France

Nicolas Sarkozy, un Giscard destin?

Bastien Bonnefous et Jean-Marie Pottier, mis à jour le 16.11.2010 à 19 h 08

Rupture, style, impopularité, affaires... Et si Nicolas Sarkozy était le nouveau Giscard?

Nicolas Sarkozy et Valéry Giscard d'Estaing le 27 avril 2007. REUTERS/Dominique

Nicolas Sarkozy et Valéry Giscard d'Estaing le 27 avril 2007. REUTERS/Dominique Faget.

Dans Potiche de François Ozon, actuellement en salles, Fabrice Luchini incarne un patron giscardien —le film se déroule en 1978— qui, séquestré par ses ouvriers, lance un «Casse-toi pov' con» très sarkozyen. Le rapprochement entre les deux hommes et les deux époques ne s'arrête pas à ce récent écho cinématographique, ni même au dernier remaniement, qui rappelle le passage du gouvernement Chirac au gouvernement Barre en 1976, dont Raymond Soubie témoignait récemment qu'il avait constitué un changement de régime. Passage en revue des points communs, personnels et politiques, entre Nicolas Sarkozy et Valéry Giscard d'Estaing.

Un président jeune, un style en rupture

VGE a 48 ans quand il accède à la présidence de la République, un record sous la Ve. Après deux présidents sexagénaires, François Mitterrand et Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy accède lui aussi à la présidence à un âge plutôt jeune (52 ans) en 2007. Dès le départ de leur mandat, les deux veulent dépoussiérer la fonction. Giscard remonte les Champs-Elysées à pied, ralentit le rythme de la Marseillaise, rajeunit la traditionnelle photo officielle, modifie le bleu du drapeau tricolore; Sarkozy récupère le résistant communiste Guy Môquet, renonce à la traditionnelle interview du 14-Juillet, prône la «rupture» avec la vieille France incarnée entre autres par le «roi fainéant» Chirac. Pour faire peuple, l'aristo VGE s'invite à dîner chez des Français moyens et petit-déjeune à l'Elysée avec des éboueurs:

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Il expose son épouse Anne-Aymone lors de la cérémonie télévisée des vœux.

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Nicolas Sarkozy, lui, bouscule la langue française et étale sa vie privée, du divorce avec Cécilia au mariage avec Carla.

Rapidement, le style Giscard est moqué. Celui plus «bling bling» de Sarkozy (lunettes noires, montres de luxe, yacht, nuit au Fouquet's...) choque. 

Un président qui a bousculé et agacé son camp

Ministre depuis quinze ans quasiment dans discontinuer, le «républicain indépendant» (l'UDF ne sera créée qu'en 1978) Giscard est élu sur le thème du «changement dans la continuité» en s'adjoignant une partie des gaullistes menés par Jacques Chirac, qui devient son premier Premier ministre. Nicolas Sarkozy, lui, s'est imposé sur le thème de la «rupture» face à l'ensemble de l'ancien RPR, mais a en réalité aussi réussi une alternance au sein de son propre camp, puisqu'il a été ministre pendant quasiment tout le second mandat Chirac.

Les deux, en cours de mandat, ont ensuite dû faire face à une fronde interne: en 1976, VGE subit la démission de Chirac, qui devient son premier opposant en créant le RPR; Sarkozy reconduit à Matignon François Fillon au détriment de Jean-Louis Borloo sous la pression des parlementaires UMP, essuie le refus de Jean-François Copé d'entrer au gouvernement et doit rappeler le poids lourd chiraquien Alain Juppé. 

Un président ouvert sociétalement puis «raidi»

Baisse de la majorité à 18 ans, vote de la loi sur l'interruption volontaire de grossesse, éclatement de l'ORTF, création du secrétariat d'Etat à la condition féminine confié à Françoise Giroud... Giscard a fait bouger certaines lignes en son temps. A peine élu, Nicolas Sarkozy pratique lui l'ouverture à gauche et nomme au gouvernement des personnalités issues des majorités visibles (Rachida Dati, Rama Yade, Fadela Amara).

En cours de mandat, les deux sont cependant contraints de durcir le cap sur le plan sociétal et de se retrancher derrière leur garde rapprochée. Après avoir fait part de sa «profonde aversion» pour la peine de mort, VGE fait procéder aux trois dernières exécutions capitales avant l'abolition en 1976 et 1977, fait voter les très contestées lois «Sécurité et Liberté» et «anticasseurs» et ne jure plus que par son ministre de l'Intérieur, Michel Poniatowski, éminence grise comme noire. Idem pour Sarkozy avec Brice Hortefeux, surnommé «le Ponia de Sarko», et ses fidèles promus ou appelés à la rescousse (Nadine Morano, Frédéric Lefebvre, Thierry Mariani) peu après le raidissement sécuritaire de l'été 2010. 

Un président englué dans la crise

Le septennat de VGE est marqué par les conséquences des deux crises pétrolières (l'une avant son septennat, en 1973, l'autre en 1979) qui mettent fin aux Trente Glorieuses, avec la première baisse du PIB depuis la Libération en 1975 (-1%) et l'arrivée du chômage de masse. Nicolas Sarkozy, lui, subit la crise du système financier mondial, avec des effets similairement négatifs sur la croissance (-2,6% en 2009), le chômage et la précarité.

Les deux présidents entament leur mandat par une politique budgétaire plutôt expansionniste: la «relance Chirac» en 1975 et la loi Tepa (Travail, emploi et pouvoir d'achat) en 2007 sont censées stimuler l'activité. Afin de juguler respectivement l'inflation et le déficit, ils doivent ensuite opter pour l'austérité, ouvertement pour VGE (l'appel à Matignon du rigoureux Raymond Barre, «l'un des meilleurs économistes de France»), plus discrètement pour Sarkozy. 

Un président pris dans les affaires

S'ils ne sont pas les seuls présidents à avoir dû faire face aux «affaires», Sarkozy et VGE ont vu arriver un dossier explosif à dix-huit mois de la présidentielle: les «diamants» pour le premier, l'affaire Bettencourt pour le second. En 1979, Le Canard Enchaîné accuse le président de s'être fait offrir par l'empereur-dictateur de Centrafrique Jean-Bedel Bokassa une plaquette de diamants d'une valeur estimée à un million de francs, lorsqu'il était ministre des Finances de Georges Pompidou. L'affaire va plomber sa campagne pour la présidentielle de 1981 avec l'apparition sauvage de diamants sur ses affiches.

Depuis le début de l'été 2010, Nicolas Sarkozy est lui pris dans l'affaire Bettencourt avec son ancien ministre du Travail Eric Woerth, soupçonné d'avoir reçu de l'argent de la milliardaire héritière de L'Oréal pour financer la campagne de 2007. Cette affaire risque de pourrir la fin du quinquennat d'un chef de l'Etat présenté par l'opposition comme le président des riches. Un qualificatif qui fait en partie écho aux critiques exprimées contre le style de vie de «monarque» de Giscard, avec ses safaris et ses chasses présidentielles.

Autre coïncidence: à l'époque de Giscard, le ministre du Travail avait été lui aussi impliqué dans une affaire deux ans avant l'élection présidentielle, d'ordre immobilier cette fois. Robert Boulin avait été retrouvé mort en octobre 1979 dans la forêt de Rambouillet. L'enquête a conclu à un suicide, thèse contestée par la famille de Robert Boulin qui dénonce un assassinat politique.

Un président qui finit mal

S'ils remportent les scrutins «nationaux» organisés durant leur mandat (législatives et européennes pour Giscard, européennes pour Sarkozy), les deux présidents essuient des défaites cinglantes lors de scrutins qui reflètent l'enracinement local de la gauche (cantonales et municipales pour Giscard, municipales et régionales pour Sarkozy).

Entré à pied à l'Elysée en 1974, VGE quitte le palais sous les sifflets et les huées («Rends-nous les diamants!») en mai 1981, devenant le premier (et à ce jour le seul) président à échouer à se faire réélire.

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Un même destin attend-il Nicolas Sarkozy, qui a atteint des records d'impopularité dans l'opinion? Pas si sûr car, qui incarne aujourd'hui, à gauche, le François Mitterrand de l'époque, capable de faire tomber Giscard? Et Dominique de Villepin pourrait-il être le Chirac de la droite, capable de réunir sur son nom 5 millions d'électeurs avant de les appeler implicitement à refuser leur voix au président sortant le 10 mai 1981?

Bastien Bonnefous et Jean-Marie Pottier

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