Economie

Le G20 désuni? Accusez la Chine!

Eric Le Boucher, mis à jour le 12.11.2010 à 18 h 58

C'est bien la fin de l'insouciance: l'économie américaine est en réel danger. Le déficit américain se recreuse, l’excédent chinois se gonfle et le G20 se contente d'un discours mou.

Angela Merkel et Barack Obama, le 12 novembre 2010. REUTERS/Andy Rain/Pool

Angela Merkel et Barack Obama, le 12 novembre 2010. REUTERS/Andy Rain/Pool

Cette fois, ça y est. A Séoul, le monde a buté sur les vrais trucs: la surpuissance égoïste des Chinois, le désarroi américain et la débandade européenne. On est dans le dur. Le G20 ne débouche plus sur rien, Jacques Attali a raison, et il ne débouchera plus sur rien tant que ces trois-là –Chine, Etats-Unis et Union européenne– n’auront pas résolu leurs problèmes internes: changement des modes de croissance des deux premiers et relance d’intégration pour le troisième.

Il s’agit du cinquième G20 depuis la crise. Les deux premiers, à Washington et Londres, n’ont pas été inutiles. Renforcement de l’esprit de coopération, rejet du protectionnisme, plans de relance massifs dans chaque Etat et mise en route d’une réforme de la finance pour la rendre moins pro-cyclique, en termes clairs: moins dingue. On a aussi amusé la galerie avec les bonus, les paradis fiscaux, les hedge funds en obtenant sur ces sujets ce qu’on devait obtenir: rien. Rien non plus sur les agences de notation, sujet autrement sérieux.

Un monde déséquilibré

Les deux G20 suivants, à Pittsburgh et Toronto, n’ont guère apporté plus, sinon le début d’une réforme indispensable du capital du FMI. Le changement est nécessaire pour que la Chine, l’Inde et les autres émergents y obtiennent une plus juste part et qu’ils soient ainsi impliqués dans la gestion du monde et qu’ainsi leur sens des responsabilités s’éveille. A côté de cela, on a assisté à l’enlisement de la réforme de la finance, personne n’osant s’attaquer vraiment à ses propres établissements nationaux de peur de les défavoriser dans la compétition. Et au total, les banques s’en sortent merveilleusement bien: obligations minima et profits maxima.

La vraie cause de la crise était apparue avant Séoul: les «déséquilibres», en anglais «imbalances». Le fait que des pays plongent dans des déficits commerciaux considérables et que d’autres accumulent des excédents équivalents. Les premiers sont les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, le «Club Med» européen. Les seconds sont la Chine, l’Allemagne, le Japon. Les premiers consomment trop, ils vivent au-dessus de leurs moyens. Les seconds sont pingres, ils épargnent trop.

Le jeu des cigales et des fourmis a une conséquence: des liquidités à profusion. Le premier creuset de la crise est cette abondance qui a fait baisser les taux d’intérêt partout au point qu’on a prêté à des ménages sans le sou pour acheter des maisons, les subprimes. Là, dans ce déséquilibre de l’épargne mondiale, est la source de la dinguerie de la finance. La financiarisation n’est pas à la racine du mal, ou plutôt, elle n’est possible que parce que la planète finance trouve sous le sabot des chevaux de quoi financer ses courses folles. Il ne faut pas se tromper de diagnostic: les banques sont dangereuses, mais on les a doté d’armes de destruction massive. Les responsables sont les Chinois qui auraient dû réévaluer leur monnaie avec leur développement mais qui ont joué la dévaluation compétitive du renminbi (le yuan sur la scène internationale) et acheté 2.500 milliards de dollars. Ce mécanisme a permis aux Américains de consommer sans compter mais il est décrit par tous les manuels d’économie comme de la «création de monnaies», de liquidités.

Rien de ce déséquilibre n’a été réduit. Il recommence à grossir. Le déficit américain se recreuse et l’excédent chinois se gonfle. Il a fallu attendre deux ans avant de voir arriver les «imbalances» comme la cause du drame et de les mettre sur la table du G20. Tant mieux dira-t-on, mieux vaut tard que jamais. Certes.

L'Europe doit trouver la force de s'unir

Que faire? En Europe, retrouver une unité sur ce thème de discorde interne. C’est l’objet du débat entre Français et Allemands sur la gouvernance de la zone euro. Comment harmoniser le centre et la périphérie? L’absence d’une réponse crédible fait  actuellement sauter la Grèce et l’Irlande sur les marchés et rend l’Europe pitoyable. L’Allemagne peut-elle sans incidence pour ses partenaires accumuler 200 milliards d’euros d’excédents? Comment les autres peuvent-ils réduire leurs déficits? Est-ce possible sans un regain de fédéralisme qui autoriserait des transferts financiers d’une région à l’autre dans la zone euro? Le débat reste sans réponse.

Et c’est bien dommage. Car non seulement il permettrait de consolider l’euro et les marchés cesseraient de spéculer sur son éclatement, spéculation ruineuse pour toute la zone. Mais il permettrait à l’Europe de parler fort aux deux autres.

La Chine est, à mes yeux, la principale responsable aujourd’hui. Les Etats-Unis n’ont pas de marge de manœuvre, elle si. Il faut qu’elle réévalue sérieusement le renminbi, mais aussi qu'elle ouvre ses marchés et libéralise son économie. Hélas, convaincue que la crise démontre les faiblesses du capitalisme occidental, elle fait l’inverse, renforce son nationalisme et sa dictature. Il est temps, je crois, de dire à Pékin que sa politique conduit tout droit l’occident au populisme et au protectionnisme. Angela Merkel l’a dit au Financial Times, elle voit juste. La Chine sera la première victime d’une inversion de la mondialisation. Elle doit accélérer à toute allure la mutation de son économie vers un modèle plus centré sur la consommation interne et moins l’export. Le rythme actuel est beaucoup trop lent.

L'échec de Séoul

Les Américains sont eux paralysés. Politiquement après les élections de mid-term mais le mic-mac électoral reflète le fond: quel modèle l’Amérique se veut-elle? Comment retrouver un mode durable de croissance en désendettant les ménages et l’Etat? Quelle production, quel export? Quels emplois, quelles qualifications? Dans l’Amérique d’hier, les liquidités chinoises permettaient de ne pas se poser ces questions. Le laisser-faire suffisait. Aujourd’hui, fin de l’insouciance. Il faut penser, investir dans l’avenir, dans l’école, les infrastructures et sûrement dans le social comme l’a fait Barack Obama par dignité mais aussi afin de garantir une consommation minima pour les plus démunis. Cette mutation de l’Amérique n’est pas évidente, le manque de création d’emplois reflète son désarroi.

Dans ce cadre, je trouve que la politique de la FED, de verser 600 milliards de crédits nouveaux, est compréhensible malgré son effet négatif sur le dollar. L’économie américaine est en réel danger, en tous cas dans un risque bien plus élevé que la Chine. Il ne faut pas les renvoyer dos à dos comme cela est fait après l’échec de Séoul. La Chine a seule des marges de manœuvre pour réduire le déséquilibre mondial. Le plus grand échec du G20 est de se perdre dans un discours mou, indifférencié et, tremblant devant la force de Pékin, de ne pas oser lui dire.    

Eric Le Boucher

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Cofondateur de Slate.fr
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