Economie

Monnaies: une drôle de guerre

Le Cercle des économistes, mis à jour le 12.11.2010 à 9 h 09

La soi-disant guerre des monnaies n'est que le prélude d'un conflit qui pourrait être dévastateur et marquer le retour en force du protectionnisme.

Panier de devises Jo Yong hak / Reuters

Panier de devises Jo Yong hak / Reuters

Après des mois de tension croissante sur le terrain de jeu des devises internationales, la mise en garde lancée depuis Washington a sonné, dans la voix de son auteur, comme le geste de l’arbitre qui siffle la fin de la partie. L’auteur de la déclaration, à la veille d’une réunion du G7, début octobre, n’a fait que renforcer la forte impression de malaise général. L’homme en question: Dominique Strauss-Kahn, Directeur général du Fonds Monétaire International. L’alerte lancée dans le Financial Times: les «menaces très graves» que feraient peser sur l’économie mondiale une guerre des monnaies entretenue à coup de dévaluations compétitives.

Pour conforter cette opinion, il suffisait de se reporter au quotidien Le Monde daté du 7 octobre 2010 et y lire un DSK inquiet: «Je crains qu’avec l’amélioration de la conjoncture, la tentation de solutions nationales se fasse plus forte, notamment en matière de monnaies. On l’a vu avec l’intervention japonaise pour faire baisser le yen, avec les alarmes brésiliennes face à la montée du real. Je prends très au sérieux la menace d’une guerre des monnaies, même larvée, il faut l’éviter, le FMI fera des propositions en ce sens.» Le patron de ladite institution ne pouvait être plus clair.

Ainsi donc, assistera-t-on à des jeux dangereux, des mouvements irrationnels, une bataille commerciale consécutive à la timide reprise, des initiatives nationales aux forts relents protectionnistes ou les monnaies sont-elles réellement déjà entrées en «guerre», si tant est que l’expression soit appropriée? Le mot est trop lourd de sens pour que nous ne nous posions quelques instants et comparions les analyses des membres du Cercle des économistes.

Mouvements rationnels ou retour des rivalités?

Tout d’abord, un peu de pédagogie. «S’il y a un mécanisme qui fonctionne particulièrement bien aujourd’hui c’est celui des changes, affirme Anton Brender. Les marchés des changes sont guidés par les écarts de taux d’intérêt, plus précisément les écarts de politiques monétaires anticipées.» «Lorsqu’un pays, pour essayer de soutenir son économie, baisse ses taux, ce qui compte est de savoir dans quelle mesure cela va réduire l’écart de taux par rapport à ses voisins. C’est à partir de ce moment que naît la compétition», explique le directeur des Etudes économiques de Dexia Asset Management, pour mieux appuyer le caractère rationnel des mouvements constatés.

Ecarts de taux anticipés, telle est donc, selon lui, la sacro sainte règle du fonctionnement des marchés monétaires.

Certes, conjoncture oblige, pratiquement tous les pays développés sont aujourd’hui bien aise de disposer d’une monnaie faible qui favorise les exportations. «Tous les pays ont besoin de soutenir leur économie par le change. La première conséquence de la situation actuelle est que tous les pays vont garder leurs taux bas», poursuit Anton Brender. Jean Pisani-Ferry, lui, met justement l’accent sur la conjoncture générale sur fond de rivalités commerciales grandissantes. «Nous sommes dans un contexte de faiblesse de la demande globale. Chaque pays essaie de tirer la demande à lui en ayant une monnaie dépréciée. On voit clairement des signes de différents pays qui commencent à jouer la carte de dévaluations compétitives ou, à tout le moins, ne veulent pas laisser leurs monnaies trop s’apprécier», observe le Directeur de l’Institut Bruegel qui rejette «la métaphore étrange» de «guerre».

L’avis est plus tranché pour son confrère Christian Saint-Etienne. «La guerre des monnaies est commencée, assène-t-il. Cette guerre est liée à l’incapacité de coordonner les économies mondiales. C’est un sous produit de la concurrence entre les Nations», conclut-il en plaçant en Chine l’un des nœuds gordiens de l’évolution du système: «Il est clair, actuellement, que le déblocage de la situation entre le yuan et le dollar est fondamental.»

Face à ces avis partagés, Jean-Hervé Lorenzi préfère parler de «double simulacre». De la part des Européens d’abord: «Nous devrions faire entendre notre voix beaucoup plus fortement mais nous n’en n’avons pas les moyens politiques», constate le Président du Cercle des économistes. Des Etats-Unis ensuite: «Pour que la guerre des monnaies puisse jouer un rôle sur le rééquilibrage de la balance commerciale américaine, il faudrait que le dollar baisse par rapport à l’Euro et au Yuan d’au moins 50%. Ce qui n’est pas du tout à l’ordre du jour», estime Jean-Hervé Lorenzi, convaincu que «pour le moment, le concept de guerre des monnaies est très abstrait. Nous sommes dans une guerre de position. Les Américains n’ont pas intérêt à consommer le conflit avec la Chine – comme ils l’ont fait sur le plan commercial avec le Japon il y a trente ans – car ils n’ont pas de solution à court terme pour se substituer à la production chinoise. Ils font donc semblant. J’insiste: c’est un simulacre, une drôle de guerre», conclut-il.

Relents protectionnistes

Pascal Lamy, Directeur général de l’Organisation mondiale du commerce, l’a clairement déclaré dans une interview accordée au quotidien Les Echos du 20 octobre 2010: «Si la querelle sur les taux de change s’envenime, les pays qui n’ont pas d’outils monétaires à leur disposition risquent d’aller piocher dans les outils protectionnistes classiques de la politique commerciale.»

Retour des politiques protectionnistes! Voilà le pendant – ou le résultant – de la fameuse guerre qui ne veut pas dire son nom.

A en croire Philippe Trainar, le danger est plus que réel. «La pression a monté d’un cran et les Etats-Unis se sont engagés dans cette direction. Cette guerre des monnaies, qui n’est que le prélude au retour des politiques protectionnistes, va avoir des effets décevants. Il y aura les gagnants et les perdants. Ces derniers passeront rapidement à des mesures de rétorsion telles que limiter les exportations et les importations, voire les sorties de capitaux», analyse le Directeur de la stratégie du groupe de réassurance SCOR, avant de conclure: «Nous entrons dans la phase de matérialisation et dans un schéma risqué.»

Et maintenant, que faire? Reconstruire le système monétaire international.

Selon Agnès Benassy-Quere, Directrice du CEPII, le terme «guerre» n’est pas le plus adapté car «le vrai sujet, c’est le système lui-même». Y a-t-il adéquation entre économies réelle et monétaire? Rien n’est moins sûr. Existe-t-il une force de rappel pour réduire les déséquilibres mondiaux? Que nenni. Dès qu’un problème majeur apparaît, le G20 se réunit pour y remédier. Il n’existe, à ce jour, aucune force de marché capable de réduire le déséquilibre. Faut-il alors totalement changer le système monétaire international? Oui, mais «cela ne se décide pas», répond Agnès Benassy dont les travaux intègrent les perspectives d’avenir et le rôle futur de la monnaie chinoise dans cette architecture mondiale. Quant aux principaux intéressés, les Chinois: «ils feront ce qu’ils veulent, quand ils veulent», ponctue Jean-Paul Betbeze, Directeur des études économiques du Crédit Agricole.

Et l’euro dans tout cela?

A l’heure de la mondialisation galopante, la vie n’est pas un long fleuve tranquille pour la zone euro, mais il ne faut pas se tromper de diagnostic. Pour Jacques Mistral, «depuis la négociation du Traité de Maastricht, les milieux financiers anglo-saxons et la presse financière sous-estiment la profondeur des intérêts communs des pays de la zone euro à adopter une monnaie unique et la préserver comme telle. Ils sous-estiment le fait qu’en Europe il y ait des industriels, des commerçants, et un très grand intérêt à avoir des marchés homogénéisés par la monnaie commune». L’économiste se félicite également des perspectives du trimestre à venir: «Nous allons voir mises sur pieds les institutions et les méthodes qui vont donner plus de cohérence à la zone euro… dans quelques mois, les marchés s’intéresseront à autre chose», anticipe t-il. Mieux: «On va redécouvrir que l’euro est une monnaie bien gérée. Donc, à un horizon non déterminé, je m’attends plutôt à un rebond qui changera totalement la nature des problèmes que l’on se pose aujourd’hui.»

Dans le contexte agité que nous traversons, la concrétisation des prédictions de Jacques Mistral serait la bienvenue. Quant aux rivalités qui stressent les devises autant que les opérateurs, la prochaine réunion du G20 à Séoul offrira une alternative: poser les bases réelles et concrètes d’un monde monétaire nouveau, ou laisser se développer une planète qui pivoterait autour d’un axe constitué d’une somme inépuisable d’individualismes ravageurs.

Emmanuel Cugny

Photo: Panier de devises Jo Yong hak / Reuters

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