Monde

Tea Party: la grande peur planétaire

Foreign Policy, mis à jour le 26.12.2010 à 13 h 03

Comment la presse internationale voit le Tea Party.

 Lors du grand rassemblement du 28 août à Washington Jonathan Ernst / Reuters

Lors du grand rassemblement du 28 août à Washington Jonathan Ernst / Reuters

Grâce à des personnalités hors de proportion comme Sarah Palin et Christine O'Donnell—ainsi qu’aux récentes controverses autour de l’immigration et de l’islam—les élections de mi-mandat américaines ont cette année beaucoup attiré l’attention des médias internationaux sur les Etats-Unis. Mais comme le montre cet aperçu de la presse non américine, chaque pays semble avoir son point de vue bien à lui sur le mouvement des Tea Party qui s’était juré d’évincer tous les élus en place et y projette ses propres fantasmes et inquiétudes. Comme quoi les médias des différents pays sont avant tout le reflet de leurs sociétés et de leurs cultures.

AU PAKISTAN

L’idée générale: Le Tea Party est une position politique systématiquement dirigée contre l’islam.

Ce qu’il en disent: Si le Tea Party a pu naître au départ sous la forme d’un mouvement économique opposé à l’amplification du rôle du gouvernement fédéral dans l’économie américaine, les médias pakistanais l’assimilent souvent à la réaction brutale anti-islam qui entoure la «mosquée de Ground Zero» et la velléité de brûler des corans en Floride.

Pour le journal pakistanais Dawn, les musulmans américains sont dans «une situation précaire» depuis que le Tea Party et d’autres «fanatiques de droite» se sont ligués pour s’opposer au projet de Cordoba Center à Manhattan, introduisant un «discours venimeux» dans le débat national. Le discours visant les musulmans américains y est qualifié de «réminiscence du traitement infligé à d’autres boucs émissaires de l’histoire américaine».

Pour Dawn, l’ascension du Tea Party a eu lieu de conserve avec «la frénésie de harcèlement des musulmans inspirée par l’affaire Ground-Zero», et est conduite en grande partie par «l’agitateur fanatique» Glenn Beck, qui attaque le président Barack Obama en le traitant de «musulman refoulé». Toujours selon Dawn, «l’instinct prédateur» qui a conduit les Américains à réduire les Africains en esclavage et à éliminer les Indiens «reprend du poil de la bête», et vise cette fois les musulmans. 

EN ALLEMAGNE

L’idée générale: Le Tea Party traduit la peur du déclin américain.

Ce qu’ils en disent: Dans un grand article d’ensemble sur l’histoire et la portée nationale du mouvement du Tea Party, Marc Hujer et Thomas Schulz, du journal Der Spiegel, avancent que «pour la première fois depuis la crise économique mondiale il y a plus de 80 ans, le modèle de succès de l’Amérique est mis en question, ainsi que le principe selon lequel ce pays sans État-providence a toujours mieux réussi que l’Europe».

Ils soulignent tout particulièrement les mises en garde de Glenn Beck contre le socialisme à l’européenne et les allusions à Hitler et Staline, expliquant que le Tea Party est un mouvement de «cols bleus qui punaisent des affiches de pin-up dans leur placard». Ils réagissent, développe l’article, contre ce qu’ils perçoivent comme un changement de direction vers un modèle social européen qui leur ferait perdre leur position privilégiée.

Pour les auteurs, «Beck prête sa voix...à une colère dirigée contre les architectes de la nouvelle Amérique».

Hujer et Schulz, qui écrivent peu après le vote de la loi sur la réforme du système de santé, sans doute la réussite la plus impressionnante d’Obama en termes de politique intérieure, observent que «plus Obama est assuré de réussir, plus les protestations se font violentes».

EN CHINE

L’idée générale: Le Tea Party va conduire à un conflit entre les États-Unis et la Chine.

Ce qu’ils en disent: Le quotidien contrôlé par le gouvernement China Daily décrit le Tea Party comme une «lame de fond polarisant la société ... largement fondée sur les soupçons autour du passé, des politiques et des motivations d’Obama». Il reproche au mouvement les très violentes critiques adressées aux candidats sortants de ces élections.

Mais au-delà de la réaction brutale anti-Obama, le journal interprète le mouvement comme un signe de «l’incapacité américaine de trouver des solutions politiques» aux problèmes économiques. Le rôle de «principal moteur de la reprise économique mondiale » de la Chine, estime-t-il, «embarrasse et menace les États-Unis». En réaction, des mouvements comme le Tea Party font la promotion d’une vision simpliste de l’économie internationale, selon laquelle il ne peut y avoir qu’un seul pays prospère. Si l’on suit cette vision du monde jusqu’à sa conclusion logique, la guerre pour l’influence ou les ressources entre les deux puissances pourrait s’avérer inévitable.

Selon le China Daily, «Le plus grand danger pour la Chine serait que les décideurs américains affrontent des crises économiques et de sécurité nationale qu’ils soient incapables de résoudre».

EN FRANCE

L’idée générale: Le Tea Party est un mouvement prêchant la théorie du complot, fait de réactionnaires et d’anti-élites.

Ce qu’ils en disent: Pour les médias français, le Tea Party représente le summum du stéréotype américain—un mouvement d’électeurs libertaires, anglo-saxons, convaincus de la théorie du complot, enragés par dessus tout de voir que les États-Unis sont en train de perdre leur statut dans le monde. «Le Tea Party c’est le parti du contre» peut-on lire dans Le Monde du 20 octobre dernier. «Le Tea Party c’est aussi...un mouvement libertaire. (...) Dans le Tea Party on veut qu’on nous foute la paix, qu’on nous laisse vivre comme avant, quand tout allait bien, quand l’Amérique vivait sous le status quo anglo-saxon, lorsque le Taliban était à la solde de la CIA, et que ni les Chinois ni Al Qaeda ne s’opposaient à l’hégémonie de l’Oncle Sam. Dans le Tea Party on est typiquement blanc et ok financièrement, du coup on panique un peu lorsque le monde change comme ces temps-ci. Par contre on ne se préoccupe pas trop du climat, car comment concevoir que l’homme puisse avoir en son pouvoir de défaire ce que Dieu a créé». En septembre sur un blog du Monde, les rassemblements conservateurs estivaux, y compris celui de Glenn Beck à Washinton, intitulé Restore Honor, étaient considérés comme «l’occasion d’alimenter les rumeurs et les théories du complot qui ont secoué la maison blanche pendant l’été»--comme la foi musulmane secrète d’Obama, ou le fait qu’il n’aurait soi-disant pas la nationalité américaine.

D’où vient ce mouvement? Pour les Français, le Tea Party est fermement ancré dans la tradition américaine de révolte anti-européenne et anti-État-providence. Ce courant depuis longtemps dormant a explosé au moment où toutes les conditions politiques étaient parfaitement réunies—la nécessité de renflouer les banques, de réformer le système de santé, et de s’attaquer au réchauffement climatique. «La tradition de l’anti-élitisme n’est pas nouvelle dans l’histoire américaine » écrit Le Monde. Mais aujourd’hui, «le président est lui-même vu comme l’élitiste en chef».

DANS LE MONDE HISPANOPHONE

L’idée générale: Le Tea Party est un mouvement de droite ultra-radical à l’image d’autoritaristes d’un autre âge.

Ce qu’ils en disent: Quand le journal argentin Clarin a envoyé son correspondant pour couvrir la campagne de Christine O'Donnell dans le Delaware, le quotidien a clairement été sidéré par ce qui se passait aux États-Unis. Leur correspondant a écrit espérer comprendre un jour comment une personne «sans instruction, sans emploi, avec un passif de fraude fiscale, qui pratiquait la sorcellerie quand elle était jeune, qui a combattu activement la masturbation, et qui aujourd’hui défend le créationnisme, peut désarçonner le républicain sortant».

Les Espagnols sont à la fois moins perplexes et plus inquiets. «Nous ignorons si le Tea Party nous inspire une profonde horreur ou une profonde pitié» s’est interrogé El Pais. L’auteur qualifie le Tea Party de mouvement extrémiste et note qu’O'Donnell (par exemple) est «fièrement extrémiste». À partir de là, le journal avertit que «le totalitarisme procède parfois des meilleurs intentions et le fanatisme grandit dans les environnements les plus populaires. Les États-Unis sont en train de vivre un de ces moments (...) où ses valeurs entrent en conflit les unes avec les autres».

 

Elizabeth Dickinson et Joshua Keating

Traduit par Bérengère Viennot

Photo: Lors du grand rassemblement du 28 août à Washington Jonathan Ernst / Reuters

 

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