Monde

Birmanie: une ébauche de démilitarisation

Jean-Claude Pomonti, mis à jour le 07.11.2010 à 21 h 52

Le système est tellement verrouillé que les élections n'ont aucun intérêt sauf à montrer que la junte cherche par cette mascarade à améliorer son image et à ouvrir un peu la société birmane.

Electeurs birmans devant un bureau de vote Soe Zeya Tun / Reuters

Electeurs birmans devant un bureau de vote Soe Zeya Tun / Reuters

Les militaires au pouvoir en Birmanie depuis 1962  ont pris leurs précautions. Les élections générales du dimanche 7 novembre ne sont pas une répétition du scrutin de 1990 – vingt ans déjà – au cours desquelles la junte au pouvoir avait subi une humiliation: la Ligue nationale pour la démocratie (LND) de Mme Suu Kyi (déjà en résidence surveillée) avait alors remporté 85% des sièges. Les résultats du scrutin avaient aussitôt été annulés et la plupart des élus de l’époque sont morts, derrière les barreaux (les geôles du régime abritent pas moins de 2.100 prisonniers politiques) ou en exil.

Cette fois-ci, déjà agonisante, la LND n’existe plus légalement depuis septembre pour avoir refusé de participer au scrutin. Le régime s’appuie sur une puissante milice (USDA, Union Solidarity and Development Association) levée voilà dix-sept ans et qui a fait ses preuves, en 2008, en encadrant avec succès (98% d’approbation) un référendum constitutionnel. Et l’assignation à résidence de Mme Suu Kyi, déclarée inéligible, ne sera levée, ou renouvelée, que le 13 novembre. Bien entendu, comme en 2008, observateurs et journalistes étrangers sont interdits de séjour.

Des filets encore plus serrés sont en place. Le quart des sièges des assemblées (nationale et provinciales) est réservé aux militaires. Fonctionnaires, civils et militaires, ainsi que certaines campagnes, ont déjà voté en octobre sous haute surveillance. La suppression du scrutin dans les régions les plus troublées affecte 1,5 million d’électeurs sur 29 millions. En bref, bénéficiant d’avantages considérables (visibilité, financement), les deux partis pro-militaires (l’Union Solidarity and Development Party, USDP, et le National Unity Party, NUP), sont assurés d’une majorité substantielle, sinon écrasante, au sein des organismes élus. Les trente-cinq autres formations, dont de nombreux sous-marins du gouvernement, se partageront les miettes.

Pour bien faire, la Constitution de 2008 prévoit que le chef de l’Etat doit avoir un passé militaire et que le commandement des forces armées peut décréter l’état d’urgence, donc suspendre le Parlement (et les assemblées provinciales), quand bon lui semble. Rien ne semble avoir été laissé au hasard: si 20% des députés peuvent proposer une révision de la Constitution, tout amendement doit recueillir 75% des voix au Parlement pour être soumis à référendum populaire.

Tout est verrouillé. Il s’agit avant tout d’une affaire de contenant, non de contenu. Des généraux, dont trois membres de la junte, ont déjà abandonné l’uniforme pour le complet veston des candidats. Rebaptisée Myanmar en 1989, la Birmanie est aujourd’hui gérée par une caste d’officiers qui se sont fait construire une capitale-bunker dans la jungle (Naypyidaw) et disposent de leurs propres hôpitaux, écoles, cercles, parcours de golf... La dégradation continue des conditions de vie de la population ne les affecte pas.

Les centaines de «privatisations», opérées dans les mois qui ont précédé le scrutin, ont fait l’affaire de coquins associés à l’armée, y compris des militaires à la retraite et des barons de la drogue. L’opacité des finances du régime est impressionnante: le budget n’est plus publié depuis des années et la Constitution entérine l’autonomie totale, y compris financière, des forces armées.

Le généralissime Tan Shwe, âgé de 77 ans, n’a pas envi de terminer ses jours comme son prédécesseur. Auteur du coup d’Etat de 1962, contraint de se retirer en 1988, le général Ne Win est mort en résidence surveillée en 2002 à l’âge de 91 ans. Tan Shwe s’est donc gardé de révéler ses atouts avant le scrutin. Candidat à la présidence, à la direction des forces armées ou au parrainage d’un régime «civil»? Rien n’a encore filtré.

Eluder les problèmes n’est pas la meilleure façon de les résoudre. Cela est vrai, en particulier, en ce qui concerne les minorités ethniques, qui forment environ le tiers de la population et dont certaines (les Wa, les Kachins, dans le nord) disposent de petites armées. La Constitution ne leur accorde pas l’autonomie qu’elles revendiquent. La junte a tenté de les désarmer en leur intimant l’ordre de rejoindre les unités de gardes frontières. En vain. Les accords de cessez-le-feu passés avec le régime au début des années 90 pourraient donc se défaire au cas où le nouveau gouvernement, se réclamant d’une légitimité populaire, se sentirait assez solide pour tenter d’imposer son autorité. La possibilité d’un retour sur le sentier de la guerre ne peut donc être exclue. 

Entre-temps, le transfert d’officiers dans le camp des «civils» suscite un appel d’air: une nouvelle génération va accéder à des responsabilités. D’un autre côté, au moins un noyau d’opposants fera partie du Parlement. Les hommes d’affaires seront tentés de promouvoir leurs propres intérêts à un moment où les investisseurs étrangers commencent à se bousculer au portillon pour récupérer une partie du riche potentiel du pays en ressources naturelles. La Chine a annoncé huit milliards de dollars d’investissements en mars dernier. La Thaïlande vient d’en faire autant récemment, mais sur une période de dix ans. L’Inde se bat également pour obtenir des contrats. Enfin, les conglomérats internationaux commencent à s’inquiéter: les sanctions économiques décrétées par les Etats-Unis et l’Union européenne risquent de leur faire manquer un train.

Une brèche s’ouvre-t-elle? Peut-être pas à court terme. Mais, à plus long terme, le versement de la Birmanie dans une «démocratie multipartite, authentique, florissante et disciplinée», selon le jargon officiel, pourrait réserver quelques surprises.

Jean-Claude Pomonti

Photo: Electeurs birmans devant un bureau de vote Soe Zeya Tun / Reuters

Jean-Claude Pomonti
Jean-Claude Pomonti (23 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte