Monde

Toi vouloir faire bunga-bunga?

Quentin Girard, mis à jour le 12.11.2010 à 10 h 37

Le bunga-bunga de Silvio Berlusconi renvoie aux vieux fantasmes racistes sur les «sexualités primitives».

Silvio Berlusconi en octobre 2010. REUTERS/Thierry Roge

Silvio Berlusconi en octobre 2010. REUTERS/Thierry Roge

Entre une remarque homophobe et une blague ratée sur l’Inter, Silvio Berlusconi est à nouveau empêtré dans un scandale sexuel. Cette fois-ci, il serait intervenu pour faire libérer une jeune Marocaine accusée de vol. Qui, auparavant, aurait participé à plusieurs soirées chez le président du Conseil. Elle aurait notamment assisté, selon ses déclarations, à des scènes de Bunga-Bunga. Ce serait, toujours selon ses dires, des séances de sexe anal de groupe, très appréciées par Silvio Berlusconi. Il aurait découvert cette pratique chez le dirigeant libyen Mouammar Kadhafi, qui la pratiquerait avec son harem «africain». Lui-même tiendrait cette habitude d’une pratique traditionnelle d’une tribu africaine indéterminée.

L’information autour du bunga-bunga a donc été reprise par de nombreux médias, italiens et étrangers; un comique italien en même fait une chanson, adaptant le Waka Waka de Shakira.

De reprises en reprises, comme toute bonne rumeur ou fantasme, l’histoire varie, grossit, se déforme... Le Bunga-Bunga a désormais droit à une double définition sur The Urban Dictionnary, le meilleur dictionnaire en ligne pour les expressions tendances ou éphémères. La première le définit ainsi:

«Erotic ritual which involves a powerful leader and several naked women.» (Un rituel érotique qui implique un leader puissant et un certain nombre de femmes nues).

La seconde:

«Savagely brutal anal gang-rape. Fabled punishment for trespassing on the tribal land of a fictitious African tribe.» Un viol anal en réunion sauvage et brutal: la punition imaginaire pour avoir pénétré sur le territoire traditionnel d'une tribu africaine de fiction.

Cette définition date elle de 2004.

Rien de neuf depuis la Vénus Hottentote

C’est l’association des deux qui en donnent probablement l’information la plus exacte: une sexualité débridée de la part d’un leader européen mélangée avec des fantasmes sur la sexualité des Africains. Le Bunga-Bunga serait aussi une blague qu’aimerait raconter Berlusconi selon le Corriere.

«Deux ministres du gouvernement Prodi vont en Afrique. Ils sont capturés par une tribu d'indigènes. Le chef de la tribu prend le premier otage et lui demande: “Tu veux mourir ou bien Bunga-Bunga?” Le ministre choisit Bunga-Bunga, et il est violé. Le deuxième prisonnier choisit lui de mourir sans hésitation. Et le chef de tribu répond: “D'abord Bunga-Bunga, ensuite tu meurs”.»

Si le Bunga-Bunga est traditionnel, c’est seulement dans les maisons de Silvio Berlusconi. Il n’y a pas d’exemples de ce type de pratique ailleurs. Ainsi, pour l’historien Pap Ndiaye, il est «assez évident que cette “pratique” relève des fantasmes européens sur la sexualité “primitive”. Voyez le Vénus noire de Kéchiche». Christian Coulon, ancien directeur du Centre d’étude d’Afrique noire de Bordeaux, n’a «franchement jamais entendu parler de cette pratique. Vous savez, on prête tellement de coutumes bizarres aux Africains...»

Il est intéressant de voir à quel point ce type de fantasmes peut perdurer, comme si finalement depuis la Vénus Hottentote, rien n’avait changé. Comme si depuis le Voyage autour du Monde de Bougainville, il y avait toujours ces fantasmes sur ces populations étrangères, aux moeurs dissolues, et aux femmes qui se baladent nues. Ainsi au chapitre VIII, on peut lire:

«Les hommes, plus simples ou plus libres, s'énoncèrent bientôt clairement: ils nous pressaient de choisir une femme, de la suivre à terre, et leurs gestes non équivoques démontraient la manière dont il fallait faire connaissance avec elle. Je le demande: comment retenir au travail, au milieu d'un spectacle pareil, quatre cents Français, jeunes, marins, et qui depuis six mois n'avaient point vu de femmes?»

A l’époque, Diderot s’était moqué des observations de l’explorateur dans son Supplément au Voyage de Bougainville, et posait la question de l’universalité de la morale. Et malgré la décolonisation, les fantasmes vers les «peuplades lointaines» à la «sexualité primitive» demeurent. Parfois le porno les entretient, comme ces Japonais qui organisent une sorte de télé-réalité glauque, où une jeune actrice porno va vivre dans un village africain et coucher avec une partie de la tribu. Détail, le blog le Tag Parfait note d’ailleurs que «pornographiquement et visuellement, l’intérêt est très limité. A une très rare exception près, le mec se comporte en véritable gentleman, ne fait montre d’aucun geste déplacé – même pas une petite claque sur le cul».

On imagine très bien Berlusconi justifiant cette pratique à ses invitées. Parce que c’est son ami Kadhafi qui l’a dit, et lui il s’y connaît en adaptation de tradition.

Si la pratique sexuelle du Bunga-Bunga est fantasmée, en Australie, il y avait tout de même une région surnommée le Bunga Bunga country, un terme censé être repris des autochtones (aujourd’hui il existe toujours le lac Bunga). En 1843, un affrontement entre Aborigènes dans ce pays aurait entraîné de nombreux morts et des scènes de cannibalisme. Selon la Republicca, le terme aurait été repris par Virginia Woolf et ses amis au début du XXe siècle pour caricaturer les langues primitives. Ils se seraient fait passer pour des nobles d’Abyssinie en visite sur un navire militaire anglais et auraient répondu à chaque question par Bunga-Bunga. L’affaire resta célèbre et lorsque le vrai empereur d’Abyssinie cette fois-ci visita l’Angleterre, il fut accueilli par des «Bunga-Bunga». Toutefois, Brian Palmer sur Slate.com note que Khadafi est connu pour détester la langue anglaise, ou en tout cas ne jamais la pratiquer en public, donc il n’est pas certain qu’il ait pu connaître cette anecdote.

Quentin Girard

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