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L'Inde et les Etats-Unis condamnés à s'allier

Foreign Policy, mis à jour le 18.11.2010 à 7 h 17

Pourquoi l’Inde doit passer d’une «autonomie stratégique» à une «coopération stratégique» avec les Etats-Unis.

Le Premier ministre indien Mammohan Singh et Barack Obama Jason Reed / Reuters

Le Premier ministre indien Mammohan Singh et Barack Obama Jason Reed / Reuters

Barack Obama vient de terminer une visite de trois jours en Inde. Une nouvelle étape dans le rapprochement commencé depuis plusieurs années entre New Delhi et Washington.

Contrairement aux gouvernements qui se succèdent à Washington, où l’on n’hésite pas à exposer clairement et bruyamment sa vision de l’ordre mondial, la bureaucratie qui se perpétue à New Delhi et décide de la politique étrangère indienne estime que le silence est d’or. Mais la répugnance de Delhi à faire connaître sa stratégie internationale ne signifie pas nécessairement qu’elle n’existe pas. Depuis que l’Inde a opté pour la mondialisation, au début des années 1990, un certain nombre de ses objectifs stratégiques traditionnels ont évolué, et leur évolution a pris de la vitesse à mesure que la croissance économique de ce pays s’est accélérée au cours des dernières années.

Pourtant, les Etats-Unis ne savent pas encore vraiment à quoi s’en tenir au sujet des objectifs de leur allié potentiel. En dépit des importantes avancées qu’ont connues les relations indo-américaines sous la présidence de George W. Bush et du consensus politique qui règne à Washington sur l’opportunité d’appuyer la montée de l’Inde, l’administration Obama a du mal à progresser de manière significative sur le plan stratégique. Pour les représentants américains qui s’occupent de l’Afghanistan et du Pakistan, il semble que l’Inde – et en particulier sa réticence à faire des concessions sur le Cachemire qui pourraient sans doute encourager le Pakistan à coopérer davantage en Afghanistan – fasse partie du problème. Les négociateurs américains qui travaillent sur le changement climatique et le commerce trouvent que la vieille Inde non-alignée, connue pour sa susceptibilité, est toujours aussi ombrageuse. Et le Pentagone s’efforce vainement d’amener New Delhi à coopérer militairement dans un cadre fixé par les Etats-Unis. Mais les stratèges américains ne devraient pas se décourager: à condition de s’armer de patience, de se résigner à donner des gages pendant longtemps et surtout d’envisager à plus long terme ses relations avec Delhi, Washington finira par trouver des motifs de grande satisfaction dans la politique étrangère indienne.

La coopération stratégique avec les Etats-Unis est cruciale, New Delhi le sait.

Le problème des décideurs stratégiques indiens n’est pas tant qu’ils ne veulent pas conclure un marché de grande ampleur avec les Etats-Unis; ils négocient pour obtenir des conditions équitables. Ils doivent aussi faire changer d’attitude une élite politique et une bureaucratie qui s’adaptent trop lentement aux nouvelles obligations qu’entraîne une association plus étroite avec Washington. Mais il ne faut pas s’y tromper: depuis une quinzaine d’années, s’allier aux Etats-Unis est la priorité absolue de l’establishment indien en matière de politique étrangère. 

La géostratégie indienne repose sur quatre grands objectifs. Sur chacun de ces quatre points, la coopération stratégique avec les Etats-Unis est cruciale.

Premier objectif de l’Inde: pacifier l’AfPak

Le premier objectif de l’Inde est de pacifier la partie nord-ouest du sous-continent, la région AfPak, comme on dit à Washington. Au cours des 2 500 dernières années, tous les grands empires qui ont gouverné cette région du monde, des Maurya à l’Empire britannique des Indes, ont éprouvé des difficultés à contrôler ces pays agités situés au-delà de l’Indus, qui matérialise la frontière occidentale du sous-continent.

En effet, depuis qu’Alexandre le Grand et son armée ont débarqué sur les berges de l’Indus, les forces militaires et les idéologies étrangères sont presque toujours entrées dans ce qui est aujourd’hui l’Inde en suivant la route du nord-ouest. Par le passé, l’Inde a réussi à absorber les envahisseurs et à changer leur idéologie. Pour cela, il lui a suffi de disposer d’assez de temps. Mais affaiblie par le partage du sous-continent opéré en 1947 et confrontée pendant la Guerre froide à un Pakistan soutenu par les Etats-Unis et la Chine, l’Inde a eu peu de temps et d’espace pour gérer le conflit avec son frère à problèmes du nord-ouest.

Bien souvent, les commentateurs américains ignorent la menace que représente l’armée pakistanaise. Les stratèges indiens, eux, ne peuvent pas se permettre ce luxe. Dotées de l’arme nucléaire et alliées de l’islam radical, les forces militaires pakistanaises demeurent un véritable danger. Une situation d’autant plus complexe que les Etats-Unis dépendent actuellement d’Islamabad pour mener à bien leurs objectifs en Afghanistan et dans les zones tribales du côté pakistanais.

Le défi pour l’Inde ne se limite pas à gérer ses désaccords avec la politique étrangère de la Maison Blanche vis-à-vis de l’Afghanistan et du Pakistan. Le gouvernement indien n’a pas le choix: il doit coopérer avec Washington pour stabiliser le nord-ouest. Cela implique d’encourager les Etats-Unis à repenser profondément leur vision du Pakistan et de ses relations avec l’Afghanistan et l’Inde. New Delhi doit donc inciter les Etats-Unis à faire pression sur les Pakistanais pour qu’ils arrêtent de soutenir l’extrémisme en Afghanistan et en Inde.

L’Inde comme les Etats-Unis veulent amener la région AfPak vers la modération politique, la modernisation économique et l’intégration régionale. Mais si aucun des deux ne peut atteindre ces objectifs seul, jusqu’ici, ils ne sont pas parvenus à mener une discussion honnête sur la façon d’avancer ensemble. Sans parler de commencer à coordonner leurs politiques.

Second objectif: devenir une puissance majeure

Le second objectif de l’Inde est de devenir une puissance incontournable sur les bords de l’océan Indien et dans le Pacifique Sud-Ouest. Pendant près de deux siècles, jusqu’à la partition, le Raj britannique a apporté stabilité et sécurité dans la région. Mais après son indépendance (1947), l’Inde a choisi de se renfermer sur elle-même économiquement et de s’intéresser à la mobilisation du tiers-monde pendant la Guerre froide. Naturellement, elle en voulait aux puissances anglo-américaines de garder une mainmise sur son pré carré.

Puis, la Chine a gagné de plus en plus de terrain, jusqu’à rayonner de sa puissance dans le sous-continent, dans l’océan Indien et dans le Pacifique de l’Ouest. Faire contrepoids face à Pékin est alors devenu une priorité, a fortiori à la lumière du relatif déclin des Etats-Unis. Par le passé, l’Inde l’a fait via une alliance de fait avec l’Union soviétique. Aujourd’hui, elle a besoin d’un partenariat stratégique avec les Etats-Unis pour s’assurer que l’ascension de la Chine se poursuivra pacifiquement. Washington n’ayant pas encore arrêté de stratégie politique vis-à-vis de Pékin, l’Inde est obligée de se protéger de la puissance chinoise et des dangers d’une potentielle alliance sino-américaine. Nécessairement, cela implique de sa part un engagement bilatéral – politique et économique – nuancé avec la chine. Elle doit cependant rester sur ses gardes.

Entre-temps, New Delhi braque son regard sur les voisins de la Chine: l’Inde s’accroche à son partenariat de longue date avec Moscou, elle renforce sa coopération économique et sécuritaire avec le Japon, la Corée du Sud, la Mongolie et rehausse son profil économique et stratégique en Asie du Sud-Est et en Australie.

Troisième objectif: devenir un grand décideur dans les institutions internationales

Le troisième objectif de l’Inde est de peser plus en matière de gouvernance mondiale et de devenir, à terme, un véritable décideur de la communauté internationale. En ce sens, sous l’administration Bush, le programme nucléaire civil indien consistait autant à la production d’électricité qu’à la redéfinition de la position de l’Inde dans le régime international de non-prolifération. Mais les Américains n’apportent toujours pas leur soutien à la candidature indienne en vue de devenir membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU. Les Etats-Unis veulent plutôt tester l’Inde en tant que «partie prenante responsable» dans les négociations sur des questions allant du changement climatique au commerce international. Du point de vue de l’Inde, il ne s’agit que de la propre «aune» du gouvernement américain, qui juge l’Inde en fonction de ses propres intérêts et en suivant la dernière mode intellectuelle de Washington.

L’Inde est prête à s’engager sur ces questions et à participer activement aux prises de décision des organes internationaux sur la base de son individualisme constructif. En revanche, elle n’est pas prête à se faire tester par qui que ce soit.

Quatrième objectif: être crédible

Le quatrième objectif de l’Inde est de renforcer les facteurs sans lesquels elle ne pourrait devenir une puissance crédible sur la scène régionale et internationale. Concrètement, il s’agit de maintenir sa forte croissance économique actuelle, consolider ses avantages concurrentiels dans les secteurs du savoir, fournir des services d’éducation et de formation aux jeunes Indiens et moderniser son armée ainsi que ses forces de l’ordre.

Sur tous ces fronts, l’Inde doit développer et approfondir sa coopération avec les Etats-Unis via l’intégration de leurs technologies de pointe, du libre commerce, en ouvrant son système éducatif aux établissements universitaires et d’enseignement supérieur technique américains. Il faut aussi que les Etats-Unis investissent dans l’industrie indienne de la défense et partagent leur expertise pour optimiser le fonctionnement du renseignement indien.

Une coopération dans tous ces domaines est déjà en place entre New Delhi et Washington, mais les résultats sont encore bien en deçà de leur potentiel. Par-dessus tout, les Etats-Unis doivent prendre conscience qu’ils ont en face d’eux une Inde neuve. Pendant trop longtemps, ce pays s’est considéré comme une nation faible, en voie de développement, qui n’était pas prête à se débarrasser de ses griefs coloniaux. Ce n’est que récemment que l’Inde s’est mise à ne plus considérer l’«autonomie stratégique» comme une chimère, pour enfin asseoir son rôle de protagoniste capable de façonner l’environnement régional et international.

Autrefois, l’identité intérieure de l’Inde en tant que démocratie libérale entrait en conflit avec son image extérieure de leader des pays du Sud contre l’Occident. Une Inde en plein essor – jouissant d’une démocratie solide, d’un capitalisme d’entreprise florissant et ayant de plus en plus intérêts dans le monde entier – va nécessairement revêtir une nouvelle identité de championne de la mondialisation.

Reste à savoir si l’administration Obama saura saisir cette occasion. Bien que le président américain se soit d’ores et déjà exprimé dans le bon sens, on ignore encore s’il joindra les actes à la parole pour accueillir, sans les vieux préjugés, la montée en puissance de l’Inde. Pour cela, les Etats-Unis devront sans doute faire un saut dans l’inconnu et remettre en question les rapports de force entre les pays. Car ils ont indéniablement changé, mais, là-dessus, Washington n’a toujours pas abandonné sa politique de l’autruche.

C. Raja Mohan

Traduit par Micha Cziffra

Photo: Le Premier ministre indien Mammohan Singh et Barack Obama Jason Reed / Reuters

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