Monde

La honte de la nation américaine

Dahlia Lithwick, mis à jour le 19.11.2010 à 14 h 19

Aux Etats-Unis, la torture est désormais officiellement acceptable.

Une simulation de supplice de la baignoire en 2007 à Washington. REUTERS/Kevin L

Une simulation de supplice de la baignoire en 2007 à Washington. REUTERS/Kevin Lamarque

Un vieil adage dit que si vous ne vous faites pas condamner pour avoir commis un crime, vous le serez pour avoir essayé de le dissimuler. Récemment pourtant, nous avons appris que commettre un crime et protéger les criminels restera éternellement impuni. Ce qui laisse penser que tout ce qui s’est passé dans l’intervalle jouira de la même impunité.

Dans une Amérique où l’ancien président peut se vanter à la télévision d’avoir approuvé le supplice de la baignoire, on peut difficilement être choqué d’apprendre qu’après une longue enquête, ceux qui ont détruit les preuves des mauvais traitements infligés par la CIA aux prisonniers Abu Zubaydah et Abd a-Rahim al-Nachiri ne seront pas inculpés. On attend toujours avec impatience que quelqu’un, un jour, admette que nous avons torturé des prisonniers dans le sillage des attentats du 11 septembre, et reconnaisse qu’on ne peut trouver un responsable pour ces basses œuvres et que par conséquent, nous en sommes tous responsables.

Du sang qui coule sur la page suivante

Le président Barack Obama a décidé il y a longtemps qu’il «tournerait la page» des sévices infligés aux prisonniers et des autres illégalités liées à la guerre contre le terrorisme de l’administration Bush. Ce qu’il ne semblait pas comprendre, ce qu’il ne semble toujours pas appréhender, c’est que le sang qui couvrait cette page coulerait sur la suivante et sur toutes celles d’après. On ne peut passer outre la torture. Au mieux, on ne peut que s’en accommoder. Le flirt des États-Unis avec la torture n’est pas enfermé dans le passé, dans les sites secrets ou les prisons où elle a été pratiquée. Aujourd’hui plus que jamais, il est célébré à la télévision et tenu en réserve pour le prochain président qui saura se convaincre lui-même qu’après tout, ce n’est pas si illégal que ça.

Dans Decision Points, ses mémoires récemment publiés, l’ancien président George W. Bush se vante non seulement d’avoir accordé l’autorisation d’infliger aux prisonniers le supplice de la baignoire (le waterboarding), mais de l’avoir fait à la cowboy — avec les mots «Damn right!» («Carrément!»). Cet aveu a à peine soulevé l’ombre d’un frémissement chez un public américain, qui s’est depuis longtemps réconcilié avec la double proposition que la torture peut parfois être légale et que chaque suspect de terrorisme est toujours une bombe à retardement prête à sauter. L’assertion de Bush selon laquelle la torture par les Américains «a contribué à déjouer des complots d’attentats contre des installations militaires et diplomatiques américaines à l’étranger, contre l’aéroport d’Heathrow et Canary Wharf à Londres et de nombreuses cibles aux États-Unis» a été amplement réfutée par des responsables britanniques (on se souviendra que les allégations selon lesquelles la torture de Khalid Sheikh Mohammed à l’époque de Bush a permis de déjouer un complot visant à précipiter des avions dans la Library Tower de Los Angeles ont été discréditées catégoriquement par mon collègue Timothy Noah, qui a montré que le complot contre la Library Tower a été déjoué en 2002, avant que les États-Unis n’aient même capturé KSM, sans parler de le torturer).

Une carte «Vous êtes libéré de prison»

Mais même les affirmation répétées que la torture aurait sauvé des vies américaines dans un quelconque scénario terroriste international indémontrable sont à côté de la plaque, comme l’explique Charles Fried, ancien avocat général de Ronald Reagan, dans Because It Is Wrong, livre co-écrit avec son fils Gregory Fried. Ils avancent que la torture est immorale et illégale et qu’elle a avili et couvert le pays de honte. Comme le démontrent avec verve les Fried, pour autant que la torture nuit à nos ennemis, c’est à nous qu’elle porte invariablement le plus grand préjudice. Et comme l’a rappelé Charles Fried à un journal australien le 11 novembre, l’illégalité du supplice de la baignoire n’est pas sujette à caution, même si nous en sommes venus à l’appeler «simulation de noyade» ou «interrogatoire poussé». C’est un crime depuis des décennies: «Dans le passé, nous avons poursuivi en justice des soldat américains qui ont procédé à l’équivalent du supplice de la baignoire. Nous avons aussi poursuivi des commandants allemands et japonais qui l’avaient ordonné. Certains ont même été exécutés».

Les journaux britanniques ont beau affirmer que les aveux de Bush auront des conséquences judiciaires, la vérité est que la manipulation par Bush de la vieille formulation nixonienne sur la conduite présidentielle — c’est légal si mes avocats me disent que c’est légal — fait désormais loi dans le pays. C’est d’ailleurs exactement la formule utilisée par Jose Rodriguez, l’homme qui a ordonné aux responsables de la CIA de détruire des vidéos montrant des prisonniers victimes de sévices: ses avocats lui avaient dit qu’il pouvait. Comme l’explique Nan Aron, le système de défense «Mon avocat a dit oui» est considéré comme illégal depuis Nuremberg. Eh bien maintenant, c’est une carte «Vous êtes libéré de prison».

Une question de goût personnel

Eric Holder et Barack Obama ont pris la peine de dire au peuple américain que le supplice de la baignoire était une forme de torture et qu’elle était illégale. Et alors? Ce n’est jamais que leur opinion. Le président Bush n’est pas du même avis. L’échec permanent à tenir quiconque pour responsable d’années de sévices approuvés par l’État est bien plus parlant que les termes qu’ils emploient. D’un sujet juridique, Bush a fait une question de goût personnel. Ce que nous décidons de définir comme étant de la torture n’est plus aujourd’hui qu’un désaccord politique comme un autre, au même titre que la possibilité d’étendre les réductions d’impôts de Bush ou que de choisir un traiteur. C’est précisément le genre de conjecture éthique à géométrie variable que l’État de droit devrait exclure.

Ceux d’entre nous qui protestons avec véhémence contre la descente de l’Amérique au pays de la torture ces neuf dernières années ne l’avons pas fait parce que nous aimons les terroristes ou que nous espérons secrètement qu’il y aura d’autres attentats. Nous faisons ce choix car nous pensons que si un pays ne condamne pas un acte comme étant toujours et profondément mauvais, alors il accepte tacitement que cet acte soit parfois, et souvent, bon. Ou, comme le dit aujourd’hui le président Bush, «carrément» bien. Il engendre alors un régime juridique qui ne peut être contenu ni dans le temps, ni dans l’espace; un régime qui demande que des témoignages obtenus sous la torture soient utilisés lors des procès et que les mesures de lutte contre le terrorisme soient cachées au public. Qui exige de dissimuler les photos de torture et de disculper les auteurs des destructions d’enregistrements de séances de torture un jour à peine après le début de la prescription. Et d’ailleurs, comme le signale Andrew Cohen, quand les hommes qui ont ordonné la destruction de ces vidéos sont fêtés comme des «héros», qui va oser dire le contraire? Emballez, c’est pesé.

Nous sommes tous des tortionnaires

Et tout cela a été commis sous prétexte de nous faire aller de l’avant, d’apaiser les esprits, de passer un coup de peinture pour cacher la pourriture qui a envahi l’Etat de droit. Pourtant, après avoir réfuté toute espèce de responsabilité à l’encontre de chaque acteur du haut en bas de l’échelle de commandement, nous sommes bien plus proches de la normalisation et de l’acceptation de la torture qu’en novembre 2005, quand le président Bush pouvait annoncer franchement (bien qu’à tort) que «les États-Unis d’Amérique ne pratiquent pas la torture. Et il est important que les peuples du monde le comprennent». Si les peuples du monde ne comprenaient pas ce que nous faisions à l’époque, aujourd’hui ils n’ont plus de doute à ce sujet. Et si les Américains n’acceptaient pas ce que nous faisions à l’époque, de toute évidence ce n’est plus le cas aujourd’hui. À ce niveau, ne rien faire contre la torture revient quasiment à voter pour. Aujourd’hui, nous sommes tous des tortionnaires.

Dahlia Lithwick

Traduit par Bérengère Viennot

Dahlia Lithwick
Dahlia Lithwick (13 articles)
Journaliste pour Slate.com
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