France

Sarkozy a eu peur de Fillon

Philippe Boggio, mis à jour le 14.11.2010 à 16 h 15

En avançant ses qualités et en laissant deviner son pouvoir de nuisance, François Fillon est parvenu à conserver le poste de Premier ministre.

Nicolas Sarkozy et François Fillon lors des cérémonies du 11-Novembre. REUTERS/M

Nicolas Sarkozy et François Fillon lors des cérémonies du 11-Novembre. REUTERS/Miguel Medina/Pool

Le président Nicolas Sarkozy a «accepté la démission du gouvernement et a ainsi mis fin aux fonctions de François Fillon» a annoncé l'Elysée samedi 13 novembre en début de soirée dans un communiqué. Quelques heures plus tard, François Fillon était reconduit comme Premier ministre. Il s'est engagé dimanche 14 novembre dans un communiqué à oeuvrer «à une nouvelle étape qui doit permettre à notre pays de renforcer la croissance de son économie au service de l'emploi, de promouvoir les solidarités et d'assurer la sécurité de tous les Français».Voilà pourquoi Nicolas Sarkozy n'a pas pu se séparer de François Fillon.

François Fillon a l’art du minimalisme, avance-t-on souvent. Il procède par légers coups de griffe, par petites phrases, lâchées comme par inadvertance, au milieu de discours volontairement atones. On commence à mesurer combien ces brèves saillies, pour lesquelles il faut tendre l’oreille, ou qu’il faut relire avec soin, sont assassines. Pour son propre camp, s’entend.

Les piques, et la menace

Il y a eu l’histoire du «mentor». Nicolas Sarkozy n’a jamais été son mentor, avait expliqué François Fillon, à la télévision. Mot terrible, prononcé sans émotion. Puis, le 3 novembre, sa manière, elliptique, presqu’impropre, sémantiquement, de se porter candidat à sa propre succession, à Matignon. Comme si c’était, lui, le Premier ministre, qui incarnait la continuité, le sérieux du quinquennat, et non le président, et que le pays comme le chef de l’Etat avaient tout intérêt à le maintenir, lui, à son poste. «On ne gagne rien à changer de cap au milieu de l’action», avait expliqué le Premier ministre. Avant d’ajouter: «Les Français nous jugeront sur notre cohérence, notre droiture et notre franchise.» De qui voulait-il parler? Pour une candidature, il devait être possible de faire moins menaçant, avaient pensé, ce jour-là nombre de commentateurs et d’élus.  

La menace, la voilà. Nos confrères de France-Info ont opportunément eu connaissance, en début de semaine, d’un courrier classé «confidentiel-défense» par lequel le directeur de cabinet de Matignon, Jean-Paul Faugère, rappelait au ministère de l’Intérieur, courant octobre, que ses services de renseignements ne peuvent pas se prévaloir de l’article 20 de la loi de 1991 sur la surveillance téléphonique. «(…) La loi interdit aux services de renseignement de se procurer directement les factures détaillées après des opérateurs de téléphone», indique la note.

Assez benoîtement, devant les députés, pendant «la séance des questions», François Fillon, mercredi, a assuré que l’Etat agissait, en cette matière, «dans le strict respect des libertés publiques». L’Etat. Non le ministère de l’Intérieur, non l’Elysée, fallait-il entendre? L’Etat, c’est-à-dire plutôt Matignon, seul endroit où la loi est respectée? Devant l’Assemblée nationale, et surtout devant l’opposition, le Premier ministre a évidemment voulu, publiquement, peut-être provisoirement, sauver la face du pouvoir, qu’il sait particulièrement mal embarqué dans ces affaires de surveillances téléphoniques.

«Cohérence», «droiture», «franchise»

Cette lettre de son directeur de cabinet est une autre manière, plus détournée encore, de se porter candidat à sa propre succession. Un ton plus haut, disons. Certains pourraient le décrypter ainsi: le quinquennat manque de transparence. Il pêche par son ministère de l’Intérieur, peut-être par le secrétariat général de l’Elysée, dans ses relations avec les médias. Lui seul, François Fillon, présente assez de qualités, encore, pour que la fin dudit quinquennat ne souffre pas de son début. Reprenons ses propres mots: «cohérence»; «droiture»; «franchise»…

En tous cas, qu’il parte ou demeure à son poste, le Premier ministre interrompt une longue et assez ridicule séquence d’espionite et de tension avec la presse. Par cette note, Matignon vient de mettre en cause implicitement les agissements récents des policiers et conseillers qui se sont chargés de vérifier les sources possibles de journalistes, comme dans l’affaire Bettencourt. Il accrédite l’idée, énoncée par la presse, et relayée par la gauche, qu’il existe bel et bien une sorte de «cellule», ou de circuit court, animé par la place Beauvau, peut-être directement depuis l’Elysée, qui se joue de la règle, dans ses opérations de vérification de factures ou d’écoutes téléphoniques.

De toute évidence, les poursuites en diffamation, que s’apprêteraient à lancer Claude Guéant et Bernard Squarcini, le directeur central du renseignement intérieur (DCRI), ou que l’un ou l’autre aurait déjà lancées, comme les plaintes déposées, du côté des médias, notamment par Me Yves Baudelot, au nom du Monde, ont désormais toutes les chances, avec un tel appui officiel, de tourner en faveur de la presse, écornant un peu plus l’image du pouvoir dans ces affaires. Il sera difficile à Claude Guéant de railler Le Canard Enchaîné, en justice. A la DCRI de continuer à se manifester constamment au grand jour, alors que c’est une police, en principe, de l’ombre. A Brice Hortefeux, surtout, de bousculer plus longtemps l’éthique et la tranquillité démocratique.

Un gouvernement remanié à sa main

Si le chef de l’Etat n’avait pas l’intention de retirer à son locataire actuel la gestion de la place Beauvau, François Fillon vient vivement de le lui conseiller. Cette note de son directeur de cabinet répond, ironiquement, à celle du mois d’août, sur les Roms, désignés comme tels comme cibles des expulsions par Michel Bart, le directeur de cabinet du ministère de l’Intérieur.

A l’évidence, François Fillon n’a pas aimé l’ambiance de diabolisation de ces derniers mois. Les coups de mentons, comme l’outrance du discours de Grenoble de Nicolas Sarkozy, qui définissait deux catégories de Français.

Non qu’il soit lui-même défavorable à une politique ferme de contrôle de l’immigration et de l’insécurité. Mais, rappelle-t-il implicitement, la manière, en ces affaires, est essentielle. C’est à cela qu’est mesurée une démocratie moderne, soumise à tous les vents de la mondialisation. François Fillon n’a pas apprécié la façon, et c’est ainsi qu’il le fait savoir. Idem pour le débat tronqué sur l’identité française, initié par Eric Besson. S’il reste à Matignon, les probabilités sont fortes que le ministère de l’Immigration et de l’identité disparaisse.

Il y a aussi fort à parier que, si François Fillon est reconduit, s’apaiseront les assauts contre les juges. L’Elysée songeait, jusqu’ici, à réformer les procédures d’instruction en faveur du parquet, même à supprimer la fonction de juge d’instruction. Ou encore à introduire des jurys populaires dans les tribunaux correctionnels. Il en sera moins question, à l’avenir. Pour des raisons politiques, que Nicolas Sarkozy aurait lui-même admises, depuis l’été: l’outrance sécuritaire, destinée à ramener dans le giron de la majorité les électeurs supposés ralliés au Front national, ne porte pas les fruits espérés.

Mais surtout pour des raisons pratiques. Les juges ne font pas que témoigner de leur grogne dans des blogs ou par voie de presse. Leurs jugements, ces temps-ci, montrent un état d’esprit à la résistance à l’exécutif. Ainsi la décision des juges de remettre en liberté un complice du «casse» de Grenoble. Ainsi le renvoi de Jacques Chirac devant le tribunal de Nanterre. Les affaires restantes de la moisson de délits imputés à Charles Pasqua. Le retrait de la décision de renvoyer Dominique de Villepin devant une cour spécialement composée pour l’occasion…

Le risque existe que Michèle Alliot-Marie, désormais débarrassée de ses scrupules de candidate à Matignon, laisse plus de liberté au corps de la magistrature, dans sa défense contre les assauts du ministère de l’Intérieur et de l’Elysée. Ou que son successeur, place Vendôme, adopte la même attitude.

François Fillon le chrétien, l’honnête homme, dit-on, vint de poser un contrat simple devant le chef de l’Etat. Lui seul, en clair, peut garantir une relative sérénité de l’Etat, tous les mois à venir, au chapitre de la paix publique. Dans un tel cas, on peut imaginer que Matignon aura la main, sur le fond et sur la forme, pour les questions de sécurité et de justice. De l’affaire Bettencourt à la violence des banlieues. Des écoutes aux «fadettes» de facturation. Telle est l’offre faite par le candidat Fillon.

Sinon, le risque existe que soit écrite ou réécrite, par fuites ou témoignages discrets, l’histoire des trois premières années d’un quinquennat, et sa romance sécuritaire.

Philippe Boggio

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Philippe Boggio
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