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Stérilité: n'ayez plus peur!

Jean-Yves Nau, mis à jour le 06.11.2010 à 9 h 22

Contrairement à une idée très répandue la fertilité de l’espèce humaine n’est nullement en péril.

Nouveau-né Rick Wilking / Reuters

Nouveau-né Rick Wilking / Reuters

Henri Leridon, célèbre démographe, ne craint pas la provocation. A contre-courant de l’opinion dominante, et contrairement à une série d’informations  publiées depuis déjà quelques décennies, il estime que  l’évolution de la fertilité humaine ne permet  nullement d’envisager un prochain déclin de la population. Il explique pourquoi dans le dernier numéro de Populations et Sociétés revue mensuelle de  l’Institut national français d’études démographiques (Ined). Il rappelle fort utilement à cette occasion quelques données méconnues (ou ignorées) concernant cette fertilité, «capacité à engendrer des enfants vivants» à ne  pas  confondre avec la «fécondité» (qui ne concerne que le décompte des naissances).

Fertilité humaine en déroute? Les inquiétudes dans ce domaine résultent pour l’essentiel d’une série d’observations convergentes concernant l’évolution de la «qualité» du sperme dans plusieurs pays industriels. Taux de spermatozoïdes régulièrement décroissants («oligospermie»), augmentation de formes anormales («tératospermie») de ces mêmes cellules sexuelles devenues globalement moins «vaillantes», comme plus  «fatiguées» (« asthénospermie »); tout semblait  en somme réuni pour voir l’avenir en sombre. Et tout était aussi réuni pour faire un lien de causalité entre ce phénomène et certaines modifications de l’environnement. En ne respectant décidemment plus la maternelle nature l’espèce humaine mettait en péril ses capacités de croître et de se multiplier.

La dernière illustration en date de cette corrélation est publiée dans la revue spécialisée Fertility and Sterility   Elle concerne des ouvriers chinois exposés au bisphénol-A (BPA). Il s’agit ici d’un composé chimique présent dans un grand nombre de matières  plastiques utilisées pour conserver les aliments et les boissons, dont les biberons ainsi que dans les résines de scellement dentaire. Il est tenu pour être responsable de multiples dérèglements hormonaux, sexuels et embryologiques. Au terme d’une recherche menée durant cinq ans  auprès de plus de cinq cents ouvriers sous l’égide du Kaiser Permanente (consortium privé américain de soins et d'assurance maladie) des scientifiques viennent de conclure à une relation entre les concentrations élevées de BPA dans les urines et un sperme de «mauvaise qualité». Que faut-il en penser? A dire vrai, bien peu de choses, si ce n’est d’observer que nous ne vivons plus dans le même «environnement» que nos aïeux.

Pour sa part Henri Leridon s’attache à rappeler quelques vérités premières. Quant à la fertilité humaine.

La mortalité fœtale

Elle est, naturellement, très élevée dans l’espèce humaine. Ainsi les fausses-couches spontanées identifiées par les femmes concernées (et leurs médecins) représentent environ 12% à 15% des grossesses décelées. Mais une proportion plus grande encore des embryons conçus au terme d’une relation sexuelle fécondante cessent très tôt de se développer sans que la femme ne le sache; la proportion totale de «décès» in utero pourrait atteindre 50%. La majorité de ces échecs sont dus à des malformations génétiques graves au point d’être incompatibles avec un développement normal.

Combien faut-il attendre avant d’être enceinte?

La probabilité de concevoir un enfant au cours d’un cycle menstruel est en moyenne (entre 20 et 30 ans)  de l’ordre de 20% à 25%. Mais elle varie d’un couple à l’autre ainsi qu’avec l’âge.Henri Leridon explique: 

«Imaginons que nous suivions 100 femmes en couple à partir du moment où elles décident d’avoir un enfant (…) Au bout de 12 mois, 90 d’entre elles ont obtenu une grossesse et les 10 restantes, qui n’en ont pas eu, cherchent toujours à concevoir. Dans ce sous-groupe (…) une majorité de ces femmes, plus des deux tiers, obtiennent une grossesse dans les 12 mois suivants, ce qui porte à 97 le nombre total de femmes ayant réussi à concevoir au bout de 24 mois, et à 3, celles n’ayant toujours pas eu de grossesse (…) 90% des couples initiaux obtiennent une conception dans les 12 premiers mois, 71% des couples inféconds à un an y parviendront dans les 12 mois suivants, et 57% des couples inféconds à deux ans.»

Ces données sont essentielles à une époque où, assistance médicale à la procréation aidant on pense généralement qu’il est totalement anormal de ne pas avoir un enfant au terme d’une période de douze mois durant laquelle on a tout mis en œuvre pour y parvenir. En d’autres termes une «infécon­dité après 12 mois» n’est en rien synonyme de stérilité.

Qu’en est-il de la stérilité?

Il existe toujours une certaine proportion de couples qui ne pourront pas concevoir en l’absence de traitement médical. Ce risque de stérilité définitive augmente avec l’âge jusqu’à, on le sait, atteindre 100%.

Henri Leridon : «Les «stérilités totales» sont celles qui existent dès la mise en couple ou dès le début de la recherche d’une première grossesse. Dans les populations anciennes à fécondité «naturelle»  (c’est-à-dire non soumises à un contrôle volontaire de la part des couples) - comme dans les populations de pays du tiers-monde observées juste avant le début de leur transition démographique - la proportion de femmes mariées restant sans enfant à 45-49 ans était partout inférieure à 10%, le plus souvent inférieure ou égale à 5%.»

La stérilité progresse avec l’âge. Dans ce domaine les chiffres sont souvent trop méconnus des nombreuses femmes qui, pour diverses raisons,  pensent pouvoir programmer sans difficulté une grossesse tardive. La  cause majeure de l’augmentation de la stérilité avec l’avancée en âge est la forte progression du taux de mortalité intra-utérine spontanée: 12-15 % (avant 30 ans); 20 % (entre 30 et 34 ans); 25 % (entre 35 et 39 ans); 30 % (entre 40 et 44 ans); près de 40 % (entre 45 et 49 ans). Henri Leridon: 

«À 35 ans, 17% des femmes ne parvien­dront plus à avoir un enfant, mais seules 5% ne pour­ront pas démarrer une grossesse; à 40 ans, les proportions sont respectivement de 33% et 17% (…) Ceci incite à ne pas se contenter des taux de succès en aide médicale à la procréation exprimés – comme c’est souvent le cas – en «fécondations réussies» ou «grossesses cli­niques», l’espérance du couple n’étant pas une grossesse mais un enfant. On voit aussi que, quelle que soit la défi­nition retenue, l’âge médian de la stérilité se situe bien avant celui de la ménopause; environ cinq ans avant.

Une  baisse de la fertilité dans la population française?

Facteurs environnementaux ou pas on recense depuis plusieurs décennies une baisse statistique de la qualité du sperme notamment chez des hommes effectuant des dons en vue d’inséminations artificielles. Ce phénomène a par exemple été  bien observé chez  les donneurs parisiens entre 1975 et 1995. Que peut-on en conclure en termes  de fertilité? A dire vrai, là encore, bien pas grand-chose dès lors que les taux de concentration en spermatozoïdes ne chutent pas de manière drastique. Pour l’heure on peut estimer que la baisse de 21% de la concentration spermatique observée sur une quinzaine d’années pourrait correspondre à une réduction de 7% de la fécondabilité. Quant à l’impact de ce phénomène sur la démographie il est d’autant plus difficile à cerner qu’il peut aisément être compensé par le recours aux techniques de l’assistance médicale à la procréation (AMP) qui permet -notamment via l’injection intra-cytoplasmique de spermatozoïde (ICSI) – de pallier efficacement des situations durables d’hypofertilité masculine.

Reste  deux points essentiels.  Quand bien même elle aurait  légèrement diminué depuis quelques décennies dans plusieurs pays industriels la fertilité des couples ne semble nullement de nature  à provoquer entraîner un déclin de la population humaine. Mais en toute hypothèse le recours des couples hypofertiles aux méthodes de l’AMP permettrait de compenser en grande partie cette hypothétique diminution au prix d’un allongement du délai nécessaire pour concevoir. A savoir toutefois: l’AMP ne peut être efficace sur le plan démographique que lorsque les couples ne souhaitent pas beaucoup d’enfants (guère plus de deux en moyenne) et qu’ils disposent du temps nécessaire pour les concevoir.

«Il en irait autrement si la proportion de couples stériles augmentait sensiblement du fait d’un report important de l’âge moyen à la maternité, résume Henri Leridon. Un âge plus élevé correspond une fréquence de la stérilité en hausse, qui peut avoir des effets sur la fécondité finale. Dans ce cas l’AMP est d’un moindre secours, l’efficacité de ses méthodes diminuant au fur et à mesure que l’âge avance.»

On peut le dire autrement, en reprenant un slogan féministe qui fit un temps florès («Un enfant si je le veux, quand je le veux»). A en croire les démographes, dans l’immense majorité des cas les couples peuvent effectivement, s’ils le souhaitent, avoir des enfants. A condition de ne pas trop tarder et, le temps passant, de savoir faire preuve de plus en plus de patience.

Jean-Yves Nau

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Journaliste
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