France

Alain Juppé, l'homme coupé en deux

Philippe Boggio, mis à jour le 15.11.2010 à 17 h 52

Alain Juppé, énarque et normalien, alterne: après un temps de cohérence et de constance, l’autre part de lui vient réclamer son dû.

Alain Juppé REUTERS/Charles Platiau

Alain Juppé, le 15 novembre 2010. REUTERS/Charles Platiau

Quand on pense à lui, on oublie toujours l’autre diplôme. L’agrégation de lettres classiques. Le plus parfait des technocrates de l’Enarchie est aussi un ancien élève de l’Ecole normale supérieure.  Mais cela, dans l’appréciation sur lui, ne pèse rien: Alain Juppé a tellement habitué son monde à réfléchir vite, et à s’énerver aussi vite de voir les autres, autour de lui, réfléchir plus lentement, à montrer une intelligence aussi brillante que cassante, qu’il a été catalogué, une fois pour toutes, parmi les pète-sec de la catégorie supérieure.

Alors, évidemment, il est toujours surprenant de réaliser que cet homme-là, prototype des «crânes d’œuf», a aussi la tête pleine de songes et de chagrins. Que c’est un romantique, hanté par les hauteurs. Un sentimental, un écrivain, un fouilleur d’âme, un éternel étudiant, fonctions ou caractéristiques dont il n’a pas le physique, ce qui nous trompe toujours, malgré les années qui passent.

La rupture ou l'étouffement

Alain Juppé est un homme coupé en deux. Après un temps de cohérence et de constance, l’autre part de lui vient réclamer son dû. Alors, il doit, pour ne pas étouffer, se démentir. Se résoudre à donner l’impression qu’il trahit, ou expliquer qu’il est bien obligé d’accepter le sort, même contraire, qui lui est fait; et s’en aller. Depuis le remaniement ministériel, il vit ainsi une nouvelle période de rupture, et à nouveau avec Bordeaux, la ville qu’il a pourtant tant aimé diriger, ces dernières années.

Avec un peu d’ironie, la presse, depuis dimanche, rappelle ses serments de fidélité d’hier à la cité de la Garonne. C’était en juin 2007. Battu aux élections législatives, Alain Juppé s’était appliqué, sans hésiter, la règle de «démission des perdants», et il avait quitté, après un mois d’exercice, le grand ministère de l’Ecologie que Nicolas Sarkozy venait de dessiner spécialement pour lui. Après cette autre rupture-là, il avait alors dit aux Bordelais qu’il n’était bien qu’avec eux. Que le seul mandat de maire suffisait à son bonheur. Et il s’était mis à la tâche avec une ardeur qui avait même fait l’admiration de ses adversaires politiques.

Même quand la rumeur, cette année ou déjà l’an dernier, lui prêtait l’intention de retrouver une place dans un gouvernement remanié, il niait, et devait être sincère, sur le moment. «L’idée se répand que je m’ennuie à Bordeaux, déclarait-il encore, début novembre. Je déments totalement. Je suis très heureux, ici. Je ne vis pas dans l’angoisse des quinze prochains jours.» Dans le même entretien, il convenait malgré tout que son retour au gouvernement pourrait s’envisager, si les conditions s’y prêtaient…

Celles-ci s’y prêtent, apparemment, et Alain Juppé a repris le chemin de la capitale. Bien sûr, Bordeaux grommelle un peu. Curieusement, ce sont ses adversaires, qui ont fini par apprendre à le connaître, qui paraissent les plus compréhensifs. «Légitimement, sans doute, Alain Juppé, s’est toujours vu un destin national», explique celle qui l’a battu aux législatives de 2007, la socialiste Michèle Delaunay, même si elle l’a aussi qualifié «d'homme sans parole».

Le programme d'un parcours parfait

Vieille histoire des forces contraires. Ici et là-bas. Le quotidien et l’horizon. La vie a fait la même farce à Laurent Fabius, autre Normalien, ancien Premier ministre comme lui, et éternel présidentiable lui aussi. Ou à Michel Rocard. Mauvaise plaisanterie du destin qui vouent les meilleurs de la classe aux premiers rôles, puis qui les enlisent, les épuisent, en les persuadant pourtant que la chance repassera, forcément, un jour ou l’autre… Michel Rocard et Alain Juppé ont pu échanger leurs sentiments sur les occasions manquées, lorsqu’ils animaient ensemble la commission du Grand Emprunt –initiative positive, mais un peu perverse du chef de l’Etat, que de réunir ces deux personnages marquants, et marqués.

Alain Juppé ou la programmation d’un parcours parfait, qui se complique. Le début de la trajectoire est connu. Un gaullisme familial, dans les Landes, qui le conduit à l’inspection des finances et une fidélité à toute épreuve, monomaniaque, même, à Jacques Chirac. L’Hôtel de Ville de Paris; premiers pas de parlementaire, puis de ministre. En 1993, il est un ministre des Affaires étrangères unanimement apprécié, même de François Mitterrand. Meilleur des fils spirituels, il est récompensé, comme Laurent Fabius en son temps, par Matignon. Puis l’ascension s’essouffle. Catastrophique dissolution, pour la droite. Cohabitation. Alain Juppé est moqué. Trop «droit dans ses bottes, Juppé», entend-on partout. On ne gouverne pas sans démagogie, ni petits arrangements, explique-t-on à ce hussard de la réforme, qui entendait passer en force, tant sur les impôts que sur les comptes de la Sécurité sociale.

Première rencontre d’Alain Juppé avec le dépit. Premier repli girondin. Bordeaux, où il entrevoit, certains jours, un autre bonheur possible, plus paisible, que celui de l’ambition suprême. Mais il doit affronter d’autres tempêtes. L’humiliation d’un renvoi devant la justice, dans l’affaire des emplois fictifs du RPR. Condamné à 18 mois d’emprisonnement avec sursis, et 10 ans d’inéligibilité, peine ramenée à 14 mois d’emprisonnement avec sursis et un an d’inéligibilité, à la fin de l’année 2004. C’est bien sûr surtout Jacques Chirac qu’on vise. «Droit dans ses bottes», tel est devenu son surnom, ne lâche rien, aucun nom, étonnant d’abnégation.

L'exil

Mais l’énarque normalien est devenu un paria. La rupture, cette fois, confine à l’exil. Il doit démissionner de tous ses mandats bordelais, et part enseigner à Montréal, un an durant. La télévision le montre parfois, déneigeant l’allée de sa maison, ou passionné par ses cours sur la mondialisation, devant des étudiants québécois. C’est drôle, il paraît commencer à être un autre homme. Plus comestible. Il le doit beaucoup à sa femme, Isabelle Legrand-Bodin, écrivain et journaliste, sa première admiratrice critique. Aussi au fait, sans doute, que l’adversité a pris peu à peu la place de l’ambition dans l’autre part d’Alain Juppé. La romantique, disons. L’introspective. L’échec, de même utilité que les réussites toujours suspectes.

Il tient un blog. Etudie autant qu’il enseigne. Ses capacités deviennent plus généreuses, puisqu’elles ne s’appliquent plus qu’à lui. On le savait économiste, brillant diplomate; il est désormais féru d’écologie, d’économie durable. De lui, on connaissait un livre,  fameux par son titre: La Tentation de Venise (Grasset, 1993). Déjà, l’invitation à d’autres rêves. Il ne cesse plus d’écrire, livre plus de confidences sur lui. Se déverrouille un peu.

Le retour du maire prodigue

Bordeaux le plébiscite, à son retour d’exil. Le conseil municipal démissionne, en 2006, pour lui permettre de reprendre la mairie. Il est élu au premier tour avec 56,24% des voix. Pourtant, un an plus tard, alors qu’on le sait des plus réservés sur la personnalité de Nicolas Sarkozy, il entre au gouvernement. Il est battu, un mois plus tard, aux législatives. Retour à Bordeaux. Il a dû apprendre l’expérience de l’amertume, et celle-ci doit être désormais un peu plus légère. Il se dépense pour sa ville, rénove, dote Bordeaux d’un tramway et réhabilite toute la rive gauche de la Garonne. Sa femme. Ses administrés. D’autres livres: Je ne mangerai plus de cerises en hiver (Plon, 2009).

Alain Juppé a 65 ans, et Paris ne sait plus très bien pour quelle vie penche son ex-premier de la classe de droite. Un peu comme pour Laurent Fabius, toujours. Qui vieillit, entend-on, lui aussi. Qui a été également doublé par plus jeune que lui. Alain Juppé laisse dire. Ou plutôt, quand il s’exprime, il semble donner la même valeur aux deux parts de lui. Il est bien à Bordeaux, insiste-t-il. Il y fait du vélo. Maintenant, ses administrés le disent même «bon vivant». Inattendu. Mais il confie aussi son souci de la France, au niveau national. Ses préoccupations, face au chômage, les lenteurs des réformes, sous Nicolas Sarkozy. Surtout: son hostilité avouée, répétée, à la politique sécuritaire de l’année 2010.

Tenté, encore une fois

Quand il écrit, projette, propose, on croit retrouver Pierre Mendès France, sur le tard –quand enfin, l’ambition a cessé de provoquer des insomnies; ou Michel Rocard, qui lui aussi déborde d’idées et de disponibilité. Apaisé? Déconnecté de ses rêves des sommets? Même les fidèles du RPR commencent à omettre de citer Alain Juppé, les soirs où ils rêvent de voir Nicolas Sarkozy défait ou lassé, en 2012, pour une prochaine candidature.

Pourtant, le voilà de retour. Numéro 2 du gouvernement. Ministre d’Etat. Comme s’il valait mieux, somme toute, pour le chef de l’Etat, d’avoir avec soi l’ancien «crâne d’œuf» que de le savoir en toute liberté bordelaise, laissé seul à ses songes. Ou comme si Alain Juppé, de son côté, avait une fois encore –une dernière fois?– rebasculé sur son autre versant intime.

Philippe Boggio

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