extraordinaire. Les laboratoires nous bourrent de médicaments, les boutiques de service fleurissent comme des champignons… Les vieux ça coûte, c’est vrai, mais les vieux ça rapporte. Mon association est une façon de lutter contre la marchandisation du corps, moi je ne veux pas être marchandisée, je veux rester intelligente et autonome.»

Il y a 40 ans, les jeunes se montraient pour exister. Aujourd’hui, les vieux –ce sont parfois les mêmes– cherchent leur place. Et même si pléthores d’ex-soixante-huitards semblent aujourd’hui rangés des défilés, d’autres comme Thérèse continuent de discourir, la fleur au bout du fusil, et font renaître les thèmes phares de l’époque. «J’adore William Reich, je crois à la fonction politique de l’orgasme… Le sexe est un instrument politique, il te détourne de la consommation pléthorique d’objets, etc. Mais va dire que l’apologie du clitoris est quelque chose de révolutionnaire aux mecs du NPA… Ils ne comprennent pas.» Communauté, sexualité, écologie, Thérèse croit à ce second souffle. «Beaucoup ont eu une enfance de guerre qui les a habitué au développement durable, comme on n’avait rien, on faisait durer les choses. On pourrait réanimer ces vieilles méthodes.» Comme si les vieux pouvaient être les orchestrateurs de la révolution du futur, changer la société: «La militance est le fondement existentiel de toute humanité et les jeunes aujourd’hui n’ont plus cette culture», dit-elle. Cours camarade, le vieux monde est derrière toi et il ne veut plus seulement ta place dans le bus.

Rémi Métriau

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