France

Un gouvernement de premier tour, par Jean-Marie Colombani

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 15.11.2010 à 16 h 38

Dans la nouvelle équipe Fillon, seul compte le territoire de la droite qu’il faut consolider et blinder afin de s’assurer que le noyau dur de celle-ci sera bien présent au premier tour et permettra de faire la différence avec le candidat du PS qui, lui, devra faire face à un éparpillement plus grand encore des voix de la gauche.

Nicolas Sarkozy à Colombey-les-deux-Eglises, le 9 novembre 2010. REUTERS/Frederic Nebinger/Pool

Nicolas Sarkozy à Colombey-les-deux-Eglises, le 9 novembre 2010. REUTERS/Frederic Nebinger/Pool

Voici donc François Fillon à la tête d’un gouvernement remanié, étroitisé, resserré sur le noyau dur de la majorité; un gouvernement de combat, premier moment du compte à rebours qui nous sépare de 2012. Un gouvernement avec un fort accent RPR, symbolisé par le rang de ministre d’Etat accordé à Alain Juppé et à Michèle Alliot-Marie; comme au bon vieux temps du chiraquisme vieillissant. Un gouvernement original aussi, car il est le fruit d’un rapport de forces nouveau entre le Président et sa majorité.

Que retenir de cette nouvelle équipe?

Quelques remarques qui touchent peut-être à la nature des politiques conduites. Ainsi l’énergie est-elle écartée du champ du ministère de l’Ecologie. C’est sans doute regrettable dans la mesure où, aujourd’hui, dans toute entreprise qui produit de l’énergie, la réflexion comme les stratégies tournent désormais autour du couple énergie-environnement. Confier ce ministère à Nathalie Kosciusko-Morizet est sans doute une garantie donnée aux écolos, car elle a, de ce point de vue, ses papiers en règle. Mais ne pas intégrer à la réflexion d’un ministère la dialectique permanente énergie-environnement, qui doit désormais inspirer toute politique, est sans doute un geste politique à rapprocher du changement de cap que le président a paru opérer vis-à-vis de l’écologie et des écologistes. Michel Mercier à la justice: il s’agit d’un élu traditionnel rompu aux compromis, aux méthodes feutrées, discrètes et d’ordinaire  consensuelles. Ce ne sera peut-être pas suffisant pour rassurer les professions judiciaires en général, les magistrats en particulier, parmi lesquels souffle un vent de révolte,  nourri par l’humiliation qu’ils ont ressentie depuis le début du quinquennat. Humiliation et révolte qui peuvent expliquer certaines décisions de justice destinées à braver les commandements présidentiels. Nicolas Sarkozy n’est-il pas allé jusqu’à convoquer par deux fois le vice-président du Conseil d’Etat pour tenter d’influencer des décisions ou des avis de cette juridiction traditionnellement indépendante? Enfin, on se réjouira sans doute de voir le ministère de l’Immigration disparaître en tant que tel, et donc avec lui le chapitre «identité nationale», qui sort du carcan politico-administratif qui lui était imposé, pour être rendu aux citoyens. Mais, en même temps, on observe que l’immigration rejoint le ministère de l’Intérieur. Et on peut se dire  que ce rapprochement s’inscrit dans la droite ligne du discours de Grenoble qui, pour la première fois de la part d’un président de la République,  a fait le lien entre immigration et insécurité. Lien qui fut portant récusé tant que les présidents voulaient maintenir étanche la barrière entre la droite et l’extrême-droite. Il sera donc décisif de voir comment le nouveau gouvernement traitera ces questions, quand on sait l’hostilité radicale par exemple d’un Alain Juppé à toute compromission avec le FN comme avec toutes les idées du FN. A suivre donc avec la plus grande vigilance…

La pression des «amis»

Comment en est-on arrivé à ce gouvernement qui, politiquement, marque un nouveau rapport de forces entre Nicolas Sarkozy et François Fillon? Quelques points de repère suffisent à le montrer. Au lendemain de la défaite cuisante des élections régionales, c’est sous la pression de ses amis politiques, comme on dit, que Nicolas Sarkozy a annoncé un remaniement important. S’est ensuite enclenché un long et invraisemblable feuilleton qui a conduit, au sortir de l’été, à la quasi certitude d’une nomination de Jean-Louis Borloo; ce dernier étant largement mis en scène par le Président lui-même, et construisant un discours «social centriste» dont on se disait qu’il serait le bienvenu pour panser quelques plaies sociales et syndicales, au lendemain de la bataille des retraites. Ce fut alors un refus clair et net de la part de la majorité UMP, tout parlementaire confondu, laquelle a donc imposé le maintien de celui qui, traditionnellement sous la Ve république, est réputé en être le chef, à savoir le Premier ministre, François Fillon. Ce dernier n’est pas passé à côté de son moment, allant même jusqu’à faire savoir qu’il posait ses conditions et après avoir, comme l’a montré Philippe Boggio, par petites touches remarquablement dosées, insisté sur sa différence.

François Fillon voulait saisir son avantage, jusqu’à éviter de voir Jean-François Copé débarquer à la tête de l’UMP. Ce fut donc l’ultime bataille de ce remaniement et elle fut, cette fois, perdue par François Fillon. En elle-même, celle-ci montre bien que le Premier ministre ne pense pas qu’à Matignon puisqu’il a cherché à limiter l’ambition d‘un Jean-François Copé, lequel ne fait pas mystère de son souhait de concourir pour la présidentielle de 2017. Ce n’est donc pas le signal de la «nouvelle étape» tant attendue. Au contraire même, puisque François Fillon avait pris soin de préciser qu’il ne fallait pas changer de cap ou de politique, à quelques encablures de la présidentielle. Voilà donc un remaniement qui n’est pas spontanément lisible par l’opinion et que le Président devra donc, difficulté supplémentaire, expliquer lui-même, probablement à la télévision.

C’est la même pression de sa propre majorité qui a conduit le chef de l’Etat à éliminer toute trace d’ouverture, ainsi que les principaux symboles de la diversité qu’il avait promus au début de son quinquennat.  L’ouverture donc  (on dira: il reste Eric Besson, mais cela fait belle lurette que celui-ci se montre plus à droite que la droite) et la diversité (il n’y a plus ni Rachida Dati qui avait déjà été remerciée, ni Fadela Amara, ni surtout, figure la plus populaire de la droite, Rama Yade): deux des marqueurs de l’originalité du sarkozysme ont donc fait long feu. On dira  qu’en lieu et place il y a d’autres figures (Jeannette Bougrab par exemple, ou la promotion de Nora Berra), mais en regard des sortantes, ce sont des poids légers. Là encore, il faut rappeler que ce mouvement de fermeture a été enclenché par la révolte provoquée, dans les rangs de l’UMP, par le dernier acte d’ouverture du Président qui n’était, il est vrai, pas négligeable, à savoir la nomination de Didier Migaud, ancien président socialiste de la Commission des finances de l’Assemblée à la présidence de la Cour des comptes. Cette fois, la fermeture va jusqu’à exclure le centre.

Une logique de premier tour

Mouvement invraisemblable quand on pense qu’il y a seulement quelques jours, ce centre était censé rayonner à Matignon grâce au talent prêté à Jean-Louis Borloo. Bien sûr, là aussi, on pourra relever l’entrée de quelques centristes: la promotion de Michel Mercier  à la Justice ou l’entrée de Maurice Leroy. De même, l’intégration de la porte-parole du mouvement de Dominique de Villepin, Marie-Anne Montchamp, relève de la même logique: combattre les volontés d’émancipation des uns et des autres. Mais aucune de ces manœuvres ne sera suffisante. Le ressentiment a toute chance d’être trop fort. Tout laisse penser qu’un Borloo humilié voudra prendre rang parmi les candidats de 2012; et rien ne peut laisser penser que le fanatisme anti-sarko, qui est le principal moteur de Dominique de Villepin, sera éteint par la seule présence de ses amis dans le gouvernement.

Dès lors, on peut dire: tout cela obéit à une logique de premier tour. Seul compte le territoire de la droite qu’il faut consolider et blinder afin de s’assurer que le noyau dur de celle-ci sera bien présent au premier tour et permettra de faire la différence avec le candidat du PS qui, lui, devra faire face à un éparpillement plus grand encore des voix de la gauche.

On peut aussi ajouter qu’il s’agit d’un gouvernement mieux à même d’exister et de s’affirmer, puisque la main du Premier ministre a été renforcée. La logique serait donc de faire tomber une part de la critique qui s’adresse à l’«hyper présidence» en mettant en place un meilleur partage des rôles: un Président sur-occupé par la scène internationale, car il lui faut réussir la présidence française du G20 tout au long de l’année 2011, et un Premier ministre, comme aurait dit le général de Gaulle, qui veille à «l’intendance».

Un air de VGE

Sans doute, le tempérament de Nicolas Sarkozy fera-t-il obstacle à ce schéma. Mais il n’est pas impossible. C’est Raymond Soubie, qui s’apprête à quitter ses fonctions de conseiller social à l’Elysée, qui témoignait récemment qu’en 1976, passant du cabinet Chirac au cabinet Barre, il avait eu le sentiment de vivre un changement de régime: dans les deux premières années du septennat de Valéry Giscard d’Estaing, l’Elysée imposait ses vues tous azimuts; c’était déjà l’hyper présidence. Et lorsque fut installé le gouvernement de Raymond Barre, c’est Matignon qui prit complètement en main la gestion de la politique économique et sociale.

Sans aller jusque-là, on pourrait imaginer en tous cas, qu’à la faveur du nouveau rapport de forces au sein de la droite, le couple exécutif fonctionne de manière plus conforme à l’esprit, sinon à la lettre, de nos institutions. On peut enfin constater qu’entre deux maux, Nicolas Sarkozy a choisi le moindre. Il était en effet exposé au risque de voir se transformer la grogne des élus de la majorité en révolte; si tel était le cas, remercier François Fillon eut été prendre le risque d’installer aussitôt dans le paysage un général de réserve. Le confirmer dans ses fonctions a donc pour contre-partie logique un deal très clair permettant à Nicolas Sarkozy de rester sans rival véritable comme le candidat de la droite. Un Borloo dans la nature, qui n’a lui-même qu’un faible spectre politique, est en effet infiniment moins gênant qu’un François Fillon ambitieux.

Jean-Marie Colombani

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Jean-Marie Colombani
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