France

Pourquoi il faut aider les chrétiens d'Irak

Henri Tincq, mis à jour le 12.11.2010 à 6 h 45

La France accueille les victimes des attentats contre la cathédrale de Bagdad.

A Amman en Jordanie, le 7 novembre 2010, une chrétienne d'Irak lors d'une messe

A Amman en Jordanie, le 7 novembre 2010, une chrétienne d'Irak lors d'une messe pour les victimes de l'attentat de Bagdad. REUTERS/Ali Jarekji

Quand cessera donc le calvaire des chrétiens de Bagdad? Dix jours seulement après le carnage à la cathédrale syriaque-catholique de Notre-Dame du Perpétuel Secours - qui a fait quarante-six morts (dont deux prêtres) et des dizaines de blessés parmi les fidèles venus assister à la messe du dimanche 31 octobre, treize bombes et deux obus de mortier ont encore été lancés, mardi 9 et mercredi 10 novembre, contre des maisons et des magasins appartenant à des chrétiens, faisant au total six tués et trente-trois blessés. Une nouvelle église a été endommagée. Une spirale de la terreur a commencé et personne ne sait jusqu’où elle produira ses effets et pendant combien de temps.

La guerre est déclarée à une population chrétienne présente sur place depuis deux mille ans et qui est un facteur de paix et de civilisation, dans un pays que la guerre n’épargne plus depuis des années. Le 3 novembre, la branche irakienne d’Al-Qaïda avait annoncé ces nouvelles attaques contre une population qui n’a plus pour elle que son courage et sa foi. «Les centres, organisations, institutions, dirigeants et fidèles chrétiens sont des cibles légitimes pour les moujahidines», avait menacé cette organisation, après l’expiration de son ultimatum adressé à l’Eglise copte d’Egypte pour la libération de deux chrétiennes, prétendument «emprisonnées dans des monastères» pour s’être converties à l’islam.

Cible récurrente de telles attaques, la communauté chrétienne de Bagdad, qui comptait 450.000 fidèles en 2003, avant la chute de Saddam Hussein, n’en comprend plus que 150.000, en raison de l’exode massif vers le Kurdistan ou les pays voisins - Syrie, Jordanie, Liban, vers l’Europe, l’Amérique du nord et l’Australie. Pour l’ensemble de l’Irak, la population chrétienne n’est plus que de 650.000 fidèles, soit 3% de la population contre 20% à l’époque de la monarchie. Les attentats de ces derniers jours vont probablement ralentir le léger mouvement de retour qui semblait suivre une relative amélioration de la situation économique du pays. L’exode va reprendre, s’il ne s’est jamais arrêté vraiment. Il se produit un effet de seuil au-delà duquel les familles installées hors d’Irak attirent inexorablement à elles celles qui restent encore.

«Aider les musulmans à oublier le désir d’imposer la charia»

Les chrétiens d’Irak sont traumatisés par les événements sanglants de ces derniers jours. Ils ont déjà payé un lourd tribut à la guerre, savent qu’ils sont devenus un enjeu dans la lutte que se livrent encore les extrémistes chiites et sunnites. Leurs églises ont été attaquées à Bagdad, à Kirkouk, à Mossoul. L’évêque chaldéen de Mossoul, Mgr Raho, en 2008, et plusieurs prêtres ont été assassinés. Réputés riches, des chrétiens ont été enlevés. «Il faudrait pouvoir dire nos différences et nos peurs mutuelles, a expliqué Mgr Louis Sako, archevêque chaldéen de Kirkouk, lors d’un récent synode au Vatican consacré aux chrétiens d’Orient. Il faudrait aider les musulmans à oublier le désir d’imposer la charia. La religion est un choix personnel et non une obligation politique».

Malgré les élans de sympathie venus du monde entier, les chrétiens d’Irak se sentent seuls. Personne ne les protège du terrorisme et du chantage crapuleux. Personne et surtout pas leur gouvernement. Non pas que le pouvoir irakien veuille leur élimination, mais parce qu’il est faible et que les chrétiens d’Irak représentent à ses yeux une quantité numériquement négligeable. Le souci de sécurité dans cette population est donc évident, urgent, immédiat. Les Eglises d’Irak dénoncent publiquement l’incurie des autorités, leur incapacité à protéger efficacement les chrétiens. Elles exigent une protection renforcée, des changements législatifs en vue de mettre fin aux discriminations et des initiatives pour renforcer le dialogue avec les musulmans modérés, avec lesquels les chrétiens disent vouloir continuer à vivre comme ils l’ont toujours fait. 

Les autorités françaises tentent de rompre la solitude de ces chrétiens d’Irak. Depuis 2007, la France a accueilli quelques 1.300 d’entre eux. Après le dernier bain de sang de la Toussaint à Bagdad, elle a accepté d’un prendre en charge 150 supplémentaires. Blessés le 31 octobre dans l’attaque contre la cathédrale syriaque-catholique, trente-quatre chrétiens et un garde du corps musulman ont été accueillis en France et sont actuellement soignés dans des hôpitaux de la région parisienne. Ils ont reçu une carte de demandeur d’asile valable pour six mois. Eric Besson, ministre de l’immigration, a affirmé que l’asile en France leur serait «très généreusement accordé» s’ils en faisaient la demande.

Contrepoids à l'extrémisme juif et musulman

Certains s’étonnent de cette aide de la République laïque sur une base communautaire, alors que la politique de l’immigration reste aussi rigoureuse et si injuste pour tant de catégories d’étrangers. Pourquoi tolérer une exception en faveur des chrétiens d’Irak, alors que la guerre a fait tant de victimes dans toutes les parties? La France ne choisit-elle pas ses victimes? Les raisons humanitaires n’expliquent pas tout. Il en va de la tradition d’accueil de la France, pays de tradition chrétienne, répondent les autorités. Les attentats visent toutes les populations irakiennes, rappelait le 4 novembre Bernard Kouchner, ministre des affaires étrangères, en recevant des délégués des Eglises irakiennes en France. Mais, précisait-il, «la France se refuse à abandonner les chrétiens à leur sort». Il ajoutait que sa diplomatie ne ménagerait aucun effort pour que la communauté internationale se mobilise en faveur des minorités chrétiennes d’Irak.

Car il en va aussi d’un enjeu de civilisation. Défendre les chrétiens d’Irak et plus largement de tout le Proche-Orient, c’est augmenter les chances de faire contrepoids à la montée de l’extrémisme islamiste dans la région. C’est sortir d’un jeu international, binaire et pervers, qui veut opposer Israël et Palestine, extrémisme juif et extrémisme musulman, Occident et islam. La présence des chrétiens au Proche-Orient est un facteur d’équilibre. On ne peut se résigner à leur disparition. Accepter leur exode, c’est laisser le champ libre aux forces d’intolérance et de mort.

Malgré leurs communautés divisées et émiettées, malgré leurs rites archaïques qui peuvent faire sourire, s’inquiéter de leur avenir est une obligation politique et morale. On doit renoncer au fatalisme, refuser à ces chrétiens un destin de fossiles ou de survivances folkloriques. Comment oublier que les chrétiens ont été les catalyseurs de la modernité arabe et qu’ils sont d’autant plus chez eux en terre d’islam que leur présence y est bien antérieure à celle de l’islam?

Henri Tincq

Henri Tincq
Henri Tincq (245 articles)
Journaliste
religionpalestineIsraëlIslamIrak
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte