Life

Retour vers les jupes de maman

Juliet Lapidos, mis à jour le 15.11.2010 à 16 h 09

Ou comment Retour vers le futur a introduit l’inceste dans un film familial.

Back to the future 1, Jinho Jung via Flickr CC License by

Back to the future 1, Jinho Jung via Flickr CC License by

Quand Retour vers le futur est sorti il y a 25 ans, j’étais trop jeune pour aller le voir au cinéma. Mais quand j’ai atteint l’âge de louer des vidéos je l’ai regardé en boucle—avec E.T. et Cluedo. Michael J. Fox y joue le rôle de Marty McFly, un ado des années 1980 qui se retrouve par accident en 1955 et doit, comme le titre l’indique, retourner dans le futur: choix de film tout naturel pour un enfant. Mais quand on y réfléchit, ce film aborde des sujets généralement réservés aux adultes, ou, pour être plus précis, aux adultes scandinaves: les relations sexuelles avec ses parents, et comment inciter les auteurs de ses jours à faire l’amour.

En primaire, je n’avais que vaguement conscience de l’existence de ces thèmes incestueux. Mais une fois passé le cap du BEPC, personne ne peut les rater. J’ai regardé de nouveau Retour vers le futur à l’occasion de son 25e anniversaire (il est désormais disponible en Blu-ray), et je peux témoigner que l’inceste est incontestablement un élément central de l’intrigue. Ce qui est génial avec Retour vers le futur, cependant, c’est qu’il parvient quand même à convenir à tous les publics. C’est un film sur les relations sexuelles avec un parent, visible par toute la famille.

L'histoire

Petite révision: nous faisons d’abord la connaissance de Marty, un ado fan de skateboard et de guitare électrique, en 1985. Son père, George (Crispin Glover), se laisse tyranniser par son patron, Biff Tannen (Thomas F. Wilson). Sa mère, Lorraine (Lea Thompson), boit trop. Déprimé par ces losers, Marty trouve le réconfort auprès de Doc Brown (Christopher Lloyd), qui vient d’inventer une machine à remonter le temps à partir d’une DeLorean DMC-12. Puis, échappant à une fusillade par des terroristes libyens dans le parking d’un centre commercial, Marty s’enfuit dans la DeLorean et se retrouve en 1955—l’année où Doc a eu l’idée de génie qui allait le conduire à fabriquer sa machine à remonter le temps et où les parents de Marty tombèrent amoureux.

Peu de temps après son arrivée dans le passé, Marty surprend son père sur un arbre perché, en train d’épier Lorraine. Lorsque George tombe de sa branche, Marty lui sauve la vie en lui évitant de se faire écraser par une voiture mais se fait lui-même percuter et perd connaissance. Grave erreur. Le conducteur du véhicule n’est autre que le père de la jeune fille, et l’accident était justement sensé rapprocher George et Lorraine. Or, dans cette histoire alternative, c’est Marty et Lorraine qui se rencontrent. Lorraine tombe sous le charme de son fils, et Marty doit non seulement trouver le moyen de revenir en 1985, mais également de transférer les sentiments que sa mère éprouve pour lui vers son père. Sinon, ni son frère, ni sa sœur ni lui ne verront jamais le jour.

Voilà qui paraît bien poisseux. Tellement poisseux même que quand les auteurs, Bob Gale et Robert Zemeckis, soumirent l’idée de Retour vers le futur à Disney, le studio leur aurait répondu que l’idée d’une mère tombant amoureuse de son propre fils ne convenait pas à son image de marque. Universal donna le feu vert au projet, mais l’objection de Disney ne fut pas perdue pour le producteur Steven Spielberg, qui déclara un jour au magazine Empire qu’il «trouvait le côté œdipien vraiment répugnant».

Un amour plutôt logique

Et pourtant, l’engouement de Lorraine ne paraît jamais incompatible avec la philosophie Disney. Retour vers le futur présente l’attraction mère-fils non comme une perversion, mais comme l’une de ces choses qui vous tombent dessus et paraissent plutôt logiques finalement, quand on y pense, puisque dans cette réalité-là, mère et fils ont le même âge. Gale eut l’idée de Retour vers le futur en feuilletant l’album du lycée de son père. «Mince, et si j’avais été au lycée avec mon père, est-ce qu’on aurait été copains?» s’est-il demandé. La relation Lorraine-Marty n’est pas tellement différente. Si le père et le fils avaient été contemporains, auraient-ils été amis? Si la mère et le fils avaient été contemporains, auraient-ils été amoureux?

Lorraine ne se doute naturellement pas une seconde que Marty est son fils—ce n’est pas sa progéniture qui l’attire, mais un étranger jeune et sexy. Marty sait que Lorraine est sa mère, ce qui permet d’élargir le champ de l’horreur pour le spectateur quand il se rend compte de sa beauté («Vous êtes ma m, vous êtes ma m…mais vous êtes si, si, heu…mince!» bafouille-t-il). Ce qui permet à la scène d’afficher un côté comique plutôt que tragédie grecque, c’est le fait que Lorraine soit vraiment, hum, mince: Marty ne fait qu’exprimer un état de fait dérangeant.

L’intrigue œdipienne ne choque pas, simplement parce que nous n’avons droit qu’à la moitié de l’histoire d’Œdipe—uniquement à la partie mère-fils, pas au parricide. Œdipe tue son père, Laïos, à un carrefour. Marty sauve George dans une rue de banlieue—renversement, explicite ou pas, de ce moment. En outre, Marty ne veut pas supplanter son père; au contraire, il passe la plus grande partie du film à essayer de réunir ses parents.

Sexualité des parents

Ce qui nous mène à l’autre aspect bizarre de Retour vers le futur. La plupart des gens évitent de penser à la sexualité de leurs parents. Nous acceptons l’idée que nos parents aient copulé au moins une fois (ou deux, ou quel que soit le nombre d’enfants dans la fratrie) dans un lointain passé et ne voulons pas en savoir avantage. Marty ne peut pas se permettre de ne pas s’en mêler. Il doit s’impliquer de façon directe dans la vie amoureuse de ses parents s’il veut assurer sa propre existence.

Cette implication et la bizarrerie qui l’accompagne ne sont nulle part aussi flagrantes que pendant la féérie dansante des sirènes, le bal de l’école, où George et Lorraine sont censés échanger leur premier baiser. De la scène, où il remplace un guitariste, et tout en jouant «Earth Angel» avec Marvin Berry and the Starlighters, Marty regarde ses parents danser et espère qu’ils vont s’embrasser—ce qui garantira que l’histoire a repris son cours normal. Sur une photo coincée dans les cordes de sa guitare, qui montrait autrefois les trois frères et sœurs, seul Marty est encore visible. L’idée est que si George n’embrasse pas Lorraine, l’image de Marty disparaîtra aussi, ce qui signifie qu’il ne naîtra jamais. S’il l’embrasse, non seulement l’image de Marty restera intacte, mais celle de son frère et de sa sœur réapparaîtra. Visualisation astucieuse d’un drame abstrait, qui appuie l’idée que Marty n’est pas seulement en train d’attendre que ses parents se roulent un patin mais aussi qu’ils fassent l’amour et conçoivent son frère et sa sœur aînés, et enfin, lui-même. C’est une scène primitive qu’il anticipe avec tant d’impatience.

Regarder vos parents faire l’amour (au moins symboliquement) non pas une fois, mais trois, doit sans doute provoquer de graves traumatismes. Sigmund Freud pensait que l’un de ses patients les plus célèbres, Sergueï Pankejeff, «l’homme aux loups», avait été témoin d’une scène de ce genre (a tergo, rien de moins), et mit ses futures névroses sur le compte de cet événement. La détresse psychique n’étant pas particulièrement adaptée à un jeune public, Marty n’en souffre donc pas du tout. Eh non—quand George embrasse Lorraine, Marty est si heureux qu’il entraîne Marvin Berry et son groupe dans une interprétation effrénée de Johnny B. Goode, qui culmine dans un solo de guitare plutôt paillard et suggestif. L’orgasme (symbolique) de ses parents provoque le sien. En d’autres termes: Marty se masturbe (symboliquement) devant ses parents qui font (symboliquement) l’amour.

Retour vers le futur n’était pas la première histoire de science-fiction à utiliser le voyage dans le temps comme moyen d’introduire un zeste d’inceste. Dans le livre Time Enough for Love de Robert Heinlein (1973), le héros «bondit» en 1916 et tombe amoureux de sa propre mère. Contrairement à Marty, il couche avec elle. Ce qui est inhabituel dans Retour vers le futur, c’est que le film utilise des éléments de tragédie grecque et des études de cas psychanalytiques et compile le tout dans un format tout public—en nous disant qu’il n’y a vraiment pas de quoi se passer la rate au court-bouillon. La vie sexuelle de nos parents n’a rien de dégoûtant; c’est même une chose joyeuse. Sans elle, nous ne serions pas là.

Juliet Lapidos

Traduit par Bérengère Viennot

Photo: back to the future 1, Jinho Jung via Flickr CC License by

Juliet Lapidos
Juliet Lapidos (26 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte