France

L'unité syndicale est déjà un souvenir

Gilles Bridier, mis à jour le 07.11.2010 à 21 h 54

Après cinq mois de grèves et de manifestations, les partisans de l'épreuve de force avec le gouvernement ont perdu. Les réformistes vont-ils obtenir quelque chose?

Lors des manifestations du 6 novembre Stephane Mahe / Reuters

Lors des manifestations du 6 novembre Stephane Mahe / Reuters

Le 25 octobre sur le plateau télévisé de l’émission Mots Croisés, Laurence Parisot, présidente du Medef, et François Chérèque, secrétaire général de la CFDT,  se sont livrés à un intéressant pas de deux, éclipsant alors Bernard Thibault, numéro un de la CGT, et Christian Estrosi, ministre de l’Industrie qui participaient au débat. Au bout de plus d'une heure d’échanges, le leader cédétiste lançait: «Puisque c’est le point central, il faut qu’on ouvre une négociation sur l’emploi des jeunes». La patronne des patrons reprenait alors la balle au bond: «C’est un scoop. Je suis tout à fait d’accord avec François Chérèque.»

Une étape était franchie. Alors que le débat portait sur la réforme des retraites, le numéro un de la CFDT le concluait sur un autre sujet, comme une ouverture possible. A côté, Bernard Thibault qui n’avait cessé de réaffirmer sa combativité, restait silencieux, visage fermé. Mal à l’aise. Manifestement, il ne voulait pas cautionner cette conclusion en décalage par rapport à l’actualité, face à Laurence Parisot qu’il avait qualifiée auparavant de «marraine de la réforme». L’attelage formé par les deux poids lourds de la contestation syndicale se désunissait. La réunion de l’intersyndicale prévue trois jours plus tard pour décider de la suite du mouvement d’opposition au projet de réforme, serait difficile.

Elle le fut. Les fissures du front syndical sont apparues à propos de l’organisation d’une nouvelle journée d’action dans la semaine du 22 au 26 novembre, la CFDT n’en acceptant le principe que pour ne pas donner l’impression de tourner la page et de se désolidariser de la CGT. L’Unsa qui donne rendez-vous sur le sujet dans les urnes en 2012, et la CFE-CGC qui s’était déjà interrogée sur la pertinence de nouvelles manifestations à la mi-octobre, prennent du recul par rapport à la poursuite d’un mouvement en perte de vitesse comme l’ont montré les manifestations du 6 novembre, deux fois moins suivies qu’à la fin octobre. 

A l’inverse dans l’intersyndicale, la CGT continue d’appeler à la mobilisation, de même que la FSU et Solidaires, toujours plus radicaux et qui réclament depuis la rentrée des grèves reconductibles et le blocage de l’économie. FO, un peu à l’écart, persiste aussi dans un positionnement radical, critiquant la stratégie de l’intersyndicale qui espace les journées de grèves et de manifestations.

Toutefois, l’opinion publique a déjà répondu aux syndicats qui souhaiteraient relancer un mouvement dur et reconductible: dès que le blocage des raffineries a commencé à produire des effets dans la vie quotidienne, la popularité des grèves s’est effritée. Les Français se sont indirectement exprimés: pas de blocage de l’économie, surtout après le vote de la réforme des retraites par le Parlement. Le recours déposé devant le Conseil constitutionnel (qui doit prononcer son avis avant le 2 décembre) donne aux syndicats un répit pour imaginer un scénario qui leur permette de capitaliser sur cinq mois de mobilisation, sans pour autant vouloir poursuivre à tout prix un mouvement qui s’essouffle.

Un révélateur de la réalité syndicale

Même si le mouvement d’opposition à la réforme se termine dans les formes d’action qu’on a connues jusqu’à présent, les syndicats ne se retrouvent pas pour autant à la case départ. Les manifestations auront été un révélateur de la recomposition syndicale. Avec des centrales en perte de vitesse qui auront couru derrière le mouvement, comme la CFTC ou la CFE-CGC. Contraintes de se réinventer suite à la nouvelle loi sur la représentativité syndicale (qui oblige les syndicats à obtenir 10% des voies aux élections professionnelles), elles manquent de plus en plus de visibilité et doivent envisager des stratégies d’alliances qui les sortiront du paysage syndical. Le réformisme syndical ne recule pas pour autant, avec la CFDT et l’Unsa qui continue sa progression et est maintenant bien perçue comme un interlocuteur de poids.

La CGT elle-même a mis en pratique son virage vers un syndicalisme plus réformiste et moins contestataire, la ligne défendue par Bernard Thibault. Le leader syndical n’a pas cherché, au cours des derniers mouvements, à bloquer l’économie. On a pu remarque par exemple que la RATP et la SNCF, bastions de la CGT,  sont allées au-delà du service minimum garanti pour assurer les déplacements. Et Thibault s’en est tenu à la ligne établie avec les autres membres de l’intersyndicale, majoritairement moins radicaux. Ainsi, en deux mois de bras de fer, il n’y aura pas eu d’appel à la grève générale.

Certes, le leader cégétiste est resté attaché à un discours combatif pour ne pas désorienter ses troupes et abandonner le terrain de la contestation dure à Solidaires ou à FO. Mais il a en l’occurrence tenté de jouer sur les deux tableaux. L’avenir dira si les adhérents du syndicat lui resteront fidèles dans ce virage stratégique décidé pour des impératifs d’audience dans les entreprises privées, et confirmé au dernier congrès du syndicat en 2009. Solidaires, toujours aussi radical, serait tout prêt à accueillir ceux qu’un mode d’action moins contestataire décevraient - comme ce fut le cas lorsque la CFDT évolua elle-même vers un syndicalisme plus réformiste, perdant quelque 30.000 adhérents.

Eviter la gueule de bois

Le mouvement contre les retraites n’aura pas laissé qu’un goût amer malgré le vote de la réforme. «Nous avons gagné la bataille de l’opinion», martèlent tous les syndicats qui de toute façon ne peuvent tenir un autre discours. Plus de six Français sur dix ont soutenu la contestation pendant plus de quatre mois, ralliant même des électeurs de la majorité présidentielle. Il faut maintenant leur prouver qu’ils n’ont pas eu tort. A la fin du mouvement, les responsables des piquets de grève ont fait entendre leur voix («Nous sommes fiers de ce que nous avons faits») pour ne pas laisser aux grévistes une impression de défaite. Si une «gueule de bois» devait s’installer sous l’effet de la déception, elle hypothèquerait dans l’avenir la capacité de mobilisation des syndicats. Ils ont besoin de démontrer que le passage en force du gouvernement ne les a pas abattus, ce qui explique les manifestations d’après vote. D’une certaine façon, la proximité des élections présidentielles leur permet aussi de relâcher la pression en prenant date.

Les syndicats vont devoir rapidement aborder de nouveaux chantiers (comme l’emploi des jeunes et des seniors). Et les réformistes pourront mesurer la capacité de leurs partenaires sociaux et du gouvernement à eux-aussi faire des concessions. La situation de l’assurance chômage - déficitaire de 4,1 milliards d’euros en 2010, et de 3,5 milliards en 2011 – oblige les partenaires sociaux à trouver des solutions. Car la réforme des retraites pèsera encore un peu plus sur les comptes de l’Unedic. Laurence Parisot en a convenu avec François Chérèque. C’est donc maintenant aux entreprises de montrer qu’elles pourront intégrer les uns tout en gardant les autres plus longtemps. Le chantier est énorme, la présidente du Medef l’a elle-même soulignée lors d’une conférence de presse le 19 octobre. Car même pendant les années de croissance, elles ne l'ont pas fait.

Gilles Bridier

Photo: Lors des manifestations du 6 novembre Stephane Mahe / Reuters

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