Life

Peut-on vraiment se faire enterrer vivant?

Pierre Ancery et Clément Guillet, mis à jour le 28.12.2010 à 11 h 17

Le film Buried joue sur une peur ancestrale: celle d'être enterré vif. Souvent liée à la crainte d'une erreur médicale, cette angoisse n'a plus lieu d'être grâce aux progrès de la science.

Grave, pixelsandme via Flickr CC License by

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Actualisé le 28 décembre 2010: Au Brésil, Maria das Dores aurait pu être inhumée vivante et faire mentir «L'Explication». Si quelqu'un ne s'était finalement penché sur son cercueil, l'histoire rapportée par le Telegraph aurait été autrement plus tragique: le 22 décembre dernier, alors que l'hôpital d'Ipatinga avait confié son corps à un croque-mort local pour préparer son enterrement, un employé s'est rendu compte que Maria das Dores respirait encore. La vieille dame de 88 ans a alors été rapatriée dans l' hôpital qui l'avait déclarée morte quelques heures auparavant. Une enquête a été ouverte pour déterminer la responsabilité des médecins, et nous republions notre explication sur la question, écrite en novembre dernier à l'occasion de la sortie de Buried.

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Vous vous réveillez allongé sur une surface froide et capitonnée. Avec difficulté, vous ouvrez les yeux. L'obscurité est totale. Vous tentez de vous relever mais votre tête heurte un obstacle. Instinctivement, vous tentez de le repousser, mais rien ne bouge. Où êtes-vous? Qu'est-il arrivé? Paniqué, vous vous mettez à hurler. Mais vous comprenez bientôt que c'est inutile: vous avez été enterré vivant.

Si ce genre de scénario suffit à vous donner des sueurs froides, n'allez surtout pas voir Buried. Ce thriller de Rodrigo Cortés, sorti le 3 novembre, met en scène pendant 90 minutes les affres d'un camionneur prisonnier d'un cercueil sous le sol irakien. On ne tarde pas à découvrir que le héros a été pris en otage par de mystérieux ravisseurs qui le maintiennent enfermé en attendant la rançon... Une intrigue complètement invraisemblable? Sans doute, il n'empêche que le film joue habilement sur une angoisse universelle: celle de se réveiller six pieds sous terre, sans possibilité de retourner parmi les vivants.

Fantasme universel

Cette angoisse, si elle peut faire penser aux peurs claustrophobiques, est aussi liée depuis toujours à la difficulté d'accepter le passage dans l'au-delà, comme l'explique l'anthropologue Louis-Vincent Thomas dans son livre Le cadavre: «Pour l'imaginaire, la réalité du cadavre n'efface pas aisément l'image du corps vivant». D'où le fantasme de la vie résiduelle et du cadavre sensible, qu'on retrouve sous différentes formes dans quasiment toutes les civilisations, qu'il s'agisse des zombies, de la mythologie vaudou ou des vampires de série B.

Le fantasme de l'enterré vivant, quant à lui, traverse les âges et les frontières avec la même vigueur. Ainsi, chez certains peuples, il était exploité par le pouvoir qui se servait de l'enfouissement vivant comme d'une punition mortelle destinée à frapper l'imaginaire collectif par son caractère spectaculaire. Dans la Rome antique, c'était le sort réservé aux vestales qui ne respectaient pas leur obligation de chasteté. Et au bas moyen-âge, on faisait subir ce supplice à certaines femmes coupables d'adultère, d'homicide ou de rébellion politique... Aujourd'hui encore, cette coutume particulièrement cruelle est parfois mise en œuvre, au Moyen-Orient, pour punir des «crimes d'honneur»: comme en janvier dernier, au Kurdistan turc, où une adolescente de 16 ans a été enterrée vivante par sa propre famille. Le motif: elle avait parlé à des hommes.

Un débat qui passionne la médecine

Toutefois, la «taphophobie» - peur des cimetières et, par extension, d'être enterré vif – n'est pas complètement irrationnelle: elle repose aussi sur l'incertitude qui a longtemps plané quant aux signes physiques du décès. Comment être vraiment sûr qu'une personne a rendu l'âme, et qu'elle n'est pas simplement en état léthargique de «mort apparente»? La question est longtemps restée ouverte, au point d'inspirer les précautions les plus extravagantes pour lutter contre la funeste éventualité d'une inhumation prématurée. D'après Hérodote, les Perses ne mettaient les cadavres en terre que lorsque les oiseaux de proie étaient attirés par leurs odeurs pestilentielles. Idem chez les Tatars, qui enterraient leurs morts dans une fosse peu profonde, afin que la tête du trépassé reste découverte pendant trois jours. Pendant la peste noire au XIVème siècle, c’est par mesure sanitaire que certains malades ont été enterrés à la hâte sans être tout à fait décédés.

À la fin de l'Ancien régime, le débat passionne la médecine, pour qui le seul critère infaillible de la mort reste la putréfaction du corps. Certaines anecdotes de l'époque font froid dans le dos: L'Encyclopédie de Diderot et D'Alembert cite ainsi les cas d'enterrés vifs ayant rongé leurs mains ou leurs bras à force de rage ou de désespoir.

Le XIXème siècle, quant à lui, marque l'acmé de cette peur immémoriale. D'illustres savants, tels Gustave Le Bon, se penchent sur le problème, qui parallèlement fait l'objet de débats enflammés au Sénat. De leur côté, les auteurs de fiction s'emparent les uns après les autres du sujet pour faire frissonner les foules. Les romantiques, puis des écrivains comme Edgar Allan Poe ou Joris-Karl Huysmans se nourrissent d'un imaginaire collectif en proie au doute religieux et conçoivent d'improbables histoires de revenants et de demi-morts coincés dans leurs tombes. Une fascination morbide qui agit comme un contrepoint au triomphe de la raison hérité du siècle précédent.

Cinéma et légendes urbaines

Avec le cinéma, le mythe de l'enterré vif trouve une nouvelle jeunesse. Des films comme The Premature Burial (1962) de Roger Corman ou Kill Bill 2 (2004) de Quentin Tarantino, dans lequel l'héroïne parvient à s'échapper d'un cercueil à l'aide de quelques prises de kung-fu, jouent la carte de la claustrophobie pour stimuler l'imagination des spectateurs. Plus récemment, Internet s'est fait le relais de quantités de légendes urbaines sur le sujet. On y trouve toutes sortes de statistiques fantaisistes et d'études pseudo-sérieuses sur le nombre d'enterrés vivants aujourd'hui en France: ils seraient 1 sur 500 d'après le chiffre le plus répandu (notez que l'institution à l'origine de cette «étude» n'existe pas...).

De quoi entretenir le doute. Mais rassurez-vous, ce genre de gaffe n'est guère vraisemblable aujourd'hui. D'abord parce que le corps de toute personne décédée passe forcément sous les yeux d'un médecin: «En France, le constat de décès doit obligatoirement être rédigé par un médecin, explique le Pr Luddes, chef du service de médecine légale au CHU de Strasbourg. Plusieurs critères sont pris en compte lors de son examen clinique: l’absence de respiration spontanée, d’activité cardiaque et de conscience notamment».

Médicalisation de la mort

Il faut savoir que de nos jours, il est de plus en plus difficile de passer l'arme à gauche à domicile. Dans 70% des cas, le décès survient à l'hôpital, puisque très souvent, les médecins généralistes préfèrent envoyer les moribonds aux urgences. Une habitude qui correspond à une médicalisation croissante du processus de fin de vie: en effet, la responsabilité de décider de la mort a longtemps été dévolue à la famille et aux institutions religieuses. Elle repose désormais entièrement sur les épaules du médecin, devenu le personnage central du nouveau rituel de la mort hospitalière, comme le note l'historien Michel Vovelle dans son ouvrage La mort et l'Occident de 1300 à nos jours.

Le Dr Neidhardt, professeur émérite d'anatomie et d’histoire de la médecine à l’Université de Lyon 1, explique:

«Être enterré vivant me paraît hautement improbable si le diagnostic clinique de décès est réalisé correctement. Mais évidemment il y a toujours la possibilité d’un examen bâclé par un médecin. Ainsi, il a pu arriver au cours de l’histoire que certains patients se réveillent à la morgue. Mais c’est tout à fait exceptionnel. Le drame cinématographique du type qui se réveille entre quatre planches est un fantasme. Mais c’est vrai qu’il est largement répandu: certains patients préfèrent être incinérés ou même donner leur corps à la science pour apaiser cette angoisse. »

À toute fin utile, le constat de décès est suivi d'un délai légal de 2 heures minimum au cours duquel le corps doit rester dans le service. Puis celui-ci passe entre les mains de cinq personnes au minimum (brancardiers, employés des pompes funèbres). Dans la plupart des cas, on remplace ensuite son sang par du sérum formolé pour conserver le corps, une pratique qui n'est guère compatible avec la vie. En outre, depuis le code Napoléon, l'inhumation ne peut être réalisée que 24 heures après la rédaction du certificat. Ce qui laisse un peu de temps aux morts pour se réveiller...

Des examens contres les fausses morts

Qu'en est-il des situations de «mort apparente», qui par le passé ont pu provoquer des cas d'inhumation prématurée? Elles peuvent avoir des origines diverses: l’hypothermie par exemple provoque des signes identiques à la mort, comme la rigidité musculaire ou la dilatation des pupilles. De même, l’intoxication par des substances toxiques (benzodiazépine, barbituriques) peut provoquer des comas qui, dans leur stade le plus profond, se caractérisent par une absence de réaction à la stimulation douloureuse, la disparition complète de tout signe neurologique ou même l'absence d'activité cérébrale pendant parfois plus de 30 minutes.

Heureusement, les progrès de la médecine permettent de détecter les cas de «fausse mort». Au XIXe siècle, pour s'assurer de la réalité du décès, on plaçait un miroir devant la bouche du trépassé pour vérifier l’absence de souffle, on lui incisait l’artère du poignet pour voir si la circulation sanguine était abolie ou on lui enfonçait une aiguille dans le cœur pour déceler une activité cardiaque. Aujourd'hui, d'autres méthodes existent. Les médecins utilisent notamment l’électrocardiogramme, qui enregistre l’activité électrique du cœur, et l’encéphalogramme pour vérifier la mort cérébrale, cette dernière s'étant imposée depuis les années 60 comme critère absolu de la mort «irréversible». 

Du coup, à moins de tomber sur un médecin à la paresse criminelle, il n’y a pas de risque de manger les pissenlits par la racine de son vivant. Quoiqu'il en soit, si par comble de malchance vous veniez à vous réveiller en pleine forme dans un cercueil, la faible réserve d'oxygène dont vous disposerez ne devrait pas vous permettre de survivre plus d'une heure ou deux. Inutile de s'inquiéter, donc.

Pierre Ancery et Clément Guillet

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Photo: Grave, pixelsandme via Flickr CC License by

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