Monde

Oublier Rabin

Shmuel Rosner, mis à jour le 15.11.2010 à 18 h 59

Quinze ans après son assassinat, ce serait peut-être la meilleure façon d’honorer son héritage de simplicité, de rendre hommage à sa résistance instinctive à toute solennité, de marcher dans ses pas.

Une affiche de Rabin, près du mémorial qui lui est consacré à Tel Aviv, en 2005. REUTERS/Gil Cohen Magen

Une affiche de Rabin, près du mémorial qui lui est consacré à Tel Aviv, en 2005. REUTERS/Gil Cohen Magen

Il y a un an, j’ai été invité à prendre la parole lors du rassemblement commémorant, à Tel-Aviv, l’assassinat d’Yitzhak Rabin. Le Premier ministre fut assassiné le 4 novembre 1995 par un extrémiste juif qui s’opposait à la politique du gouvernement Rabin, alors engagé dans des négociations avec les Palestiniens. Ce meurtre a profondément choqué la société israélienne.

J’ai décidé de débuter mon discours par une plaisanterie volontairement provocatrice:

Un jour, George W. Bush, encore président, décide de faire un petit jogging à Washington. Alors qu’il s’approche du monument de George Washington, le président demande au père fondateur: «Que devrais-je faire?» «Abolir l’IRS (institution chargée de la collecte des impôts) et tout remettre à plat», lui répond Washington.

Bush médite ce conseil et reprend son jogging. Il arrive bientôt devant le Jefferson Memorial lui et demande: «Tom, que dois-je faire?» «Abolir le système d’aides sociales et tout remettre à plat.»

Le président Bush poursuit sa route jusqu’au Lincoln Memorial: «Abe, que dois-je faire?» demande Bush. Lincoln lui répond: «Et si tu prenais ta soirée et que tu allais au théâtre ce soir?»[1]

Je pensais que certaines personnes présentes seraient irritées par mon entrée en matière, mais il n’en fut rien. J’ai trouvé que c’était bon signe. J’ai pu ainsi faire une blague partisane, moquant à la fois George W. Bush tout en faisant de l’humour sur un assassinat –le tout lors d’une cérémonie en hommage à Rabin. La passion et le choc s’évanouissent et laissent la place à de plus sobres commémorations; l’assassinat de Rabin ne peut indéfiniment faire partie des sujets sur lesquels il est impossible de faire de l’humour.

Le nombre de personnes présentes lors de cet événement n’était d’ailleurs guère impressionnant. L’anniversaire de l’assassinat est commémoré tous les ans dans cette synagogue, mais la commémoration de l’an dernier fut la dernière. Le nombre de personnes y assistant ne cessant de fondre, la synagogue a décidé de se passer des intervenants et des chanteurs pour se contenter d’un office religieux. Cette année, 15e anniversaire, cette cérémonie n’aurait sans doute pas permis de réunir le minyan (le quorum de dix personnes nécessaire pour la tenue d’une cérémonie religieuse chez les Juifs).

Un héritage que se disputent la gauche et la droite

Ce déclin d’intérêt est manifeste partout en Israël. Le rassemblement annuel sur la place où Rabin fut assassiné s’est tenu samedi, probablement pour la dernière fois: les chaînes de télévision ont refusé de le retransmettre en  direct en raison du manque d’intérêt des téléspectateurs, bien que la chaîne nationale ait finalement subi des pressions pour le diffuser. Un membre éminent du Parti travailliste de Rabin a provoqué des remous en suggérant que l’on «enlève le portrait de Rabin de  la salle de réunion du Parti». Le «Jour de Rabin» (célébré il y a deux semaines en Israël, en concordance avec le calendrier juif) perd de sa force symbolique et n’est déjà plus qu’un programme éducatif, car les enfants qui sont aujourd’hui au lycée n’ont aucun souvenir de Rabin pas plus que de ce qui se passa sur cette place ce terrible samedi soir.

À la vérité, le Jour de Rabin n’a jamais été porteur d’un message cohérent adressé aux Israéliens. La gauche l’a adopté afin de promouvoir l’image d’un «Rabin l’artisan de la paix», transformant chaque anniversaire en manifestation pacifiste. La droite s’est elle plainte d’être de fait écartée des cérémonies par l’attitude de la gauche et par la tendance qu’ont certains thuriféraires auto-désignés de Rabin à en profiter pour montrer du doigt les responsabilités de la droite israélienne –en particulier les propos particulièrement outranciers tenus à son endroit par les chefs de la droite lors des mois précédant son assassinat. Ainsi, pour beaucoup, le Jour de Rabin est devenu un jour d’acrimonie plutôt que d’hommage solennel.

Durant les années suivant le meurtre, le Jour de Rabin était également une époque de forum de «dialogue» et de «réconciliation» entre les différents secteurs de la société israélienne. Ces forums ont également disparu depuis l’arrêt du processus de paix et l’émergence du consensus israélien. La plupart des Israéliens n’imaginent plus que la paix pourra être obtenue rapidement ni qu’elle soit susceptible de ressembler à l’image rose-bonbon autrefois dépeinte par les pacifistes. Mais la plupart ont également réalisé depuis longtemps que, lorsque le temps sera venu, le prix à payer pour les concessions sera élevé et qu’ils sont prêts à le payer s’ils sont assurés qu’il pourra garantir la sécurité. (Ce consensus est rarement compris et généralement mal interprété par les médias étrangers.)

En Israël, les tensions politiques ne sont plus aussi toxiques qu’elles pouvaient l’être au milieu des années 1990. Les Israéliens ne sont plus divisés –comme le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu l’a justement fait remarquer lors de la cérémonie de cette année. L’assassinat de Rabin y est peut-être pour quelque chose, ayant démontré aux responsables politiques la nécessité de faire preuve de davantage de modération dans leurs propos. Mais il est surtout la conséquence du fait que les Israéliens ne voient plus l’intérêt de s’affronter sur des questions sur lesquelles ils sont généralement d’accord.

Tout ceci à pour conséquence de vider le Jour de Rabin de tout «héritage» transmissible. Les membres de la famille de Rabin furent parmi les premiers à le reconnaître: en 2008, son fils, Yval, a déclaré qu’il pourrait voter pour Netanyahu, l’ancien ennemi juré de son père. La fille de Rabin, Dalia, a récemment déclaré aux Israéliens que son père n’était pas satisfait de la tournure des négociations de paix et qu’il songeait à y mettre un terme. La famille a compris que politiser cet assassinat –en faisant de Rabin le héros de la gauche– l’empêchait d’obtenir la reconnaissance de la nation toute entière. Les hommes politiques et les éditorialistes ont emboîté le pas de la famille en suggérant que des leçons plus consensuelles sur les valeurs démocratiques pourraient être tirées de cet assassinat.

Pourtant, ce genre de message ne peut retranscrire l’émotion qu’il a suscité. Il ne peut guère pousser les gens à se participer à des rassemblements ou à des marches. C’est un message à l’attention des écoles, des mornes cérémonies officielles, des livres d’histoire et, aussi, hum, l’occasion de plaisanterie.

L'incarnation de l'absurdité israélienne

Certains considèreront le déclin du Jour de Rabin comme la preuve qu’Israël ne veut plus la paix, que les valeurs démocratiques d’Israël se sont évaporées, voire que le meurtre de Rabin est l’exemple «du crime parfait qui paie».

C’est absurde.

Je n’ai pas rencontré Rabin très souvent; je l’ai le plus souvent suivi de loin. Mais je me souviens parfaitement de la première fois où j’ai eu le privilège de faire sa connaissance. J’étais très jeune, 19 ou 20 ans, et je travaillais à la station de radio des forces armées israéliennes. À l’époque, Rabin était ministre de la Défense et j’avais eu pour mission de produire une interview d’une heure qui devait être diffusée la veille du Nouvel an juif.

Je me souviens de mon entrée dans la salle de réunion du ministère de la Défense à Tel-Aviv, avec les bandes sur lesquelles j’allais enregistrer l’interview. Je me souviens de Rabin, fumant une cigarette et regardant mon matériel avec un peu d’impatience. «Il faut vraiment que ça fasse une heure? On ne pourrait pas plutôt faire une interview de dix minutes?», me demanda-t-il, ne plaisantant qu’à moitié.

Rabin était avant tout un politicien qui aimait mettre la main à la pâte, un homme d’action. Ce n’était pas un grand orateur, ni un grand philosophe; c’était plutôt l’incarnation de l’absurdité israélienne quotidienne. Il était la voix rationnelle et séculière d’un Israël n’ayant pas plus de rêves impossibles que de fantasmes messianiques. C’était là tout son charme, et c’est pourquoi des Israéliens comme moi le regrettent.

Oublier Rabin n’est pas un grand péché. Bien sûr, nous ne devrions pas l’oublier –mais faut-il laisser s’évanouir la charge émotionnelle du Jour de Rabin, adapter son «héritage» à des temps nouveaux et à de nouvelles générations, raccourcir les cérémonies commémoratives, laisser tomber les grands rassemblements et même faire des blagues sur son assassinat? C’est à mon sens la meilleure façon de se souvenir du vrai Rabin. C’est la meilleure façon d’honorer son héritage de simplicité, de rendre hommage à sa résistance instinctive à toute solennité, de marcher dans ses pas.

Shmuel Rosner

Traduit par Antoine Bourguilleau



[1] Lincoln fut assassiné alors qu’il assistait à une pièce de théâtre.

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