Life

Dites bonjour à l'appareil photo

Ariane Nicolas, mis à jour le 19.11.2010 à 10 h 06

Dans de plus en plus de tournages, la caméra est délaissée au profit du réflex numérique. Même dans les rédactions télé. Les changements que cela induit ne sont pas que techniques.

Zoom Zoom / Kyle May via Flickr CC License By

Zoom Zoom / Kyle May via Flickr CC License By

Les révolutions technologiques, c’est un peu comme le rock. Il y a ceux qui ne vivent que pour elles, ceux qui hésitent, ceux qui disent «c’était mieux avant» et ceux qui s’en foutent royalement. Les rédactions télé françaises feraient partie de la deuxième catégorie. Avec pas mal de retard sur leurs collègues anglo-saxonnes, elles ont compris qu’une révolution venait de s’opérer dans leur milieu: la vidéo sur appareil photo.

Cette fonctionnalité n’existe que depuis un ou deux ans sur le marché des réflex numériques mais présente des capacités tout à fait nouvelles. Grâce au capteur «Full frame», un petit concentré de technologie qui permet notamment de jouer à fond sur la profondeur de champ, l’appareil photo peut rendre un effet quasi-cinématographique: l’image paraît beaucoup plus «chaude» et léchée et permet surtout d’avoir une mise au point extrêmement précise. Ce qui veut dire, concrètement, qu’à l’inverse d’une caméra classique, je peux filmer le bout de votre nez en décidant que seule cette partie de votre visage sera nette, et laisser vos oreilles, vos cheveux et l’arrière plan complètement flou.

Et ça, pour les journalistes reporters d’image (JRI) qui filment pour la télé, ça change beaucoup de choses.

Toute premières fois

Vous ne l’avez peut-être pas remarqué, mais certaines émissions ont déjà abandonné les caméras classiques. Après le buzz créé l’an dernier par le fameux Canon EOS 5D Mark II (déclinable en 1D ou 7D), plusieurs chaînes (notamment publiques) s’y sont mises. Les plateaux de Thalassa, par exemple, sont désormais filmés par ces appareils photos fixés sur un pied. Une partie du documentaire réalisé par Hervé Chabalier sur Haïti l’a également été, tout comme certains morceaux de reportages pour l’émission 13h15, le samedi, après le JT de France 2. Le phénomène est également bien connu des téléspectateurs de la BBC, de CNN ou de certains programmes au Canada.

L’initiative la plus poussée en matière de reportage «à chaud» n’a guère plus de trois semaines en France et nous vient de TF1, chaîne où une équipe a tourné un sujet en entier avec un 5D*. Au programme: zooms et dézooms, effets floutés, couleurs fluides mais vives, contrastes impeccables… l’image est moins plate qu’un reportage traditionnel, et paraît presque plus réelle. Difficile de nier la beauté des plans.

Les rédacteurs en chef du JT week-end ont accepté ce tournage à titre d’expérimentation: l’équipe, composée de quatre personnes, a donc loué un 5D (500 euros par jour, sur quatre jours) et s’est lancée dans l’aventure.

Le journaliste, Guillaume Hennette, est plutôt satisfait du résultat:

«Le rendu de l’image est vraiment beau, avec ce grain particulier et cette jolie profondeur de champ. Gros point positif sur le tournage de nuit également, puisqu’on n’avait pas besoin d’éclairage supplémentaire. En revanche, la prise de son a été une grosse galère. Comme les micros ne sont pas encore au point, on a préféré enregistrer l’ambiance à l’aide d’une autre caméra. Il a donc fallu utiliser un clap, comme au cinéma, pour synchroniser le son et l’image sur les deux appareils.»

Le mag oui, le news non

Certes, pour un premier test, l’équipe s’en sort plutôt bien. Mais même mieux rodés à la bête, ils n’envisageraient pas de filmer avec cet appareil un sujet court, tourné à pleine vitesse. Dans une note distribuée en interne, Alexis Pinel et Renaud Villain (respectivement monteur et cadreur sur le tournage) émettent de nombreuses réserves au sujet de l’appareil: le 5D n’est pas assez ergonomique, pas assez stable, pas assez fiable au niveau du son… Par ailleurs, pour des raisons de compatibilité entre la carte mémoire (une carte CF) et le logiciel de montage (Final Cut, en l’occurrence), le déchargement des données peut s’avérer particulièrement long, ce qui rend grosso modo impossible de réaliser un sujet en moins de deux heures. Or, quand on travaille pour les JT de 13h ou de 20h, la moindre minute compte… Conclusion de l’équipe: l’appareil pourrait être utile «pour certains sujets magazine (…), pour des sujets culture, des portraits, des plateaux télé ou tout ce qui implique que l’on peut storyboarder avant de tourner».

Autrement dit, la révolution technologique que certains appellent de leurs vœux, comme chez Owni.fr, est à prendre avec des pincettes. Mis à part France 24, cité dans cet article, aucune rédaction n’a fait l’acquisition de tels boîtiers. Au pire, les chaînes préfèrent se fournir chez des loueurs de matériel comme Planipresse, qui a récemment acheté vingt-cinq Canon 5D. Des réflexs numériques qui «ne restent jamais inutilisés bien longtemps», assure son patron, mais sont encore en majorité loués par des institutionnels ou des boîtes de prod publicitaires.

Et vu du canapé?

Puisque l’on parle d’info télé et non de clips musicaux ou de courts-métrages, venons-en au fond du problème. L’esthétisation de l’image ne doit pas être un simple gadget. Elle doit se mettre au service d’une seule cause: l’information. Et là, une autre question se pose, au-delà de la technique: l’aspect «cinématographique» de l’image a-t-elle sa place au JT? Le débat n’est pas encore tranché, mais a de quoi faire réfléchir. Un exemple tout simple. Vous regardez à la télé l’interview en gros plan d’une femme qui vient manifester. Son visage est net, mais en arrière-plan vous ne voyez pas grand-chose: manifestants, passants, policiers, hommes ou femmes… tout est un peu flou, comme mélangé. «Waouh, on se croirait dans le dernier Xavier Dolan!», vous direz-vous peut-être. Mais vous perdrez aussi beaucoup au change. Votre œil sera forcé de se fixer sur la lèvre supérieure de la dame, sur son front ou sa boucle d’oreille qui par ailleurs vous horripile. Ailleurs, vous ne verrez presque plus rien. Ni le nom de la boutique au coin de la rue, ni la couleur des feuilles ni même la forme des nuages dans le ciel. Vous n’aurez plus qu’un seul choix: regarder le visage de la femme. C’est tout.

A ce moment-là, vous regretterez peut-être votre bonne vieille image plate, celle qui permettrait au moins à votre regard de se balader où bon lui semble. Et vous attendrez d’aller au cinéma pour pouvoir vous émerveiller devant un Xavier Dolan.

Ariane Nicolas


* Je parle ici essentiellement du 5D, car c’est lui qui incarne cette nouvelle génération de réflexs numériques. Mais il existe également chez les concurrents le Nikon 3DS D3S ou le Sony A900 (entre autres). Des caméras avec Full Frame seront également bientôt commercialisées, notamment chez Sony.

Article mis à jour le 19 novembre 2010, merci aux commentaires sous l'article et sur notre page Facebook.

Photo: Zoom Zoom / Kyle May via Flickr CC License By

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