France

Pourquoi mettre les journalistes sur écoute?

Cécile Dehesdin, mis à jour le 08.11.2010 à 0 h 10

Vérifier leurs factures téléphoniques permet d'identifier leurs sources, de maîtriser la sortie des scoops, et d'intimider.

Listen up: ears really are strange looking if you think about it / woodleywonderworks via Flickr CC License by

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D’après Le Canard enchaîné, une petite équipe de la DCRI est spécialisée dans la surveillance des journalistes qui se livrent à des enquêtes gênantes pour Nicolas Sarkozy ou ses proches. La première tâche de ce groupe serait de se procurer «les factures détaillées du poste fixe et du portable du journaliste à espionner».

L’Elysée a qualifié ces informations de «totalement farfelues», et le porte-parole du gouvernement «d’allégations grotesques qui n’ont pas lieu d’être». Quant au ministre de l'intérieur Brice Hortefeux, il estime que «c’est une plaisanterie», rappelant que la DCRI n’était pas «la Stasi ou le KGB». Le Canard a malgré tout maintenu ses accusations.

Ces révélations, qualifiées d’«affaire d’Etat» par le Syndicat national des journalistes, surviennent peu après une double affaire concernant la protection des sources des journalistes de l’affaire Bettencourt: Le procureur de Nanterre Philippe Courroye vient d’arguer, dans des conditions contestées, de contacts téléphoniques de journalistes du Monde avec la juge Isabelle Prévost-Desprez pour réclamer son dessaisissement de l’affaire. Il a dans ce cadre chargé des policiers d’examiner les relevés téléphoniques détaillés de deux journalistes du journal.

Le 20 septembre, Le Monde portait déjà plainte contre X pour violation du secret des sources dans l’affaire Woerth-Bettencourt à la suite de la mutation du haut fonctionnaire David Sénat, membre du cabinet de la Garde des Sceaux soupçonné d’avoir transmis des procès-verbaux de l’audition de Patrice de Maistre par la brigade financière au journal. C’était le téléphone du haut fonctionnaire, et non celui du journaliste, dont les factures détaillées avaient été vérifiées par la DCRI. Mais la plainte du journal «juge également plausible que les investigations policières aient porté aussi sur la liste des appels téléphoniques de Gérard Davet et sur le contenu de ses conversations avec le fonctionnaire soupçonné».

Dans ces trois cas, on parle d’interception et de vérification de factures détaillées, et non pas d’écoutes du contenu des conversations. Mais dans les deux situations, à quoi sert-il d’écouter ou de surveiller les factures des journalistes? Tout dépend évidemment,  de ce sur quoi travaille le journaliste, mais aussi de ce que cherche celui qui écoute ou surveille. Le problème étant que cette surveillance ne se fait pas toujours de manière officielle et dans les règles légales, ce qui rend leurs conséquences tout aussi mystérieuses.

On peut cependant dégager trois grands objectifs des écoutes ou des vérifications de factures: identifier les sources des journalistes, maîtriser la sortie des scoops médiatiques, intimider les sources et/ou les médias.

1 Identifier les sources

La priorité principale, c’est d’identifier les sources des journalistes. Les affaires actuelles en sont l’exemple parfait: dans les deux vérifications de factures détaillées liées au journal Le Monde, l’idée de la DCRI puis du procureur Philippe Courroye était de savoir  qui a transmis les informations qui ont servi à des journalistes à écrire leurs articles.

Les factures permettent de savoir que deux personnes ont été en contact, pas ce qu’elles se sont dit: les vérifications du procureur Courroye ont beau montrer qu’il y a eu des échanges entre la juge Presvost-Deprez et deux journalistes du Monde, rien ne démontre que la juge leur a donné des informations. Elle a tout aussi bien pu refuser de leur en donner, et les conversations peuvent également avoir porté sur autre chose que l’affaire Woerth-Bettencourt (un des deux journalistes dont les factures ont été observées est co-auteur avec la juge du livre Une juge à abattre).

Ecouter ce que disent les journalistes au téléphone peut davantage permettre de confirmer qu’une personne est bien une source journalistique. C’est en écoutant Georges Marion du Canard enchaîné que la cellule d’écoutes de François Mitterrand s’est aperçue que François de Grossouvre, grand ami du président, faisait fuiter des informations. Raphaëlle Bacqué copie un extrait de la fiche d’écoute dans son livre sur Grossouvre, Le dernier mort de Mitterrand:

—   Grossouvre: «J’aurais voulu vous voir, si vous aviez un moment. J’aurais voulu vous parler du camarade Beau (un des gendarmes mêlés à l’affaire des Irlandais de Vincennes) et d’autre chose. Maintenant que je ne suis plus en fonction, ça m’est plus facile de vous parler. Est-ce que vous auriez un moment, lundi?»

—   Marion: «Oui, lundi, ça irait très bien. […] Je prends de quoi écrire?»

—   Grossouvre: «Oui, vous êtes gentil, vous prenez.»

Conséquence, raconte la journaliste: «François Mitterrand n’en dit rien. Mais il note maintenant dans sa mémoire que Grossouvre reçoit ses ennemis déclarés juste au-dessus de son appartement privé.»

L’écoute est évidemment utile si le journaliste et la source discutent au téléphone de choses potentiellement gênantes pour celui qui écoute. Du coup, pour protéger leurs sources, les journalistes ont souvent recours à des techniques qui tiennent des meilleurs romans d’espionnage. Par exemple, nous expliquait Patricia Tourancheau, de Libération, le journaliste peut aller à un endroit où il sait que la source se trouve tous les soirs vers telle heure. On peut également n’utiliser le téléphone que pour des SMS avec des codes entendus par avance ou bien changer de téléphone, nous disait Martine Orange, ancienne du Monde aujourd’hui à Mediapart. Avec un petit nombre de sources qu’il connaît depuis des années, Hervé Gattegno, ancien du Monde aujourd’hui au Point, va se contenter au téléphone de donner une date et une heure de rendez-vous, sans fixer le lieu qui est toujours le même et n’est écrit nulle part.

2 Mieux maîtriser la sortie des scoops médiatiques

Dans les deux affaires du Monde, la vérification des factures détaillées s’est faite après la publication d’articles qui laissaient supposer une rupture du secret professionnel. Mais les journalistes qui ont sorti ces deux scoops n’ont pas arrêté de travailler sur l’affaire Woerth-Bettencourt, et ont ensuite sorti de nombreux autres articles. Les surveiller peut donc potentiellement permettre d’être au courant de leur prochain scoop avant qu’il ne paraisse.

Comme l’explique François-Bernard Huyghe, auteur de Les écoutes téléphoniques:

«D’un point de vue stratégique –pas moral–, écouter des journalistes peut très bien se comprendre en terme de communication de crise: gagner un temps d’avance, préparer sa riposte, rassembler ses arguments, c’est être beaucoup plus fort quand la tempête éclate.»

De manière générale, quand un journaliste enquête, il voit à la fois des sources confidentielles et des sources officielles. En leur posant des questions, il leur montre en même temps les informations qu’il possède déjà (au journaliste ensuite de mesurer les questions à poser en fonction de l’interviewé…), et les interlocuteurs savent dans tous les cas le thème général sur lequel le journaliste travaille. Une personne interviewée peut alors très bien prévenir ses supérieurs par exemple, qui peuvent ensuite essayer de mettre sur écoute le journaliste (s’ils en ont le pouvoir), ou de savoir par d’autres moyens à qui d’autre il parle et où il en est de son enquête.

3 Intimider les sources et/ou les médias

Il y a toujours un laps de temps entre le moment où les informations sont recueillies et mises en forme et le moment où elles sont rendues publiques (quelques heures pour un site web, au moins un jour pour un quotidien, quelques jours pour un magazine). C’est le moment de fragilité du journaliste, explique Hervé Gattegno, celui où une source, effrayée par des remontrances de ses supérieurs par exemple, peut le rappeler pour lui dire que finalement, elle retire ce qu’elle lui a dit, qu’elle s’est trompée, qu’elle a confondu, etc.

Les informations récoltées peuvent aussi permettre de faire pression sur les journalistes. Dans l’affaire des écoutes illégales de l’Elysée, Edwy Plenel, alors journaliste au Monde, a été la personne la plus écoutée: 662 de ses conversations ont été retranscrites entre avril 1985 et mars 1986 rapporte un article du Monde consacré au 18e jour d’audience du procès des écoutes, en 2005. A la barre, Edwy Plenel a assuré qu’il n’aurait pas parlé si ouvertement de sa vie intime au téléphone s’il s’était su écouté:

«On peut penser que je suis un journaliste partisan, que je suis un mauvais journaliste. Mais c'est tout à fait autre chose que d'enquêter sur ma vie privée, sur mes opinions. Il fallait trouver de quoi discréditer, je le pense sérieusement.»

Libération s’était en 1993 procuré des comptes-rendus des écoutes téléphoniques d’Edwy Plenel de 1985-1986. Dans un article sur ces révélations, Le Monde remarquait qu’en plus de noter les «organisations citées» et «personnes citées», «le traitant de l’écoute n’hésite pas à retranscrire entre guillemets un échange intime et ironique» qu’Edwy Plenel avait avec sa compagne, lui demandant si elle était «sage» pendant son absence.

Les journalistes peuvent aussi être directement visés par des menaces –pas sûr que ça fonctionne, puisque, dans un cas pareil, les journalistes peuvent décider d’évoquer dans un article les tentatives d’intimidation qu'ils subissent–. De manière plus indirecte et peut-être plus efficace, on peut faire comprendre à leurs chefs, ou aux chefs de leurs chefs qu’il vaudrait mieux que tel article ne paraisse pas, sans quoi ils n’auraient plus accès à leurs sources ou il y aurait des mesures de rétorsion publicitaires.

Les écoutes ou les vérifications de factures détaillées créent aussi et surtout un climat qui peut décourager de potentielles sources de contacter des journalistes, ou de leur parler quand elles sont contactées.

En ce qui concerne les sources, difficile de savoir ce qui peut leur arriver si malgré les précautions prises elles sont identifiées: avertissement? Mise au placard? On sait que David Sénat, désigné par l’enquête de la DCRI comme la source de Gérard Davet du Monde, a été appelé à quitter ses fonctions. On lui a confié une «mission de préfiguration» pour la mise en place de la cour d’appel de Cayenne. L’Elysée affirme qu’il s’agit d’un «retour sur le terrain demandé par l’intéressé depuis longtemps». Certains médias estiment que c’est bien une mise au placard de celui qui aurait trop parlé.

Cécile Dehesdin

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Cécile Dehesdin
Cécile Dehesdin (610 articles)
Rédactrice en chef adjointe
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