Culture

La télé-réalité, un shoot d'instants vrais

Titiou Lecoq, mis à jour le 12.11.2010 à 16 h 17

L'authentique, le vrai, les vraies émotions des vrais gens, voilà ce que tout programme de télé-réalité veut nous donner. Et ce qu'on cherche.

Giuseppe, un des participants à l'émission «Qui veut épouser mon fils?» et sa mère. / TF1

Giuseppe, un des participants à l'émission «Qui veut épouser mon fils?» et sa mère. / TF1

Ça fait un moment qu’on nous prédit la fin de la télé-réalité. Premier argument absurde: aucune émission ne parvient à réitérer les audiences deLoft Story. Certes. Deuxième argument : l’arrêt de blockbusters comme laStar’ac – gros soupir de soulagement - ou l’Ile de la tentation - deuil pour certains dont je fais partie. Mais la télé-réalité a-t-elle vraiment reculé sur les chaînes de télé depuis la première édition du Loft en 2001? Ou ne s’est-elle pas simplement fondue dans le paysage audiovisuel quotidien?

Petit tour d’horizon

Si on regarde les grilles de programmes du mois de novembre, on voit que M6 lance un nouveau Pékin Express en prime time, et à partir du 16 novembre Espoirs de l’année où les meilleurs jeunes artisans de France s’affronteront par catégorie. Pour la première, on a le droit à la compétition pour le titre de meilleur jeune boucher, avec un candidat qui déclare «j’aime beaucoup travailler l’agneau, c’est vraiment quelque chose qui me procure du plaisir».

Sachant que la phrase a été retenue pour apparaître dans la bande-annonce, qui est sensée condenser le meilleur de l’émission, on se perd en conjonctures sur le reste des dialogues. La deuxième émission sera consacrée aux coiffeurs. A quand un «J’aime beaucoup travailler les blondes, c’est vraiment quelque chose qui me procure du plaisir»? Je peux le décliner à l’infini vu qu’il y aura aussi une spéciale esthéticienne: «J’aime beaucoup travailler les poils de pieds, c’est vraiment quelque chose qui me procure du plaisir».

En outre, on a toujours les diffusions d’un Dîner presque parfait et C’est du propre. Sur TF1, après la fin de Masterchef, restent Koh-LantaQui veut épouser mon fils? et Tous ensemble. La TNT nous gratifie d’un vrai festival du concept foireux. W9 propose A la recherche du nouveau Michael Jackson. Sur Téva, le Grand perdant et Nouveau look pour une nouvelle vie. Sur NRJ 12, on a La maison du bluff. Sur MTV, les télé-réalités américaines type Jersey Shore ou 16 ans et enceinte. Mais la palme revient sans conteste à Direct 8 avec L’Amour au menu. En résumé, une jeune célibataire doit «faire confiance à son estomac avant d’écouter son cœur» dixit Karine Ferri, la présentatrice. Je ne sais pas d’où sort cette nouvelle philosophie de l’amour. J’imagine que ça devait être un proverbe celte du XIIe siècle. Le concept: des célibataires qu’elle n’a jamais vus vont lui préparer des plats et elle devra choisir l’élu de son cœur.

-> le programme, dans le détail, est commenté avec brio ici.

Problème de corpus

Est-ce que C’est du propreTous ensemble, ou plus généralement toute émission de coaching relève de la télé-réalité? Oui, parce qu’elles ont en commun de s’appuyer sur le même mythe que les autres émissions plus «classiques»: celui des vrais gens. Des gens authentiques. D’ailleurs, dans la bande-annonce de Espoirs Artisans de l’année, qui est une source inépuisable de bonheur, la voix-off nous prévient: «Vous allez découvrir des personnalités vraies et authentiques».

Evidemment, ces émissions qui mettent en scène des candidats d’une fois ne relèvent pas de la grande télé-réalité classique avec maison au mobilier gerbant et enfermement de plusieurs semaines. Ce sont plutôt de petits avatars au budget nettement moins élevé, déficit qu’ils compensent en mimant les codes du reportage «sur le terrain». Caméra au poing, voix-off dramatique pour décrire l’état des toilettes de Duchmol, C’est du propre est construit comme n’importe quel reportage de M6 sur «les banlieues vont-elles brûler». Pour autant, cela reste de la télé-réalité avec son fantasme du vrai gens authentique.

La télé-réalité n’est donc pas du tout en voie de disparition. Elle a muté sous diverses formes et elle fait maintenant partie intégrante des programmes, quitte à en remplacer certains.  

La télé-réalité et les séries télé 

Avant, à la télé, on s'abrutissait devant une foison de séries pourries. En gros, des soaps à la Santa Barbara. Au milieu de leurs intrigues complètement improbables, ces fictions tentaient de rajouter des éléments de réel pour crédibiliser leur univers. Ainsi d’un épisode de Dallas où un héros était à l’hôpital entre la vie et la mort. Plutôt que les habituels violons, le fond sonore était seulement fait de sanglots d’un enfant dans une autre chambre. Désormais, c’est au milieu du réel (ou en tout cas de ce qui est présenté comme tel) que la télé rajoute des éléments de fiction pour narrativiser.

Il s’agit donc toujours de scénariser mais là où la «real-tv» l’a emporté sur tous les soaps du monde, c’est qu’elle ne met pas en scène des acteurs. Elle joue directement avec l’humain et manipule ses émotions. Les candidats vivent leur «aventure» jusqu’au bout et en sortent changés. Dans Dilemme, dans Secret Story, la force des scénaristes c’est de réinventer le scénario au jour le jour en fonction des réactions des candidats, pour l’ajuster au plus près. Le vrai gens vit de vraies émotions.

Ce qui reste alors à la série télé, c’est l’intelligence. Le second degré. L’auto-référence. Au moment même où la télé-réalité s’impose, la fiction se réfugie dans l’analyse et le détournement de ses propres codes ne cessant de dire«je ne suis qu’une fiction, je sais, d’ailleurs regardez comme je fais référence à mes propres codes» (une série comme Community est, à ce titre, exemplaire).

La télé-réalité, le youporn du PAF

La comparaison n’est pas aussi gratuite qu’elle peut en avoir l’air. Pas seulement parce que les candidats ressemblent de plus en plus à des hardeurs. D’ailleurs, on sait depuis longtemps que quand on nous dit«Cynthia est serveuse dans un bar de nuit» il faut comprendre «Cynthia est gogo-danseuse». De même «Bryan est responsable de l’animation dans un club» = «Bryan est gogo-danseur».

Même les mères de Qui veut épouser mon fils ressemblent étrangement à des archétypes de catégories pornos. Mais outre cette tendance à jouer avec les codes sous-jacents du X, le vrai lien c’est l’intime. Le candidat de real-tv qui va au confessionnal et se met à pleurer nous place dans une posture de voyeur, nous donne l’impression d’entrer dans son intimité. Le film porno amateur qui se retrouve sur Internet nous met dans la même situation. Dans les deux cas, on assiste à des scènes qu’on n’est d'ordinaire pas censées voir – la vie sexuelle des uns, les tourments émotionnels des autres. Or l’intimité suprême, dans notre société, reste le sexe.

Dans les real-tv, se forment régulièrement des couples dont on suit l’histoire mais la scène manquante c’est toujours celle de leurs ébats de cul. On assiste à peu près à tout, depuis leur douche du matin jusqu’à leur biture du soir, mais ce moment-là nous échappe– à une exception: la scène fondatrice de la piscine du premier Loft.

Il y a un point commun essentiel entre l’évolution du porno et de la télé. L’arrivée de sites comme Youporn correspondait au passage du porno traditionnel avec semblant de scénario et acteurs professionnels au gonzo et au porno amateur. Comme on est passés des séries télé type soap à la télé-réalité. L’idée étant la même: plutôt que des acteurs, on nous propose des vraies personnes, donc une vraie intimité. Evidemment, tout cela reste complètement scénarisé mais on tente de nous donner l’illusion du vrai. Les productions pornos insistent sur la dimension «vrais gens qu’on voit baiser pour de vrai» et non plus des professionnels.

Mais pourquoi on regarde?

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, on ne regarde pas seulement pour se moquer. C’est ce que trahit naïvement le descriptif de l’Amour au menu en disant «sur un ton drôle et ironique mais toujours bienveillant». L’ironie bienveillante est un nouveau concept, un peu comme «c’est chaud mais en en même temps c’est froid mais pas tiède». Sauf qu’effectivement, au fur et à mesure qu’on suit un programme, on est pris dans l’histoire et on attend quelque chose. Une chose que les productions mettent tout en œuvre pour nous l’apporter: l’instant vrai. Parce qu’il ne suffit pas d’avoir des gens authentiques, encore faut-il qu’ils expriment du vrai, à savoir de l’émotion.

Attention, on n’attend pas forcément d’émotion négative de la télé-réalité. La cruauté du spectateur est réelle mais elle s’exerce de préférence contre les puissants ou les méchants. Ainsi, c’est Loana et Christophe qui ont gagné le premier Loft, pas Laure de Lattre et Jean-Edouard. Dans une bonne télé-réalité, on nous proposera un personnage à détester et un gentil. Ainsi, dire qu’on regarde ces programmes uniquement par cruauté, ironie, second degré, ne suffit pas à expliquer l’engouement pour certains candidats et le nombre de SMS surtaxés envoyés pour les soutenir.

Pris dans le récit, on finit au contraire par attendre une émotion positive mais et, c’est là la subtilité, pour qu’elle soit vraiment puissante il faut qu’elle soit la résolution d’une situation conflictuelle. Le conflit tient en haleine, sa résolution, son climax émotionnel donne un sentiment de satisfaction. Il s’agit alors d’éprouver des émotions par procuration pour s’en libérer, s’en purger – ce qu’Aristote appelait la catharsis. Ce qu’on peut se demander c’est si le renouvellement perpétuel de ces émotions, et la surenchère à laquelle participe la télé-réalité, nous purgent réellement, ou au contraire ne tendent pas à exciter encore davantage nos pulsions.

Du spectacle au spectacle

En ce moment, le vendredi soir, les deux real-tv successives Koh-Lanta et Qui veut épouser mon fils. A priori deux programmes très différents. Pourtant, les deux reposent sur l’idée de générer du conflit et de le résoudre. Koh-Lanta utilise la privation de confort rudimentaire pour créer un conflit entre participants et la répartition en deux équipes ennemies qu’on forcera à se réconcilier après leur avoir dit qu’elles devaient s’entretuer. Dans Qui veut épouser mon fils, c’est le nœud oedipien de base qui est exploité.

Les deux émissions tendent vers la même chose. Voir des candidats craquer et révéler leurs failles. Ce sera le clash, les pleurs, la déclaration d’amour – bref, l’extrait de l’émission qui buzzera, le moment qu’on commentera à la machine à café le lendemain. La télé court après l’instant vrai, celui où le réel va surgir. Et quoi de plus réel, de plus tangible que l’émotion? Ainsi, la télé devient un jeu du cirque dans la mesure où pour obtenir ces larmes, cette véritable émotion, elle est prête à harceler les candidats. Le paradoxe fondamental, c’est qu’elle met en œuvre tous les moyens du spectacle, donc de l’artificiel, pour obtenir de l’authentique. Au sein du spectacle organisé, elle cherche le non-spectacle parce que l’émotion vraie reste ce qu’il y a de plus, précisément, spectaculaire. La télé court après la brèche dans son propre système. Le vrai est alors lui aussi érigé en spectacle et en valeur suprême.

Une valeur qu’on retrouve aussi bien à la télé que dans le porno ou dans la politique. Les hommes politiques reviennent régulièrement sur l’idée des vrais gens, ce qu’en d’autres temps on appelait « la France d’en bas ». On peut poser plusieurs hypothèses à cette nouvelle obsession. Les frontières entre fiction et réalité sont devenues tellement floues qu’il y a un besoin de rechercher le vrai. Tant que la société n’avait pas inventé le faux beurre, elle ne pouvait pas être obsédée par les vertus du vrai beurre. Tant qu’elle n’avait pas inventé la télé, tant que le spectacle n’avait pas été général, la société ne pouvait pas être obsédée par le vrai, la question ne se posait simplement pas.

Pour partir à la recherche de cet instant vrai et me purger de mes passions, je me lance donc dans une vaste entreprise. Je vais me farcir consciencieusement les programmes de télé-réalité, peut-être même les live-bloguer (ce qui voudra dire que le taux de réflexions pertinentes devrait être plus proche de 5% contre 95% de vannes foireuses). La recherche est à ce prix.

Titiou Lecoq

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