Economie

L'Europe est masochiste

Gérard Horny, mis à jour le 12.11.2010 à 11 h 53

En Europe, on adore se faire mal en se racontant qu’on a les plus mauvaises institutions du monde aux mains des dirigeants les plus médiocres. La guerre des monnaies fournit une nouvelle occasion de s’auto-flageller.

Masochisme

Un pénitent à l'occasion de la célébration du Vendredi saint, à Manille, en 2010. REUTERS/Cheryl Ravelo

La cause est entendue: la guerre des monnaies est déclenchée, la Chine et les Etats-Unis font ce qu’il faut pour maintenir le yuan et le dollar à des niveaux artificiellement bas. Et c’est encore l’Europe qui est le dindon de la farce. Selon la formule choc souvent employée, d’autant plus efficace qu’elle a l’apparence du sérieux, l’euro est la «variable d’ajustement». Bref, nous sommes vraiment très bêtes et tous les pays se mettent d’accord sur notre dos. La raison en est connue: les traités européens ne permettent pas à nos dirigeants de mener une véritable politique de change et, même si cela était possible, la Banque centrale européenne, avec à sa tête Jean-Claude Trichet, le plus obtus et le plus dogmatique de tous les gouverneurs du monde et de tous les temps, ferait tout ce qui est en son pouvoir pour torpiller cette politique, tant elle est fière d’avoir une monnaie forte. Quitte à faire mourir l’économie européenne.

Bien évidemment, tout cela est idiot, même si ce tableau comporte quelques traits empruntés à la réalité. Il est vrai que la Chine tient le cours du yuan sous un contrôle étroit et ne le laisse s’apprécier qu’à un rythme très lent, après avoir suspendu ce mouvement de réévaluation au plus fort de la crise. Mais cette politique de change a de nombreux complices aux Etats-Unis et en Europe: elle fait le bonheur de toutes les entreprises américaines et européennes qui font fabriquer leurs produits en Chine et peuvent les vendre ensuite sur leur marché intérieur avec une marge confortable. Quant à la réévaluation du yuan, elle est à la fois souhaitable et inévitable, mais il est préférable qu’elle se fasse de façon très progressive. En économie, les variations brutales ne sont jamais bonnes, même lorsqu’il s’agit d’aller dans la bonne direction. La politique des petits pas est certainement la plus sûre et la plus efficace si elle est menée avec constance: serait-on plus avancé en Europe si la croissance chinoise ralentissait faute de progrès à l’exportation après une réévaluation trop rapide du yuan et si d’autres pays asiatiques, plus compétitifs, venaient prendre sa place sur notre marché?

Il faut d’ailleurs remarquer que si l’euro s’est très nettement raffermi face au yuan au cours de six derniers mois (il a remonté de plus de 6%), il est encore en recul de plus de 4% depuis le début de l’année. En trois ans, il a reculé de plus de 13% face à la monnaie chinoise tandis que le dollar n’a perdu qu’un peu plus de 10%. Pour une monnaie gérée par des obsédés de la vigueur, ce n’est pas si mal!

Il est vrai aussi que les autorités américaines sont en train d’organiser un repli du dollar vis-à- vis des autres grandes devises. La politique de la Réserve fédérale n’a pas d’autre but. Ben Bernanke, son président, se moque du monde quand il affirme que le programme de 600 milliards de dollars de rachat d’emprunts du Trésor permettra au dollar de regagner du terrain. Ce sera sans doute le cas dans plusieurs années si, comme l’espèrent les dirigeants américains, leur économie a retrouvé une croissance vigoureuse. Mais, en attendant, la politique poursuivie ne peut avoir qu’un effet: faire baisser le dollar. Les titres du Trésor américain étant en grande partie détenus par des banques centrales ou des investisseurs étrangers, les racheter équivaut à inonder le monde de dollars.

Il est vrai enfin que, à 1,40$, l’euro est de nouveau très cher. Quelle serait sa juste valeur? Selon les méthodes de calcul employées, un cours oscillant entre 1,10 et 1,20$ serait certainement plus approprié. Mais, contrairement à ce qu’on entend dire, l’euro n’est pas seul concerné. Il vient de retrouver pratiquement son niveau du début de l’année face au billet vert, après une période de relative faiblesse, alors que d’autres monnaies sont, elles, en forte hausse: c’est le cas du yen, des dollars d’Australie, de Nouvelle-Zélande et de Singapour, de la couronne suédoise, du rand sud-africain, du franc suisse, du peso mexicain, et de bien d’autres. Tous ces pays ont-ils des constitutions qui ne permettent pas de mettre au point de véritables politiques de change? Tous ont-ils à la tête de leur banque centrale des gouverneurs encore plus aveugles que Jean-Claude Trichet?

Il est remarquable que les critiques les plus acerbes viennent des milieux économiques et politiques les plus libéraux, qui ne s’offusquent pas de voir le pays symbolisant le capitalisme se lancer dans des politiques «non conventionnelles», pour employer l’euphémisme d’usage, et fausser ainsi le libre jeu de l’offre et de la demande de monnaie. Après avoir adoré Alan Greenspan, le prédécesseur de Ben Bernanke à la tête de la Réserve fédérale, puis l’avoir accusé d’être indirectement à l’origine de la crise des subprimes, ces mêmes libéraux souhaiteraient aujourd’hui que la Banque centrale européenne se montre plus laxiste et se lance à son tour dans des jeux dangereux. Pourtant, les économistes vraiment libéraux ont aujourd’hui beaucoup de mal à justifier la politique monétaire américaine, aux antipodes de la pensée monétariste classique.

En fait, le grand problème de ce côté-ci de l’Atlantique et particulièrement en France est l’absence réelle de pensée économique. Tout ce qu’on demande à un Etat ou à une banque centrale c’est de ne rien faire quand tout va bien et d’intervenir vigoureusement quand tout va mal. Bref, il faut un Etat et un pouvoir monétaire à géométrie variable, à la demande des milieux d’affaires. Dans ce schéma, l’Europe est forcément mauvaise: elle est encore plus difficile à manœuvrer qu’un Etat national et donc elle est toujours trop présente ou trop absente, selon les moments. La même Europe est décrite tantôt comme une affreuse bureaucratie, tantôt comme un pouvoir inexistant quand il s’agit de se protéger contre le monde extérieur. 

Le problème -bien réel- des taux de change est une nouvelle occasion de gémir sur les lacunes de la construction européenne. Pourtant, s’ils voulaient bien regarder le monde en face, les Européens pourraient voir qu’ils ne sont pas aussi malheureux qu’ils se complaisent à le dire et qu’ils peuvent, même dans le domaine économique, se prévaloir de quelques beaux résultats. Mais, chut, ne le dites pas, ne parlez pas des succès européens, ne faites pas la liste des entreprises qui réussissent, ce n’est pas dans l’air du temps.

Gérard Horny

 

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