Monde

Un G20, c'est mieux que rien

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 12.11.2010 à 18 h 42

Le G20 ne peut pas être un gouvernement mondial, mais comme instance de dialogue plutôt que de confrontation, il est précieux.

Un verre à moitié plein / cyberuly via FlickrCC

Un verre à moitié plein / cyberuly via FlickrCC

Le G20 est appelé par Jacques Attali le G «Vain». Un jeu de mots très parlant pour signifier que ce regroupement mondial ne sert à rien. Ou à presque rien. Ceci est largement faux. A condition de ne pas prendre le G20 pour ce qu’il n’est pas et ce qu’il ne peut pas être: un gouvernement mondial. En revanche, c’est une instance décisive et précieuse pour les temps que nous vivons. Dans ce vaste remue-ménage planétaire, qui voit se redessiner la place relative de chacun de nos grands ensembles, notre obsession doit être, dans ce monde réellement multipolaire, de toujours faire prévaloir la négociation permanente sur la confrontation. Or celle-ci, sous la forme de la guerre des monnaies, est bel et bien à nos portes.

Les détracteurs du G20 évoquent aussi la réalité d’un G2, un duopole qui se met en place entre les Etats-Unis et la Chine. Le G20 ne serait que le paravent du G2. Ceci est vrai et faux à la fois. Oui, du dialogue entre deux pays aux économies déjà si étroitement liées (la Chine avec ses 2.500 milliards de dollars de réserve peut, à tout moment, décréter la fin du règne du billet vert), de ce dialogue donc dépend en partie la croissance du reste du monde; mais qui ne voit monter les occasions de conflit entre les deux. Le jeu peut être donc beaucoup plus ouvert qu’il n’y paraît. On a ainsi vu la France et la Chine faire cause commune pour demander une réforme en profondeur du système monétaire international; les Etats-Unis n’avoir pour seul allié que l’Inde, un soutien de la réouverture de la «planche à billets»; l’Allemagne dénoncer les Etats-Unis pour les risques qu’ils font courir à l’Europe et la Chine pour le danger que représente le court actuel du yuan pour le reste du monde.

Les petits pas

De ce point de vue, le sommet de Séoul qui vient de s’achever, représente un petit pas certes, mais un pas tout de même, dans la bonne direction. La déclaration finale récuse les politiques de dévaluation compétitive et donne pour objectif de réduire les déséquilibres planétaires entre ceux qui exportent et ceux qui vivent de leurs déficits; entre ceux qui ont trop d’épargne et ceux qui consomment à crédit.  Le consensus de Séoul est clair: les déséquilibres actuels ne sont pas supportables à moyen terme pour l’économie mondiale. Mais aucun cadre chiffré ou contraignant n’a été tracé. Et la fixation d’objectifs chiffrés a été repoussée d’un an. Comme toujours avec le G20, il dépend ensuite de la bonne volonté de chacun de suivre ou non ces recommandations. Pour Barack Obama, qui seul réclamait une limitation en pourcentage du produit intérieur des excédents comme des déficits, l’accord de Séoul n’en est pas moins «significatif».

Souvenons-nous: le G20 a, jusqu’à présent, apporté deux choses essentielles. D’abord l’élargissement. On est passé du G7 à une enceinte qui donne toute leur place aux pays dits émergents, essentiellement le Brésil, l’Inde, la Chine, mais aussi l’Indonésie ou l’Afrique du Sud. C’est une évolution salutaire dont on a encore vu la traduction au sommet de Séoul avec la réforme du FMI, dont le capital, significativement augmenté, et les droits de vote sont désormais rééquilibrés. Ensuite la crise. Dans l’urgence, pour éviter un cataclysme mondial, les responsables du G20, dont on dit qu’ils représentent 90% de la production mondiale, ont su s’unir pour prendre des résolutions et faire face. La difficulté est que, une fois la menace immédiate écartée, les intérêts nationaux ont repris le dessus. Et le début d’homogénéité a cédé la place à la plus grande hétérogénéité. Les déséquilibres sont connus entre pays émergents, à la forte croissance, et pays développés, à la croissance molle et au taux de chômage déraisonnable. Mais aussi, et surtout, entre pays importateurs et pays exportateurs qui connaissent de trop forts déficits extérieurs.

La Chine a été rapidement montrée du doigt parce que sa monnaie, le yuan, est notoirement sous-évaluée, freinant ainsi l’ouverture de son marché intérieur aux Américains et aux Européens notamment. La Chine, qui a l’orgueil de sa nouvelle richesse, de sa puissance naissante, et le nationalisme chevillé au corps a, jusqu’à présent, joué la division des autres, y compris des Européens, pour faire prévaloir son avantage. La demande cependant qui lui était adressée devrait la conduire à rééquilibrer son modèle de croissance vers son propre marché. A condition, avait dit le Premier ministre chinois, «qu’on ne nous presse pas de le faire».

Les Etats-Unis montrés du doigt

Puis le rapport des forces s’est brutalement inversé pour aboutir, à Séoul, à un sommet qui a vu les Etats-Unis isolés. Et, en lieu et place de la Chine, montrés du doigt. A l’origine de ce renversement, se trouve la décision de la réserve fédérale américaine d’injecter au maximum 600 milliards de dollars de liquidités pour redonner du tonus à une croissance qui, aux Etats-Unis, est encore trop faible pour permettre d’inverser la courbe du chômage. Cette décision a été un choc brutal pour l’Europe, pour la Chine, pour le Brésil, pour le Japon. Bref, pour tous ceux qui voient se profiler la baisse du dollar comme conséquence de cette décision. Une politique de dévaluation compétitive, de la part des Etats-Unis, et des mouvements erratiques de capitaux internationaux. On peut d’ailleurs se souvenir, au tournant des années 1990, que George Bush, le père, avait engagé, vis-à-vis du yen japonais, une politique de dévaluation du dollar qui n’a pas été sans incidence sur l’entrée du Japon dans une zone de marasme et d’atonie dont il n’a pas pu encore sortir. De ce point de vue, c’est l’Europe qui est la plus menacée par la décision américaine dans un cadre général où elle est aussi victime de la politique monétaire chinoise. Il y avait donc, à la veille de Séoul, une évidente tension tournée contre les Etats-Unis et faisant oublier les difficultés nées de la sous-évaluation du yuan. La discussion a en effet permis de faire retomber la tension, de prendre de bonnes résolutions dont la principale est de renoncer à utiliser l’arme monétaire. Mais qu’en sera-t-il dans la réalité? Nul ne le sait.

Ce que nous savons, en revanche, c’est qu’une guerre des monnaies signifie, dans la foulée, une guerre commerciale et le retour du protectionnisme. Européens et Chinois sont d’accord sur ce point fondamental: le danger principal est bien celui du retour du protectionnisme. Il faut bien sûr souhaiter et espérer que ce spectre-là ait les mêmes vertus, pour les membres du G20, que celles qui furent inculquées par la crise financière elle-même. On le sait, les politiques agissent rarement autrement que sous la contrainte de la menace immédiate. La France, qui assure désormais la présidence du G20, et qui se présente comme une présidence accommodante et prudente, prend donc les commandes d’un G20 divisé. Séoul a sans doute permis le retour au calme momentané, mais nous sommes encore dans la zone de tous les dangers.

Jean-Marie Colombani

Photo: motionless earthquakes / cyberuly via Flickr CC License by

Jean-Marie Colombani
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