Life

Ne voir la Suisse que pour y mourir

Jean-Yves Nau, mis à jour le 20.11.2010 à 15 h 54

La Confédération va-t-elle encore longtemps laisser prospérer ses entreprises de «suicides assistés»?

Un chalet dans la quiétude suisse / Spigoo via FlickrCC

Un chalet dans la quiétude suisse / Spigoo via FlickrCC

Ah la Suisse, «notre» Suisse! Ses nostalgiques gardes chamarrés; ses chocolats blancs et ses sombres secrets bancaires. Ses «fendants» que nous nommons chasselas. Ses chalets d’alpage plus ou moins enneigés pour chanteurs, sportifs et cinéastes français ou non roulant sur l’or. Sa neutralité de façade et ses votations populistes. On omet généralement dans cette somme de cartes postales une activité touristique hors du commun et qui, pour la première fois, semble commencer in situ à former abcès: celle de la pratique d’un suicide qualifié d’«assisté».

Longtemps l’affaire fut passée sous silence; ou presque. Tel n’est plus le cas. Il y a quelques jours, dans La Croix, Marine Lamoureux expliquait ainsi que les Suisses eux-mêmes commençaient à sérieusement s’inquiéter du développement de cette activité mortifère; et de son impact sur l’image –généralement hautement vivifiante—  de leur pays. L’inquiétude résulte ici autant de l’augmentation du nombre des étrangers se rendant en Suisse pour y mourir que de l’élargissement de l’éventail des motifs invoqués pour avoir droit (contre rémunération) à ce type d’assistance. En substance: «aller en Suisse pour y mourir tout bonnement parce que l’on est “fatigué de vivre”».

Mort par étouffement

Un rapport officiel [PDF] du département fédéral de justice et police fait un point très détaillé de la situation. Chaque année on estime (sur un peu plus de 60.000 décès) à environ 1.400 le nombre des personnes qui, en Suisse, se suicident. Entre 2003 et 2007 le nombre de celles qui ont eu recours à «une organisation» est passé de 272 à «environ 400»; quant à celui des «personnes non domiciliées en Suisse accompagnées par une organisation», il serait passé de 91 (en 2003) à 132 (en 2007). Cette activité est tolérée en vertu de l’article 115 du Code pénal suisse: l’aide ou l’incitation au suicide ne sont répréhensibles que dans la mesure où elles ont un «mobile égoïste». En pratique depuis une quinzaine d’années cette activité d’assistance est développée par trois associations spécialisées: «Exit Deutsche Schweiz» (Zurich) et «Exit Suisse romande» à (Genève) –qui ne prennent en charge que leurs adhérents suisses– et Dignitas, qui accepte aussi les demandes émanant de l’étranger (compter une  «avance» d'environ 7.000 euros pour aide au suicide et formalités d'inhumation comprises).

Le rapport officiel suisse détaille notamment l’évolution récente des pratiques dans ce domaine. Extraits :

«Il faut évoquer, tout d’abord, les locaux choisis par Dignitas pour y exécuter les suicides assistés: des hôtels (qui n’avaient pas été informés au préalable et qui, craignant pour leur réputation, se sont ensuite tournés vers les autorités pour obtenir une aide) et des voitures ou des caravanes parquées sur des places de stationnement publiques. Dignitas a ensuite décidé, au printemps 2008, de recourir à la méthode dite de l’hélium [on place un sac en plastique rempli d’hélium -gaz incolore, inodore et incombustible- sur la tête du candidat au suicide, qui meurt rapidement par étouffement après avoir manqué d’oxygène et perdu conscience. Selon les cas, il y a forte hausse de la pression sanguine ainsi que des spasmes et des crampes]  (…) En octobre 2008, Dignitas faisait à nouveau les gros titres des journaux avec l’information que ses collaborateurs jetaient semble-t-il secrètement les cendres des suicidés dans le lac de Zurich.»

Et les auteurs du rapport de pointer que «Dignitas a maintenant annoncé vouloir aussi assister les personnes en bonne santé désireuses de se suicider. Exit Deutsche Schweiz a également pris l’option récemment de ne plus seulement aider les personnes très malades à mourir».

Début 2010, des opposants au «tourisme du suicide» avaient proposé d’imposer une «taxe de la mort» à Dignitas. Daniel Suter, président du Parti de l'Union Démocratique de la Suisse Fédérale expliquait alors qu’une telle taxe serait reportée sur les personnes étrangères souhaitant venir en Suisse pour mourir ce qui ne manquerait pas de les décourager de faire un tel voyage. Face aux possibles dérives, le département fédéral avait, en 2009, rédigé deux avant-projets de loi pour réglementer ce secteur d’activité sans pour autant l’interdire ces associations, une majorité de la population suisse n'y semblant pas favorable.

A la mi-septembre 2010, le Conseil fédéral suisse a rejeté les demandes d'interdiction des associations de suicide assisté, souhaitant toutefois que cette pratique ne devienne pas une activité lucrative et que la vie humaine soit mieux protégée. Il prévoit ainsi d’inscrire dans le Code pénal des devoirs stricts aux organisations spécialisées. En cas de non respect, des peines de prison (de cinq ans maximum) et des amendes sont prévues. Ce projet de loi devrait être discuté au Parlement suisse début 2011. Dans l’attente, rien n’interdit aux «fatigués de la vie» d’acheter un billet-aller à destination de Zurich ou de Genève. Rien n’impose, non plus, d’acheter ce billet.

Jean-Yves Nau

Photo: Col de la Bretaye / Spigoo via FlickrCC License by

Jean-Yves Nau
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Journaliste
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