Monde

La guerre d'Afghanistan est devenue inutile

Foreign Policy, mis à jour le 18.11.2010 à 7 h 19

Elle était le principal théâtre du combat contre le terrorisme. Aujourd’hui, elle nous en détourne.

Afghanistan. REUTERS/Finbarr O'Reilly

Des militaires américains dans la province d'Helmand, en Afghanistan, le 4 novembre 2010. REUTERS/Finbarr O'Reilly

On se souvient de la fameuse formule de Barack Obama, qui avait déclaré (d’abord en tant que candidat, puis en tant que Président) que l’engagement militaire en Afghanistan était une «guerre de nécessité»; une guerre que les Etats-Unis ne pouvaient pas se permettre de perdre. Il l’a répété dans son discours de décembre dernier, lorsqu’il a annoncé sa décision d’envoyer 30.000 soldats supplémentaires sur le terrain, déclarant que l’Afghanistan et le Pakistan constituaient «l’épicentre de l’extrémisme violent pratiqué par al-Qaida», ajoutant que la menace ne ferait que «s’intensifier si la région régresse, et si al-Qaida peut y opérer en toute immunité». La seule façon de contrer cette menace était selon lui renforcer la capacité militaire de l’Amérique, et d’adopter une stratégie de contre-insurrection afin «d’améliorer la stabilité et les capacités de nos alliés dans la région»

L’essentiel du débat entourant le plan de guerre d’Obama s’est focalisé sur cette stratégie de contre-insurrection: le président Hamid Karzai est-il trop corrompu, trop imprévisible? Le peuple afghan est-il trop agressif envers les forces de la coalition? La création de nouvelles institutions est-elle intrinsèquement trop complexe? Les forces de sécurité afghanes sont elles trop incompétentes pour justifier ces efforts massifs –et tardifs– visant à améliorer la stabilité et les capacités en Afghanistan? Mais ce ne sont là que des interrogations secondaires. Voici la question centrale: la guerre est-elle bien nécessaire? Un retrait de nos forces compromettrait-il gravement la sécurité intérieure américaine?

«Al-Qaida est très peu présent en Afghanistan»

Les récentes tentatives de dialogue avec les leaders talibans initiées par le général David Petraeus prouvent que la question est tout sauf anodine. Officiellement, la position de l’Amérique reste inchangée: les talibans doivent accepter l’autorité de l’Etat. En fait, c’est un tout autre scénario qui risque fort de se produire: les forces afghanes et américaines pourraient se retirer de certaines régions –qui seraient alors occupées par les talibans. Mais à quel prix?

Dans un récent rapport, «A New Way Forward», les membres de l’Afghanistan Study Group (un panel d’expert réuni par la New America Foundation) affirment qu’Obama avait tort de penser qu’al-Qaida pourrait «opérer en toute impunité» dans les régions dont les forces de l’Otan décidaient de se retirer. «Al-Qaida est très peu présent en Afghanistan», écrivent-ils; les mesures anti-terroristes habituelles suffiraient donc à contenir l’organisation terroriste. Par ailleurs, les talibans «seraient sans doute peu enclin à voir al-Qaida jouer à nouveau d’un rôle de premier plan» s’ils reprenaient le contrôle du pays. Les auteurs affirment d’ailleurs que «les efforts militaires que déploie actuellement l’armée américaine ne font qu’alimenter l’insurrection que nous essayons de vaincre». Après avoir étudié plus de 2.200 cas d’attentats-suicides, Robert Pape, chercheur à l’université de Chicago et membre du panel, estime que la présence militaire étrangère est le principal facteur déclencheur des attentats terroristes.

Cette hypothèse est-elle plausible? Passons en revue chacune de ces affirmations. Le gouvernement estime qu’il ne reste pas plus de 400 membres d’al-Qaida en Afghanistan et au Pakistan. Al-Qaida semble avoir perdu beaucoup d’influence dans la région; elle dépend aujourd’hui d’activistes dévoués, mais inefficaces. Lors d’une audition devant le Congrès, Marc Sageman, ancien agent de la CIA aujourd’hui membre du Foreign Policy Research Institute, a déclaré que lors des cinq dernières années, plus de trois quarts des attentats (déjoués ou réussis) visant l’Occident ont été perpétrés par des «terroristes  natifs des pays concernés», sans avoir reçu d’aide d’al-Qaida. Il a donné  un nom au phénomène: le «jihad sans chef». Le fait de concentrer autant de ressources dans une zone géographique précise constituerait donc une grave erreur stratégique.

L’expert du terrorisme Peter Bergen est toutefois d’un autre avis; selon lui, «les chiffres sont une fausse piste». Après tout, Oussama Ben Laden n’avait que 200 partisans en 2001, et il est tout de même parvenu à monter un attentat dévastateur. Bergen ajoute qu’al-Qaida «contamine les organisations avec lesquelles elle collabore étroitement», comme le réseau Haqqani et le Lashkar-e-Tabia (le groupe responsable des attaques de Bombay, en 2008). Il serait donc trompeur de s’arrêter aux seuls effectifs d’al-Qaida. Ces dernier temps, l’organisation a peu d’attentats spectaculaires à son actif –mais elle n’a pas disparu pour autant. Deux engins explosifs ont récemment été découverts dans des colis expédiés depuis le Yémen, destinés à deux synagogues de Chicago – ce qui tend à prouver qu’al-Qaida est toujours capable de monter des opérations terroristes à l’étranger. L’expert du Moyen-Orient Bruce Riedel, qui a aidé à mettre sur pied la politique étrangère pakistano-afghane du gouvernement Obama (et qui est aujourd’hui membre de la Brookings Institution), explique que les attentats ratés du «terroriste de Noël» ou de l’Afghan-Américain Najibullah Zazi prouvent justement qu’al-Qaida vient de se regrouper. Si l’un des attentats avait réussi, personne ne parlerait aujourd’hui du déclin de l’organisation.

Bergen est également en désaccord avec ceux qui affirment que les talibans ne feraient pas l’erreur d’accueillir al-Qaida s’ils occupaient de nouveau le sud et l’est de l’Afghanistan. Les talibans ne sont pas des «acteurs raisonnables», explique-t-il. «Le fait d’abriter al-Qaida n’était pas une décision raisonnable. Et rien ne permet d’affirmer qu’ils se comporteront différemment à l’avenir.» Bergen précise également qu’il est faux d’affirmer que les talibans ont pour unique but de renverser les gouvernements du Pakistan et de l’Afghanistan. Certains groupes ont d’autres objectifs.

Le prix de la défaite

Comment savoir si les décisions futures des leaders talibans correspondront à la conception occidentale du «raisonnable»? Patrick Cronin, spécialiste de la sécurité nationale pour le Center for a New American Security et signataire de «A New Way Forward», est assez honnête pour admettre qu’«il nous est impossible de le savoir». Les talibans seraient parfaitement capables de dérouler le tapis rouge pour les groupes affiliés à al-Qaida. Cronin estime que les Haqqani, qui ont organisé nombre d’attentats-suicides contre les forces de l’Otan et collaborent étroitement avec al-Qaida, sont «le nœud du problème»; la présence des Haqqani dans l’est de l’Afghanistan pourrait en effet fournir une nouvelle plateforme aux jihadistes internationaux. Mais il fait remarquer que les forces de sécurité pakistanaises, qui soutiennent les Haqqani depuis bien longtemps, ne veulent pas les voir se lier avec al-Qaida, et tentent de leur «serrer la bride». Si la coalition décide de négocier, les Haqqani seront peut-être inclus dans l’accord final –le  Pakistan l’exigera– mais les forces de l’Otan continueront de pilonner la zone frontalière.

Mais «nos efforts pourront-ils être couronnés de succès?» et «quel serait le prix de la défaite?» sont deux questions bien distinctes.

Les renseignements relatifs à la question numéro un ne manquent pas –et la plupart d’entre eux (mais pas tous) semblent indiquer que la réponse est «non». La stratégie dite de contre-insurrection ne peut fonctionner lorsque le gouvernement local est illégitime et corrompu –et lorsque les insurgés peuvent se réfugier au-delà de la frontière pakistanaise.

Pour l’heure, en revanche, rien ne nous permet de répondre à la question numéro deux. Paul Pillar, lui aussi ex-officier de la CIA et signataire de «A New Way Forward», estime que le lien Haqqani/al-Qaida n’est «pas immuable». C’est une possibilité –mais cette hypothèse n’est pas plus vérifiable que celle du caractère raisonnable (ou déraisonnable) des talibans. Leslie Gelb, du Council on Foreign Relations, a déclaré à maintes reprises qu’une réduction des troupes postées en Afghanistan serait comparable au retrait américain du Vietnam: l’évènement déchaînerait les angoisses les plus folles, mais ses conséquences serait bien moins spectaculaires que prévu. Cette théorie me semble intéressante; pour autant, elle n’est pas vraiment convaincante.

Quant au prix de la défaite, tout est relatif. Les bénéfices du maintien d’une présence militaire très importante en Afghanistan pour les trois ou quatre années à venir doivent être confrontés aux dépenses massives qu’implique la mobilisation d’un tel nombre d’hommes. Les cent milliards de dollars par ans que nous coûte cette guerre pourraient bien être le cadet de nos soucis. Robert Pape se trompe peut-être en affirmant que la présence militaire étrangère est une cause directe du terrorisme –mais c’est très certainement une provocation aux yeux de millions de musulmans; une provocation qui pourrait inciter une infime partie d’entre eux à attaquer l’Occident. Marc Sageman a peut-être raison lorsqu’il déclare que le règne d’al-Qaida a pris fin, et que le jihad est aujourd’hui sans chef –mais le fait de concentrer l’essentiel de nos forces en Afghanistan nous prive de ressources qui pourraient aller renflouer le budget  la justice et de la surveillance  dans les autres régions aujourd’hui contaminées par le terrorisme. La guerre vampirise l’attention de Washington; elle porte un coup terrible à la politique étrangère (emprunte de soft power) et au prestige des Etats-Unis. «Difficile d’être pris au sérieux en Asie lorsqu’on est encore embourbé en Afghanistan.» 

Les vraies «guerres de nécessité» sont particulièrement rares. La Guerre de Sécession en était une; tout comme la Seconde Guerre mondiale. Lorsque le mollah Omar a refusé de nous livrer Oussama Ben Laden, la guerre d’Afghanistan est devenue nécessaire. Mais la guerre a fini par changer de nature – tout comme nos adversaires. La guerre contre le terrorisme islamiste demeure indispensable. On ne peut plus en dire autant de la guerre d’Afghanistan.

James Traub
Contributeur régulier au New York Times Magazine, il tient une chronique hebdomadaire dans Foreign Policy. Il est l'auteur de The Freedom Agenda.

Traduit par Jean-Clément Nau

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