France

Fillon, la rigueur

Eric Le Boucher, mis à jour le 16.11.2010 à 3 h 11

Le Premier ministre et le Président de la République ont une divergence fondamentale sur les finances publiques. François Fillon considère que la France est en faillite et Nicolas Sarkozy est un étatiste dépensier. Le remaniement va-t-il donner la main à Matignon?

François Fillon Eric Gaillard / Reuters

François Fillon Eric Gaillard / Reuters

Outre l’opposition des caractères, extraverti bling-bling pour l’un, intraverti province pour l’autre, qui les prive «d’affect» l’un vers l’autre et bloque toute relation amicale, outre les origines, balladuriennes chez le premier, séguinistes chez le second, il y a une autre grande différence entre Nicolas Sarkozy et François Fillon: la ligne. Le président de la République s’est avéré depuis son élection en 2007, selon ce qui a bien semblé être l’intimité de son instinct, un gaulliste version étatiste, interventionniste, jacobin et surtout dépensier. Le premier ministre a été, semble-t-il par réflexion, gaulliste version Rueff,  plutôt girondin (d’où sa côte auprès de élus) et surtout rigoureux. François Fillon n’est pas un libéral comme Giscard ou Barre, il reste étatiste mais il s’est laissé convaincre que la France «a un Etat en faillite», comme il le dira, sitôt nommé, en septembre 2007.

Les deux hommes ont en commun de partager l’idée qu’il faut «réformer la France», qu’elle s’est immobilisée sous Chirac dans des lâchetés, des droits acquis, des habitudes, des structures d’un autre temps. Mais la divergence de vue fondamentale de diagnostic sur l’Etat n’a cessé de séparer les deux têtes de l’exécutif. L’un, pied sur l’accélérateur des dépenses, veut toujours en faire plus, l’autre est sur les freins, craignant, non sans raisons, l’embardée. Le cas du Grand emprunt a été caractéristique à cet égard, entre l’Elysée animé par le conseiller Henri Guaino, qui visait très haut, 100 milliards d’euros, et Matignon grimaçant qui espérait le moins possible. L’affaire fût tranchée par le couple Rocard-Juppé, nommés à la tête d’une commission ad-hoc, qui donnèrent raison à Fillon: 35 milliards plutôt bien choisis.

La reconduction de François Fillon signifie-t-elle la victoire définitive de la rigueur en France? Avec lui l’austérité est-elle devenue la ligne claire de la politique économique française? Ce serait bien périlleux de l’affirmer. Nicolas Sarkozy n’est pas du genre à abdiquer. Pour l’heure oui, sans doute, mais l’élection de 2012 approchant, la tentation de faire des cadeaux grossissant, Matignon aura de plus en plus de mal à le contenir.

Mais voilà quelques mois (six?) de répit. François Fillon a la main sur le budget. La ligne d’austérité qui est la sienne avait gagné pour le budget 2011 uniquement grâce à ses alliés extérieurs que sont les marchés financiers et les agences de notation. La crise grecque l’a servi. Mais, François Fillon et d’autres craignaient un relâchement pour le budget 2012 alors qu’il faudra au contraire resserrer encore les ceintures dans un an si la France veut atteindre ses objectifs européen de 3% de déficit en 2013. Est-ce que l’accord des deux hommes est vraiment scellé sur ce sujet?

L’emploi, les solidarités, la sécurité, la refonte de la fiscalité sont les quatre priorités annoncées par le chef du gouvernement pour les 18 mois avant la présidentielle. On saura déjà si, mardi 16 novembre dans la soirée lors de son intervention télévisée, Nicolas Sarkozy va reprendre ces choix ou s’il va en fixer d’autres, en plus. Ce sera instructif. On verra.

L’emploi? Il s’agit de se démarquer de la méthode utilisée pour les retraites: le gouvernement veut encourager les partenaires sociaux à négocier sur deux points: l’emploi des jeunes et l’emploi des seniors. Gageons que le président de la République mobilisé par la présidence du G20 laissera cette fois plus de champ libre à son «collaborateur». Pour la dépendance, ce sera déjà moins vrai. Le sujet est… très coûteux pour les finances publiques et il est lourd de conséquences électorales: une partie des soins sera forcément laissée aux assurances privées, ce qui offrira à la gauche une position de tir.

La fiscalité sera, à coup sûr, l’occasion pour Nicolas Sarkozy d’affirmer sa prééminence. La ligne, aujourd’hui affichée, est de rétablir une cohésion sociale ou au moins de la transparence. Mais les thèmes de discorde sont à chaque page: l’ISF, le bouclier fiscal, le niveau général des prélèvements, etc.

Toute la question de fond est de savoir si avec François Fillon, Nicolas Sarkozy a changé de ligne, très peu, un peu, beaucoup, définitivement. Il y a en réalité toujours eu deux lignes chez cet homme en fait complexe. L’une libérale, proche des entreprises, convaincu que les marchés sont incontournables et puis l’autre, interventionniste, celle que nous avons décrite et qui a été celle qu’il a suivi depuis 2007. La deuxième partie de son mandat peut-elle être une conversion, celle du retour du «premier» Sarkozy? Celle d’un libéral réformiste? Auquel cas, le couple exécutif serait enfin complice. Pour les 18 mois qui viennent mais aussi au delà. Nicolas Sarkozy trouverait-là, dans la rigueur courageuse, dans la fermeté de réformes «équitables», une «ligne» à opposer au candidat du parti socialiste. Est-ce bien ce à quoi on a assisté ce week-end? On peut en douter.

Eric Le Boucher

Photo: François Fillon Eric Gaillard / Reuters

Eric Le Boucher
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Cofondateur de Slate.fr
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