Culture

Le formidable embargo de Mark Twain sur son autobiographie

Slate.com, mis à jour le 13.11.2010 à 13 h 59

Ou comment l'auteur de Tom Sawyer avait prévu son marketing post mortem, dès 1906.

Mark Twain en 1907. Wikimedia Commons, domaine public

Mark Twain en 1907. Wikimedia Commons, domaine public

En 1906, Mark Twain écrit à son ami et correspondant régulier, William Dean Howells, pour lui faire part des progrès de son autobiographie:

Demain, j’ai l’intention de dicter un chapitre qui vaudra le bûcher à mes héritiers et agents s’ils tentent de l’imprimer avant l’année 2006 après JC –ce qu’ils ne feront pas selon moi. Il y aura beaucoup de chapitres de cette nature si je vis trois ou quatre ans de plus. L’édition de 2006 fera du bruit quand elle sortira. Je rôderai avec mes autres copains morts pour me rendre compte de la situation. Tu seras le bienvenu.

Twain survécut quatre ans de plus, travaillant sur son autobiographie, laissant entendre qu’elle serait son chef d’œuvre, et mettant l’emphase sur son embargo. «Tout au long de cette autobiographie, je garderai en tête le fait que je parle depuis la tombe, écrit-il dans la préface qu’il avait préparée pour son livre. Je parle de la tombe plutôt qu’avec ma langue vivante pour une bonne raison: je peux ainsi parler librement.» Quand il mourut en 1910, le compte à rebours s’enclencha –ce qui veut dire que cette année, nous avons enfin l’occasion de sentir Twain et ses amis rôdant derrière nos épaules.

Vous le saviez probablement déjà mais ce mois-ci, le Projet Mark Twain publiera «l’édition complète et définitive» de l’autobiographie de Twain. La nouvelle était en gestation tout l’été et l’autobiographie de Twain met depuis en émoi les médias haut de gamme (Granta eut l’exclusivité du premier extrait) comme bas de gamme (Gawker se pencha sur son vibromasseur). Les journaux ont tant parlé de l’histoire que The Onion a même publié un papier parodique sur le sujet. Et tout le monde prend comme point de départ la même analyse: enfin, après un siècle de silence, nous allons rencontrer le vrai Mark Twain, plus sombre que celui qu’on connaît à travers ses oeuvres. Sa dernière volonté sera honorée; nous le lirons non censuré et au moment où nous avons plus que jamais besoin de lui.

Juste une autobiographie de plus

Tout cela est très excitant.  Mais c’est aussi de la pure bêtise. Il y a eu trois éditions précédentes de l’autobiographie de Twain –publiées en 1924, 1940, et 1959– et chacune ignora soigneusement l’embargo de 100 ans imposé par Twain. C’est logique –d’abord, parce que les indications de Twain sont confuses et contradictoires; dans certains passages, il indique 50 ans et 75 ans dans d’autres; et même 500 ans dans une communication à Howells. Mais c’est aussi logique d’un point de vue marketing. En effet, chaque édition de l’autobiographie de Twain, en grande partie grâce à l’embargo de Twain, est devenue un événement littéraire, avec une floraison de critiques, le statut de «best-seller» et un petit parfum de scandale. Avec la nouvelle édition qui  figure déjà dans les meilleures ventes d’Amazon, il est clair que Twain va faire un carton. On peut imaginer ce qui se passe dans sa tombe: Twain est sans doute en train d’y rire, content de voir qu’une gestion habile de sa marque –et du public américain – tourne encore une fois à son avantage.

Dès le début, Twain savait que son autobiographie allait se vendre. «Je n’ai encore jamais permis à un journaliste ou à un biographe de me faire parler d’une circonstance de mon histoire dont je pensais qu’elle mériterait un jour sa place dans mon autobiographie», dit-il à son frère en 1887. Twain travaillait sur son autobiographie, avec des interruptions, depuis 1870, et la question de l’argent n’était jamais très loin dans son esprit. En 1906, Twain missionna Albert Paine pour qu’il écrive une biographie autorisée, et, en privé, il se mit d’accord avec Paine pour que les parties les moins croustillantes de l’autobiographie puissent être «publiées plus tôt, soit en feuilleton soit en livre.» En effet, cette même année, Twain autorisa la publication de 25 «Chapitres de Mon Autobiographie» dans la North American Review.  Déjà, Twain revenait sur ses propres règles, et pour cause: la Review le paya 30.000 dollars.

En 1912, quand Paine termina sa biographie de Twain, il y incorpora quelques extraits croustillants issus de l’autobiographie - dont, 498 ans en avance, certains détails que Twain avait mentionnés à Howells, comme une série de chapitres détaillant les problèmes que la religion posait à Twain. Paine pouvait le faire parce que le testament de Twain précisait qu’avec Clara Gabrilowitsch, la fille survivante de Twain, il avait l’autorisation de s’occuper de ses «productions littéraires». Paine eut aussi le mandat, 12 ans plus tard, de publier la première édition de l’autobiographie - et de caviarder en douce quelques unes de ses critiques sociales et politiques les plus acerbes, ainsi que les chapitres sur la religion.

Le Los Angeles Times prédit à l’époque que l’autobiographie de Twain serait «le livre le plus discuté de la saison». Cette prédiction ne se réalisa pas complètement, mais la plupart des critiques en firent l’éloge - et presque tous firent mention de l’embargo mystérieux de Twain. En fait, l’embargo marcha un peu trop bien, suscitant la suspicion que Paine avait un peu ménagé l’auteur mort. «Restent-ils d’autres pépites à débusquer? demanda un critique. Ou Mark Twain était-il vraiment si pusillanime pour que les objurgations occasionnelles de son livre lui aient parues si virulentes?»

D’autres pépites attendaient, en effet, bien que Paine ne souhaitât pas les partager.  Quand Bernard DeVoto, un romancier et critique préparant un livre sur Twain, demanda à regarder les manuscrits de l’auteur, Paine lui dit qu’ils étaient du «débarras» et que «rien d’autre n’avait besoin d’être écrit sur Mark Twain». Le livre de DeVoto, L’Amérique de Mark Twain, est sorti quelques années plus tard, et il y décrit toute cette correspondance, remarquant pince-sans-rire que «la bienveillance publique m’oblige d’offrir à [la succession Twain] mes services».

Le business Mark Twain

Après la mort de Paine en 1937, Clara accepta l’offre de DeVoto, et puis elle se mit vite à rendre sa vie insupportable. La succession Twain était devenue une grosse entreprise, vendant les droits à tellement de films, de spectacles musicaux, de bandes dessinées, de traductions et d’émissions de radio «Mark Twain» que ses avocats avaient du mal à s’y retrouver. DeVoto y prit sa part et commença à corriger le portrait que Paine avait fait de Twain comme humoriste bienveillant en rédigeant deux nouveaux livres issus du «débarras»Lettres de la Terre, un recueil de nouvelles et de satires, et Mark Twain in Eruption, une nouvelle édition de son autobiographie qui compilait tout ce que Paine avait mis à côté. Par contre, quand DeVoto montra à Clara le manuscrit des Lettres de la Terre, elle demanda qu’il enlève la pièce éponyme, que Twain avait écrit du point de vue de Satan. DeVoto n’arriva pas à la persuader de la garder, et la maison d’édition Harper’s renonça à sa publication.

Son premier projet mort, DeVoto se tourna vers l’écriture de Mark Twain in Eruption. Encore une fois, Harper's lui demanda de concocter le meilleur livre possible. Paine avait employé à peu près la moitié du matériel autobiographique de Twain; DeVoto avait prévu d’utiliser à peu près la moitié de ce qui restait et de l’organiser par sujet, sous des rubriques telles que «Théodore Roosevelt» et «La Ploutocratie». Cependant, peu après que l’éditeur eut accepté le manuscrit, Clara fit part de ses «objections insurmontables». Elle refusa d’approuver tout ce qui s’attaquait à quelqu’un «dont il restait de la famille encore vivante». (La réponse exaspérée de DeVoto: «Sur cette base, la moitié ou presque la moitié de notre livre est supprimée.») Et elle refusa d’inclure les chapitres de Twain sur la religion.    

Pour la première (mais pas la dernière) fois, DeVoto démissionna en furie. Après s’être calmé, il décida d’écrire une longue lettre à Clara, en appelant à sa capacité à voir plus loin que les bas motifs «commerciaux» et, surtout, à son patriotisme. En 1940, DeVoto écrit qu’alors que la liberté dont ils jouissent «devient de plus en plus impossible partout ailleurs dans le monde, nous sommes d’autant plus contraints à en faire preuve et à la promouvoir en Amérique».

DeVoto n’explicita jamais clairement en quoi l’abandon de l’embargo de Twain renforçait la liberté d’expression. Mais Clara fut convaincue, au moins en partie. Elle accepta la publication du matériel social et politique, mais fut inflexible sur les chapitres traitant de la religion. La nouvelle édition de l’autobiographie parût en 1940, et, encore une fois, les critiques adorèrent. «Mark Twain in Eruption met fin pour toujours à la légende du Mark humoriste génial, aimable, fumeur de cigares», écrivit Clifton Fadiman dans The New Yorker. En particulier, Fadiman fit l’éloge de DeVoto pour avoir mis en lumière ce que Twain pensait véritablement de ses contemporains - pour avoir par exemple décrit Andrew Carnegie comme «le repoussant moulin à paroles mensongères qu’il avait sans doute été». DeVoto a dû apprécier une remarque comme ça. Il a sans doute aussi pensé à ces chapitres sur la religion, toujours dans le coffre, avec ce mot: «Edités, pour publication dans Mark Twain in Eruption, par BDV, mais omis à la demande de Mme Gabrilowitsch.»

Quelques années plus tard, l’approche protectrice de Clara eut l’effet radicalement inverse à celui recherché en donnant à l’autobiographie de Twain la plus grande publicité qu’elle n’avait jamais eue. Cherles Neider, romancier et critique, préparait une nouvelle édition de l’autobiographie de Twain – celle-là, plus accessible au lecteur, avait une organisation chronologique à la place du chaos intentionnel que Twain lui avait donné. Clara donna l’autorisation à Nedier de publier 40.000 mots de plus, mais resta ferme sur les chapitres sur la religion. Clara dévoila, quand même, ses raisons: «Nous n’allons certainement pas mêler mon cher père et son caractère supérieur avec tous les Vandales communistes».

Succès en URSS

Alors que Neider eut exactement ce qu’il voulait –l’édition de 1959 de l’autobiographie de Twain est devenue la plus lue et figure même sur les 100 meilleures ventes hors fiction de la maison d’édition Modern Library– Clara eut exactement ce qu’elle ne voulait pas. Pendant toute la Guerre Froide, Twain resta extrêmement populaire en Union Soviétique, où 11 millions de copies de son livre furent imprimées. Les Soviets appréciait chez Twain ses critiques de l’Amérique et ses attaques contre l’establishment littéraire de son pays. La nouvelle édition de son autobiographie préparée par Neider donna aux Soviets ce qu’ils recherchaient.

Et puis, en août 1959, Literaturnaya Gazeta, l’organe officiel de l’Union des Ecrivains Soviétiques, publia la critique brutale de Yan Bereznitsky sur l’édition de Neider. Prenant prétexte de l’omission des idées sociopolitiques de Twain et de l’éviction des chapitres sur la religion (tout cela, bien sûr, relevant de la responsabilité de Clara), Bereznitsky soutint que ceci était encore un exemple de la «relation de l’Amérique officielle avec son plus grand écrivain».

Neider décida qu’il était de son devoir patriotique de répondre. Après avoir fait appel directement à Khrouchtchev, Neider reçut la permission d’écrire une réfutation directe dans la Gazeta. Le combat n’était pas à armes égales - Bereznitsky eut droit à un deuxième article, deux fois plus long que le premier de Neider - mais c’était quand même quelque chose. Neider devint le premier écrivain américain à publier ses idées non censurées dans un organe soviétique, et l’échange fut repris sur la première page des journaux aux Etats-Unis. Harper's mit même les contributions des deux hommes en annexe de l’édition brochée de l’autobiographie. Mark Twain n’a pas mis fin à la Guerre Froide, mais cette dispute, après d’autres tentatives de Neider, convainquit Clara de mettre fin à l’interdiction de publication des écrits encore inédits de son père. Harper's publia Lettres de la Terre en 1962, sept ans après la mort de DeVoto (et deux mois avant celle de Clara). Neider s’était de son côté préparé pour faire une mise à jour de son édition de l’autobiographie de Twain en y incluant les chapitres sur la religion, jusqu’à ce qu’un éditeur de Harper’s intervienne pour dire que la maison d’édition voulait que cela reste «un livre pour toute la famille».

La Hudson Review se mit d’accord pour publier les chapitres dans son édition de l’Automne 1963. Bien que paraissant dans les pages d’une publication littéraire trimestrielle, cela devint une information nationale majeure. L’AP et l’UPI couvrirent l’événement, et leurs papiers furent diffusés à travers tout le pays, avec des titres tels que «Twain's Attack on God, Written as Sick, Bitter Old Man» («L’attaque de Twain contre Dieu, écrit par un homme malade, vieux et amer»). Le meilleur était celui de Norman Vincent Peale, l’auteur de la Puissance de la pensée positive. «C’est une explosion très émotive d’un homme fou de haine et de colère, dit Peale de Twain. Ce qui est décevant, c’est son manque de  caractère; son manque pathétique de courage pour publier cette diatribe de son vivant.

C’est une bonne façon de faire parler de soi que de «parler de sa tombe». C’est aussi une forme de publicité gratuite, qui nous ramène à l’édition la plus récente de l’autobiographie de Twain. Les éditeurs du Projet Mark Twain ont pleinement joué de l’excitation autour de l’embargo de Twain - bien qu’à ce stade, il ait été violé tellement de fois que seulement 5 pour cent de ce «nouveau» tome sera constitué de matériel inédit. (Les deux prochains tomes du projet contiendront encore du matériel inédit, mais il faudra attendre cinq ans.) Lors d’une nième dispute avec Clara, DeVoto écrivait que «si Mark Twain allait continuer à se vendre, il devait continuer à être discuté, et s’il devait être discuté, des livres à son sujet, surtout des livres à controverses, devraient continuer à être écrits». Il semble qu’ils devraient continuer à être édités aussi. L’amnésie culturelle, que cette dernière édition de l’autobiographie de Twain souligne, indique que le livre n’est pas encore devenu une partie du canon. Peut-être, cette fois, la pub y contribuera-t-elle.

Craig Fehrman
Craig Fehrman
fait un doctorat en anglais à Yale et écrit un livre sur les présidents américains et leurs livres.

Traduit par Holly Pouquet

Photo: Mark Twain Cigar. Wikimedia Commons, domaine public

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