Monde

Ne pendez pas Tarek Aziz

Christopher Hitchens, mis à jour le 16.11.2010 à 3 h 06

La condamnation à mort du sbire de Saddam Hussein menace une démocratie irakienne déjà extrêmement fragile.

Tarek Aziz en 1998. REUTERS/Jamal Saidi

Tarek Aziz en 1998. REUTERS/Jamal Saidi

La décision du Haut Tribunal irakien de condamner à mort Tarek Aziz doit être énergiquement combattue, et ce pour plusieurs raisons. Certes, en tant qu'homme de main et adjoint de longue date de Saddam Hussein, son nom est moralement souillé de crimes comptant parmi les plus épouvantables de l'histoire récente, mais sa peine capitale n'est pas justifiée par sa participation à l'annexion du Koweït, à la destruction des Arabes des marais ou à la tentative de génocide de la minorité kurde d'Irak (en effet, certains documents montrent qu'il a plutôt conseillé à son patron de renoncer à son attaque insensée contre le Koweït, en 1990).

Pour son rôle relativement mineur dans ces événements, il a d'ores et déjà été condamné à une peine d'emprisonnement qui l'aurait gardé en prison jusqu'à sa mort -il est aujourd'hui vieux et impotent- naturelle. Non, Aziz a été condamné à mort à cause de son rôle soutenu dans la répression du mouvement Dawa, une faction religieuse chiite ayant des liens avec l'Iran, qui menait une résistance armée contre le régime baasiste et qui, aujourd'hui, est devenue un parti politique. Son leader, Nouri al-Maliki, est actuellement -ou devrait-on dire théoriquement?- le Premier ministre d'Irak.

Le seul signe de vie depuis mars

La décision de condamner Tarek Aziz à mort est quasiment le seul signe de «vie» donné par les cercles officiels irakiens depuis les élections du 7 mars dernier. Et cela semble confirmer l'idée selon laquelle Maliki voit la politique à travers les yeux froids d'un fanatique religieux ordinaire.

J'ai reçu un courrier de certains de mes camarades à Bagdad cette semaine, soit exactement huit mois après la fin du scrutin. La classe politique irakienne, me disent-ils, a visiblement accompli ce qui semblait impossible en faisant passer le régime pakistanais d'Asif Ali Zardari pour un modèle de pluralisme et de bon gouvernement. Mais malgré tout cela, m'écrivent-ils, le peuple irakien tient bon et n'est toujours pas dégoûté par l'idée démocrate.

Le matin même où je recevais cette lettre, le Washington Post publiait un article à la fois court et poignant. Ce papier décrivait une action en justice menée devant le Tribunal du district de Bagdad par un collectif d'«associations de défense des droits de l'homme et de représentants de la société civile». L'accusation demandait aux parlementaires irakiens de rembourser leurs salaires déjà perçus et de renoncer à de futurs traitements tant qu'ils n'auront pas surmonté la torpeur léthargique ayant privé le pays des fruits d'un droit de vote durement acquis. Il y a peu, le même collectif avait réussi à convaincre la Cour suprême irakienne d'ordonner aux parlementaires de reprendre leurs débats.

Impossible de réduire les Irakiens au silence

J'ai toujours tendance à me frotter les yeux quand je lis ce genre de choses, plus que je ne le fais quand j'apprends que les avocats de Tarek Aziz préparent leur appel tout en se plaignant des conditions de détention auxquelles leur client doit se soumettre. Des groupes de citoyens approchent les tribunaux; des pétitions circulent sur la manière de siéger des parlementaires; des radios et des chaînes de télévision en contestent les enjeux et les résultats; des millions d'Irakiens se joignent au débat par téléphone portable ou Internet; des partis chiites, sunnites et laïcs se disputent l'allégeance du bloc kurde à l'Assemblée... Les gens comprennent-ils quelle différence radicale cela implique?

La première fois que je me suis rendu en Irak, il était illégal d'importer des machines à écrire dans ce pays. La fois suivante, la région kurde était un désert fumant vidé par des déportations et des expulsions de masse, desséché par des armes chimiques. Ceux qui se plaignaient du régime, ou qui étaient suspectés de le faire, n'étaient pas en mesure de profiter des tribunaux et ne pouvaient pas non plus se faire entendre à l'antenne. Non, ils ont disparu derrière les sinistres enceintes de la prison d'Abou Ghraib ou dans l'un des nombreux charniers que l'on découvre encore aujourd'hui à travers le pays. A l'heure actuelle, la censure existe encore et les journalistes ne sont pas vraiment les bienvenus, mais il est quasiment impossible de réduire à nouveau les Irakiens à la terreur et au silence dans lesquels ils avaient pris l'habitude de vivre.

Vendetta religieuse

Aujourd'hui, tout Irakien désirant exprimer une opinion démocratique ou non-sectaire doit toujours faire face à d'immenses dangers, mais ces dangers ne viennent plus trop de l'État. Ils viennent de ces gangs d'assassins rôdant jour et nuit et qui trouvent, presque tous les jours, des moyens de massacrer des civils, soit individuellement, soit en masse*. En raison d'une quelconque convention, nous en sommes toujours à appeler ces gens des insurgés (dans le récent et soutenu débat autour des révélations de Wikileaks, les crimes immondes perpétrés par les «insurgés» étaient eux aussi décrits en des termes semi-neutres dans la presse qui les imputait à «d'autres Irakiens», qu'importe si les témoins du dernier massacre de la congrégation chrétienne de Bagdad ont déclaré avoir entendu parmi les meurtriers des accents arabes étrangers). Mais comment est-il possible de décrire ces actions comme de la rébellion ou de l'insurrection, surtout dans une société qui offre aujourd'hui à ses citoyens des moyens légaux de contester le régime et de lui demander réparation?

Voici un aspect de notre intervention qui demeure toujours non-quantifiable. Comme en Afghanistan, nous ne pouvons pas connaître les effets à long terme de la promulgation d'une constitution fédérale, de la tenue d'élections, de l'ouverture de cliniques et d'écoles pour les femmes ou de la tentative de défense du droit des minorités. Et les gouvernements afghan et irakien sont des simulacres tellement misérables des principes qu'ils sont censés incarner que les résultats sont encore plus difficiles à évaluer. Ces principes peuvent même être discrédités s'ils s'allient à de la corruption. Néanmoins, nous devons toujours rester au côté de ces Afghans et de ces Irakiens qui luttent contre vents et marée pour que ces principes deviennent réels et durables.

Au moins, nous pouvons dire avec certitude que l'exécution proposée de Tarek Aziz, tout comme l'horrible cirque qui avait accompagné la pendaison de Saddam Hussein, ne peut en rien faire émerger un nouveau modèle de société. En plus de s'inscrire dans une vendetta religieuse, sa mort aurait trop de choses en commun avec les anciennes et sanglantes «transitions» d'un régime irakien à un autre. Il n'y a pas si longtemps, Aziz était encore un prisonnier des États-Unis: il est donc d'autant plus important que les Américains se fassent entendre sur cette question.

Christopher Hitchens

Traduit par Peggy Sastre



* en français dans le texte

Christopher Hitchens
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