Monde

Obama prisonnier du miroir «West Wing» ?

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 15.11.2010 à 18 h 49

En 2008, les comparaisons positives entre le président américain et son homologue de série télé Matt Santos abondaient. Deviendront-elles négatives les deux prochaines années?

Barack Obama le jour de son investiture, le 20 janvier 2009. The White House/Pet

Barack Obama le jour de son investiture, le 20 janvier 2009. The White House/Pete Souza

[Attention, l'article qui suit dévoile des moments-clef de l’intrigue de la série A la Maison Blanche]

Pour les nombreux fans de la série télévisée The West Wing (A la Maison Blanche), la date du 2 novembre 2010 avait une signification particulière: elle n’était pas celle des élections de mi-mandat, mais d’une élection présidentielle. Pas le jour où Barack Obama remettait en jeu sa majorité au Congrès, mais celui où Matt Santos (Jimmy Smits), le président fictif intronisé en 2006, à la fin de la septième et ultime saison, tenterait de renouveler son bail à la Maison Blanche.

Lancée en 1999 à une époque où le personnage principal, le président Jed Bartlet (Martin Sheen), finissait sa première année de mandat, la série fonctionnait en effet sur un rythme décalé de deux ans par rapport à la vie politique américaine, avec des présidentielles en 1998, 2002, 2006... plutôt qu’en 2000, 2004 et 2008. En 2002, la diffusion de l’épisode narrant l’élection présidentielle gagnée par les démocrates («Election Night») eut d’ailleurs lieu le 6 novembre, le lendemain d’un scrutin de mi-mandat remporté par les républicains.

Nixon démissionnaire en 1973

Si ce rythme décalé s’explique essentiellement par le timing du lancement de la série, les fans lui ont trouvé une justification en constatant que le dernier «vrai» président mentionné au détour d’un dialogue était Richard Nixon, et en misant sur sa démission anticipée: plutôt qu’attendre août 1974 pour tirer les leçons du Watergate et quitter son poste, Nixon aurait été convaincu de le faire dès novembre 1973 par ses avocats, Fred Buzhardt et Leonard Garment, qui avaient réellement effectué une démarche en ce sens.

Le poste de vice-président étant à l’époque vacant du fait de la démission pour cause de corruption de Spiro Agnew, la présidence serait revenue au speaker de la Chambre des représentants, le démocrate Carl Albert. Afin de redonner la parole au peuple américain, ce dernier aurait demandé au Congrès de voter un amendement instaurant une présidentielle en novembre 1974, décalant de deux ans l’ensemble du calendrier électoral.

En littérature, on appelle ce type de narration une «uchronie», une réécriture de l’Histoire à partir d’un «point de divergence» dans le passé. Un genre qui, pour ne parler que de la présidence américaine, a déjà donné plusieurs excellents livres comme Le Complot contre l’Amérique de Philip Roth (où Roosevelt est battu en 1940 par l’aviateur Charles Lindbergh, qui mène une politique de conciliation avec Hitler) ou Président Kissinger de Maurice Girodias (où le conseiller de Nixon accède à la Maison Blanche en 1976). Dans le cas de Matt Santos et de la présidentielle fictive de 2010, cette uchronie mélange une bonne dose de fiction à... une bonne dose de réalité, le personnage incarnant le double, dans la culture populaire, de Barack Obama.

Obama, un modèle dès 2004

En 2004, le producteur exécutif John Wells souhaite introduire dans la série un démocrate issu d’une minorité et crée le personnage de Santos, maire puis député de Houston (Texas) d’origine latino. Pour nourrir ce personnage, le scénariste Eli Attie, ancienne plume d’Al Gore, se tourne vers Barack Obama, pas encore élu au Congrès mais qui vient de faire sensation à la convention démocrate de Chicago, et dont il connaît bien le conseiller David Axelrod. Comme Obama, Santos sera donc un jeune élu connu pour son expérience locale, marié à une épouse séduisante et père de deux jeunes enfants, issu d’une minorité mais désireux de ne pas réduire ses campagnes à sa couleur de peau.

Quatre ans plus tard, c’est Obama qui semblera «s’inspirer» du scénario vécu par Santos dans la série, en remportant les primaires démocrates sans en être le favori, puis la présidentielle en battant un républicain peu goûté de son propre parti, dont le colistier est issu de la droite religieuse, et grâce — pour partie — à un événement de dernière minute (la crise financière dans la vraie vie, une catastrophe nucléaire dans la série). Des ressemblances tellement frappantes que l’élu de l’Illinois finira, cinq jours avant son élection, par demander au public d’un meeting floridien d’acclamer «le dernier président démocrate»: pas Bill Clinton, pourtant présent sur l'estrade ce soir-là, mais Jimmy Smits...

«Démontrer dans la vie un postulat de la série»

Comme l’expliquait alors le Guardian, il s’était donc créé une boucle entre The West Wing et l’actualité politique américaine, «l’art imitant la vie avant que la vie n’imite l’art à son tour». Un phénomène qui ne s’est pas interrompu en novembre 2008. Le scénariste français Maurice Ronai, co-auteur avec Emilio Pacull du documentaire Mister President, sur l’image du président des Etats-Unis au cinéma et à la télévision, a ainsi pointé plusieurs fois sur son blog de nouveaux parallèles. Eli Attie, interrogé par Slate.fr, pense lui qu’une huitième saison de The West Wing aurait ressemblé d’assez près aux débuts de la présidence Obama:

«S’il y avait eu une huitième saison, nous aurions certainement montré un Matt Santos jeune et inexpérimenté faire l’apprentissage du pouvoir présidentiel, faire face aux limites de la fonction. Franchement, aucun président n’est préparé pour ce job avant environ deux ans de mandat.

D’une certaine façon, on peut dire que Obama a tenté en vain de démontrer dans la vraie vie un postulat de The West Wing, comme quoi si vous êtes courageux, faites ce que vous croyez juste et refusez de jouer les petits jeux politiciens de Washington, comme Bartlet et Santos, vous serez récompensés. Pas dans la vraie vie, j’en ai bien peur»

Une «fan fiction» donne Santos battu

Reste à savoir si ce parallèle Obama/Santos vaudra pour les résultats électoraux. Alors que les démocrates perdaient la majorité à la Chambre lors des élections de mi-mandat, des fans de West Wing imaginaient de leur côté le résultat de la présidentielle 2010 sur le forum de la principale communauté mondiale d’«uchronies», AlternateHistory. Après deux ans passés à créer, jour après jour, les événements de la présidence Santos à travers des faux articles de journaux ou dépêches d’agence de presse, ils ont abouti le 2 novembre à une défaite du président démocrate face à son challenger républicain, le représentant du Missouri Glen Allen Walken, par 310 grands électeurs contre 228.

Le tout à l’issue d’une campagne faisant encore écho à la réalité, puisque cette «fan fiction» imaginait que Santos faisait face à une crise économique et à une réputation de dépensier, et changeait de vice-président (une hypothèse soulevée pour Obama dans le dernier best-seller de Bob Woodward, Obama’s Wars) ainsi que de secrétaire général de la Maison Blanche. Or, Rahm Emanuel, le chief of staff d’Obama, qui vient de démissionner pour partir à la conquête de la mairie de Chicago, a inspiré par son comportement en tant que conseiller de la présidence Clinton le personnage de Josh Lyman, le chief of staff de Matt Santos à la fin de la série... Bradley Whitford, l’acteur qui incarnait Josh Lyman, affirmait d’ailleurs lors d’une «reformation» du casting de la série organisée mi-octobre par Entertainment Weekly qu’il voyait bien son personnage, en 2010, «travailler pour un think tank» - sous-entendu, plus à la Maison Blanche.

«Comme s'il se croyait vraiment dans la série»

Cette défaite imaginaire de son double virtuel constitue-t-elle un mauvais présage pour Obama? Sans connaître cette anecdote, Maureen Dowd, l’éditorialiste politique vedette du New York Times, ouvrait par ces mots, juste avant les élections de mi-mandat, sa chronique d’une défaite annoncée:

«Barack Obama a été élu président en racontant brillamment sa propre histoire. Pour le rester, il devra montrer qu’il peut comprendre la nôtre. Au début, il était excitant de le considérer comme le prototype du démocrate cérébral et cultivé qui serait comme chez lui dans un épisode de The West Wing. Mais maintenant, il se comporte comme s’il se croyait vraiment dans la série, traversant sous le feu des projecteurs un plateau imaginaire comme si sa sagesse et son estime de soi allaient obligatoirement être récompensées à la fin de l’épisode. Hé mec, tu es un homme politique. Comporte-toi en conséquence»

Comme l’explique Maurice Ronai, «Obama est dans une double contrainte. On lui demande à la fois d’être lui-même, c’est à dire intègre, "bartlettien", un président de The West Wing, et en même temps d’être dur, politicien. On lui demande de continuer à être Obama, mais aussi de ne pas l’être».

Existe-t-il un vrai Glen Allen Walken ?

Les républicains, eux, ne devraient pas se réjouir trop vite du parallèle entre The West Wing et «the real West Wing», car il leur reste à trouver un candidat aussi redoutable que Glen Allen Walken, incarné dans la série par le très charismatique John Goodman, qui faisait notamment une apparition inoubliable à la fin de la quatrième saison comme président par intérim.

Mark Bunn, un Britannique qui a supervisé la «fan fiction» d’AlternateHistory, explique d’ailleurs que la principale raison «logique» qui l’a conduit à faire battre Santos est le fait qu'«avec des démocrates à la Maison Blanche depuis douze ans dans la série, il serait très dur pour lui de conquérir un second mandat, qui serait le quatrième consécutif pour un même parti». Un défi inédit depuis les présidences de Eisenhower (1933-1945) et Truman (1945-1953) auquel Obama n'aura pas à faire face, puisqu'il a succédé à un républicain.

Un scénario incertain jusqu'au bout

Eli Attie non plus n’est pas convaincu de l’émergence d’un candidat crédible face à Obama:

«Je ne crois pas qu’il y ait un équivalent politique à Glen Allen Walken actuellement chez les républicains. Il incarnait un président de la Chambre des représentants dur et indépendant d’esprit, qui aimait le parti républicain mais encore plus son pays. Je n’en vois pas beaucoup comme cela chez les républicains aujourd’hui à Washington, spécialement avec la montée du Tea Party, qui est en train d’enfermer le parti sur son aile droite. C’est une des raisons qui me font croire qu’Obama sera réélu en 2012»

Le créateur de The West Wing lui-même, Aaron Sorkin, se montrait récemment optimiste pour Obama:

«Il faut que les gens comprennent la situation dont il a hérité, celle des employés d'un hôtel qui débarquaient dans une suite que venait de quitter Led Zeppelin. Une économie détruite par huit ans de dérégulation, un chômage en hausse, deux guerres, l'une terriblement inutile, l'autre mal menée. Il faut du temps pour s'adapter, mais il sera réélu»

Certes, les auteurs de The West Wing sont quasiment tous démocrates, et donc désireux de voir Obama reconduit. Mais ils ont aussi compris que, dans la vraie vie comme dans les séries, le scénario d’une élection n’était jamais gravé dans le marbre avant le dernier bulletin. En 2006, ils avaient longtemps prévu que Matt Santos serait battu avant de changer de dénouement au dernier moment après le décès de l’acteur John Spencer, qui jouait le colistier démocrate Leo McGarry.

Jean-Marie Pottier

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (942 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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