Culture

La gauche molle et le monstre doux

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 25.04.2014 à 17 h 11

Poussiéreuse, déprimante et ringarde, la gauche doit à présent faire face à un ennemi renouvelé qui professe le fun et flatte nos tendances narcissiques: bienvenue dans l’ère du Monstre doux.

Silvio Berlusconi et Nicolas Sarkozy à Paris, le 9 avril 2010.

Silvio Berlusconi et Nicolas Sarkozy à Paris, le 9 avril 2010. REUTERS/Philippe Wojazer

La littérature sur les idées de gauche est «aussi haute qu’une montagne», écrit Raffaele Simone (1)… Il aurait pu ajouter que la littérature de gens de gauche critiquant la gauche commence à peser sacrément lourd. Alors que la droite se porte bien, merci, son ennemie de toujours n’en finit pas de se lamenter sur ce qu’elle était, ce qu’elle voudrait être, ce qu’elle aurait dû ne jamais être, et ce qu’elle risque de devenir…

En référence à la situation de la gauche italienne, Simone déplore une réalité qu’on peut généraliser à notre propre gauche: «A chaque pas nouveau du processus, le patrimoine de gauche a perdu –pour ainsi dire– un degré d’alcool, devenant ainsi plus insipide et aqueux.» Le répertoire des idées à gauche s’est progressivement vidé. Quant au peuple de gauche, celui qu’elle défendait au départ –les classes populaires–, il a lui aussi déserté. Il faut dire qu’il est devenu, pour l’auteur, tout simplement «insortable».

«L’incomparable petitesse intellectuelle et créative» de la gauche

Sur une longue liste de thèmes, la gauche est inaudible, creuse, gênée ou larguée: la mondialisation, le travail, l’écologie, l’immigration, les nouvelles technologies et leur place prépondérante dans la vie quotidienne, la culture médiatique de masse… Un constat sévère, donc, qui semble terriblement hors sujet pour notre classe politique de gauche et ses problèmes beaucoup plus fondamentaux (gagner en 2012), mais qui reste assez frais.

Si Raffaele Simone enthousiasme le peuple de gauche avec son livre Le Monstre doux, L’Occident vire-t-il à droite?, est-ce simplement parce que cet électorat est masochiste? Car Simone y va fort, comme quand il note «l’incomparable petitesse intellectuelle et créative des groupes dirigeants» d’un mouvement d’idées qui n’en a, justement, plus produit une bonne depuis l’époque de l’Etat-providence. L’auteur poursuit son diagnostic impitoyable en moquant à la fois les radicaux chics qui misent tout sur la seule défense des minorités ou des causes douteuses (laxisme sur la sécurité, ambiguïté sur le terrorisme) et les tenants d’un socialisme mou, dont la gauchité est tellement floue que n’importe quelle coalition sur l’échiquier politique peut finalement convenir à leur carrière, comme s’accommoder à leurs programmes.

Mais là n’est pas l’essentiel de la démonstration de ce linguiste italien, intellectuel de gauche qui dénote et séduit par la vigueur de sa critique. Si la gauche perd, c’est d’abord parce que la droite gagne. Il faut préciser que pour Simone, perdre ne signifie pas uniquement ne pas remporter les élections, mais surtout perdre du terrain sur le front des valeurs, de la culture de masse plus exactement. Ce qui est beaucoup plus grave, car ce terrain-là est bien plus difficile à reprendre une fois déserté. Au-delà du succès électoral, conjoncturel, de la droite, il y a un monde qui s’en va. Un patrimoine collectif de valeurs, de mentalités partagées par le peuple de gauche, s’érode dangereusement face aux atouts d’une idéologie nouvelle, beaucoup plus séduisante. Tocqueville, dont De la démocratie en Amérique sert de point de départ à la thèse de Simone, prophétisait l’avènement possible d’un despotisme diffus, un «Monstre doux», synthétise Simone, qui est le «paradigme de la culture de masse de la droite nouvelle»:

«Je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres: ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine…»

Quant au pouvoir, le fameux Monstre doux, «il ne cherche qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir.»

Infantilisation

Simone essaie de croquer l’air du temps, le Zeitgeist, pour en isoler les aspirations clé de l’époque. C’est une atmosphère infantilisante qui, selon lui, s’installe dans une société hyper spectaculaire saturée d’écrans, de gadgets fun, de temps libre à rentabiliser, de quête anxieuse du plaisir. Un égoïsme festif et court-termiste qui prévaut dans les comportements individuels, un narcissisme inquiet qui pousse à rejeter et à haïr tout ce qui n’est médiatiquement pas montrable (gros, moches, vieux, pauvres, malades, etc.), un besoin d’être protégé tout en étant assuré de se faire plaisir et de consommer sans entrave, une facilité à remiser la liberté individuelle pour y préférer une soumission satisfaite, rendue acceptable par les joies ponctuelles du divertissement et la «carnavalisation» de la vie.

On l’a compris, Simone n’aime pas la télé, les SMS pleins de fautes d’orthographe, les villages-vacances et les crèmes anti-âge… Tout cela n’est pas très nouveau, les nihilistes Baudrillard et Debord sont passés par là il y a plus de 30 ans; plus récemment des universitaires et essayistes comme Bauman, Lipovetsky, Muray, Stiegler ont consacré leurs écrits à une analyse critique et désenchantée de la post-modernité. Le livre de l’Américain Benjamin Barber, paru en 2007 en France sous le titre Comment le capitalisme nous infantilise, avait finement relevé les bénéfices marketing de l’infantilisation du consommateur adulte, tout en alertant sur les régressions démocratiques qu’elle impliquait. Et c’est tout récemment que Nova Editions réédite un texte depuis longtemps épuisé, Se distraire à en mourir, d’un précurseur de la critique de la télé, révélant les effets néfastes de la culture de l’«Entertainment».

L’originalité de la thèse du Monstre doux, c’est de s’approprier toute cette pensée radicale (sans toujours en citer les auteurs) pour étudier les correspondances culturelles entre une mentalité populaire et une idéologie politique. La conviction de Raffaele Simone est qu’une droite nouvelle, pragmatique, libérale, moins conservatrice mais toujours bronzée et volontiers de bonne humeur, ne peut que remporter la bataille des valeurs dans un tel monde.

La vie est-telle de droite ?

«Comment peut-on, s’interroge Raffaele Simone, vouloir qu’une foule distraite par le désir de consommer, déviée par de continuelles attaques contre la capacité de distinguer réel et fictif, sollicitée par des impulsions égocentriques et vaguement écrasantes, bloquée pour imaginer le futur, puisse vraiment se concentrer sur quelque chose qui ressemble aux «idéaux de la gauche»? Ces derniers ont l’air de renoncement, de rigueur et même d’ennui…»

Non seulement la gauche ne fait plus rêver, mais elle ennuie, elle casse l’ambiance. «Le malheur est que la droite nouvelle semble moderne, affable et “tendance”, tandis que la gauche apparaît poussiéreuse, maussade et out». «Reliques dysfonctionnelles», écrivait en 2007 le philosophe Peter Sloterdijk, ces vieux partis de gauche «sont condamnés à lutter, avec des discours laids, contre les images de belles personnes et des tableaux de chiffres durs – entreprise vouée à l’échec.»

Dans un tel contexte, comment s’étonner que «l’artificialité» de la pensée de gauche soit devenue impossible à transmettre, voire à assumer. Devant être «techniquement considérées comme des artifices, des artefacts par lesquels la nature est corrigée, remodelée, refrénée et en partie niée», les positions de gauche sont devenues trop déprimantes, trop coûteuses, trop décalées pour être encore désirables.

Qui est le Monstre doux? Entité «immatérielle», «sans corps ni adresse postale», ceux qui le personnifient le mieux font partie de cette élite politique, financière, médiatique, people dont les cadres vivent en fort bonne entente (les entourages et les affinités de Sarkozy et de Berlusconi en étant les exemples les plus frappants).

L’analyse de Simone est elle-même profondément élitiste: être de gauche ne peut être qu’un effort, être de droite une position naturelle, voire enfantine. On a parfois l’impression que pour cet intellectuel ronchon, avoir un iPhone ou prendre un vol low-cost pour le week-end, c’est un truc de droite. De plus, ces masses gavées de consommation et de fun qui le désolent n’ont qu’un lointain rapport avec la politique. Mais c’est aussi le tour de force du Monstre doux: apolitique, gestionnaire, pragmatique, il sait disparaître en tant qu’idéologie, il est impalpable, ne revendique rien, sinon son appartenance à la modernité, sa congruence avec le sens de l’histoire.

Qu’oppose la gauche à cet attelage idéologique qui fait système? Des catalogues de mesures, des ambitions de gouverner de temps à autre, mais rien qui soit de nature à susciter l’enthousiasme. «La gauche a souvent glissé vers un pragmatisme politique privé de principes, de valeurs, de motivations éthiques (…), dans ce désert culturel et moral qu’est la “politique pure”» (2).

Sans doute, l’histoire électorale en Europe finira par donner tort à Simone, invalidera en partie son pessimisme profond. Certes, la gauche re-gouvernera un jour ou l’autre, ici et ailleurs. Pour quoi faire, ça c’est une autre question.

Jean-Laurent Cassely

Le Monstre doux, L’Occident vire-t-il à droite? Gallimard, coll. «Le Débat», 178 p., 17, 50 €


1. citant Anthony Giddens
2. citant Giorgio Ruffolo

Jean-Laurent Cassely
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Journaliste
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