Monde

Ce qu'il ne faut pas faire quand une bombe artisanale explose

Christopher Beam, mis à jour le 12.11.2010 à 20 h 25

4e partie du reportage de Christopher Beam en Afghanistan.

Afghanistan. REUTERS/Finbarr O'Reilly

Un Marine dans la province d'Helmand, le 31 octobre 2010. REUTERS/Finbarr O'Reilly

J’ai passé neuf jours au sein de la 372e compagnie MP –mangé la même nourriture, transpiré dans les mêmes camions et dormi sur les mêmes lits de camps étroits. «Embedded», comme on dit. Ma vision de la guerre, comme celle des hommes de la 372e, est partielle. (4e partie)

Jeudi matin. Nous sommes assis dans un mirador. Tout le monde s’ennuie, ce qui, inévitablement, amène à des blagues sur les noirs. Le soldat Joshuah Hill décrit sa dernière discussion avec les enfants afghans.

«Je leur ai dit de se trouver un boulot. B-O-U-L-O-T.»

«C’est marrant que ça soit le noir de la section qui dise ça», lance un MP blanc.

«Je suis proprio d’une putain de boîte d’aménagement paysager», répond Hill.

«Pourquoi tu te fâches?»

«Je ne me fâche pas. Tu m’ennuies. T’inquiète, tu t’en rendras compte, le jour où je serai fâché.»

Silence. Une minute s’écoule. Et puis soudain… BOUM.

Un panache de fumée et de poussière monte s’élève un pâté de maison plus loin, à moins de 600m. Le lieutenant Jason Walter et le sergent-chef Joe Baird nous rejoignent. «Je pense que c’était une bombe artisanale», dit Walter. Un camion bourré de policiers afghans s’élance sur la route en direction du lieu de l’explosion. Quelques minutes plus tard, nous les rejoignons sur place.

Lorsque nous arrivons sur le site de l’explosion, la police afghane est déjà en train d’enlever l’épave. Il semble qu’une carriole chargée de raisins et de tomates ait explosé sur le côté de la route au passage d’un camion de la PNA. Trois policiers sont blessés. La PNA est en train d’attacher ce qui reste de la carriole à l’arrière d’un de ses camions et se prépare à l’emmener. Walter arrête un des policiers. «Il faut laisser ce machin-là ici pour l’instant, dit-il. Vous ne pouvez pas vous pointer et le virer comme ça.»

Les policiers afghans ont une vision bien différente de leur rôle. «Ils ne veulent pas que ce genre de choses se sache, dit l’interprète. Ça faisait un petit bout de temps qu’il n’y avait pas eu d’attaque, un paquet de gens passent par ici, la route est bloquée et ils n’aiment pas ça.» «J’en ai rien à foutre», dit Walter. «On finit ce pourquoi on est venu, et après ils pourront l’emmener.»

Le sergent Chris Gnegy arrive avec son kit d’analyse et se met à frotter la structure et les roues de la carriole. Les lingettes virent au marron, ce qui veut dire TNT. Un camion à incendie arrive sur ses entrefaites pour nettoyer le sol.

«Je veux savoir avec quoi ils l’ont actionné, dit Walter. J’imagine que ces connards l’ont déjà embarqué… aidez-moi à trouver un machin qui ressemble à quelque chose d’électronique.» Nous tournons pendant cinq minutes. Il y a du raisin partout. Du sang s’est figé dans la poussière. Les pompiers sont impatients de jouer de la lance à eau. Un officier de la PNA fait remarquer que les pompiers jeûnent et que ça serait bien de ne pas trop les faire attendre.

«Le voilà!» s’exclame Walter. Le soldat Bardon Humphrey a trouvé un bout de métal dans le caniveau et le dépose dans un sac plastique. «C’est bon.» Les MP remballent afin de ramener leur indice à la base. Nous venons à peine de nous écarter de la route que les pompiers allument leur lance à incendie. L’eau vient éclabousser nos brodequins.

Les chefs militaires et civils aiment à évoquer le «visage afghan» de la guerre. Autant que possible, disent-ils, les Afghans doivent mener les patrouilles, prendre les décisions et diriger les opérations. Les Américains ne devraient être que des conseillers –rien de plus. C’est l’équivalent militaire de «apprends-leur à pêcher plutôt que de leur donner un poisson».

Tout ceci se joue au bas de l’échelle, de manière quotidienne. Lorsqu’un policier afghan demande des piles à un conseiller américain, ce dernier refuse, et lui demande comment il se procurerait des piles s’il n’était pas là. Lorsque des coups de feu retentissent à un pâté de maison d’un poste de contrôle, les hommes de la PNA décollent immédiatement pour voir de quoi il en retourne –une initiative certes irréfléchie, mais qui démontre leur autonomie. Lorsqu’un policier afghan vient se plaindre de son supérieur auprès du sergent Lisa Morgan, Morgan lui dit d’utiliser la voie hiérarchique plutôt que de s’en remettre aux Américains.

Le «visage afghan» de la guerre s’étend aux relations publiques. La récente offensive près de Kandahar ne s’appelle pas «Opération machin-chouette» mais Hamkari Baraye Kandahar, ce qui veut dire «Coopération pour Kandahar» en dari. (Qu’importe si la majorité des Kandaharis parlent le pachtoun.) Lorsque l’opération visant à chasser les talibans du district n°6 a commencé, ses dirigeants ont pris soin de dire qu’elle était menée par des Afghans et que les Américains ne jouaient qu’un rôle de soutien.

Mais ce «visage afghan» du conflit est tout de même très maquillé. Toute opération «menée par les Afghans» doit être approuvée par la coalition. Le salaire des policiers afghans est versé en dollars ou en euros. Les structures de la PNA sortent d’ordinateurs portables américains. Et le «visage afghan» est également à géométrie variable. Parfois, les MP insistent pour écarter les policiers afghans d’une opération. D’autre fois, ils patrouillent seuls, sans la moindre présence visible de policiers afghans.

«C’est leur show. On est juste là pour aider», dit le sergent Amanda Voggenreiter avant une patrouille de nuit près du pont de Tarnak. Mais lorsque nous arrivons au poste afin d’embarquer quelques policiers afghans, aucun ne se porte volontaire. Ils ont déjà fait une patrouille aujourd’hui, dit l’adjoint du chef de poste et sont trop fatigués pour en faire une autre. «Ils utilisent la patrouille d’aujourd’hui comme une excuse pour ne pas patrouiller ce soir», dit Baird. C’est  souvent comme ça? «Oh, oui», dit Walter. Finalement, les Américains partent seuls.

Seulement voilà: lorsque les Afghans prennent les choses en main, on se retrouve avec des sites d’explosions de bombes artisanales nettoyés plutôt que fouillés pour trouver des indices. On voit la police lancée à la poursuite de criminels comme un groupe d’auto-défense au far-west. On se retrouve avec des obus recouverts de sacs de sable.

Mais aux yeux de la police afghane, nettoyer un site d’explosion sans enquêter est tout sauf absurde. Des bombes explosent. La vie continue. Peut-être que la meilleure façon de décourager les attaques est de faire comme si elles n’avaient jamais eu lieu. L’approche occidentale consiste à boucler le périmètre et à chercher des indices pour retrouver les salopards responsables. Peut-être qu’il n’est pas idéal d’avoir un obus de 155mm qui traîne dans sa cour. Mais on a quand même de bonnes chances de s’en sortir. Aux yeux d’un officier afghan, dont la vie est perpétuellement menacée, c’est loin d’être stupide.

Alors cette histoire de «visage afghan» n’est peut-être qu’une histoire de relations publiques. Mais c’est aussi la seule façon de permettre la transition en douceur. Le général de brigade Philipps, qui a servi en Irak et qui dirige l’école de formation des MP dans le Missouri a proposé une métaphore qui permet de contourner le côté village Potemkine de l’expression «visage afghan». «Parfois, vous êtes l’entraîneur de l’équipe, dit-il. D’autre fois vous êtes le capitaine. Et d’autres fois vous êtes la pom-pom girl.» En d’autres termes, il faut former, diriger et parfois se contenter d’être un spectateur. Les MP doivent être en mesure de passer d’un rôle à l’autre, dit-il.

«Si je loupe la naissance de mon fils, je vais tuer quelqu’un»

Mais les métaphores n’effacent pas les défis; elles ne font que les décrire. Et les descriptions les plus pertinentes soient-elles ne changent pas la réalité du terrain: tous ceux à qui j’ai pu parler insistent sur le manque de temps –impliquant par là que la date butoir de juillet 2011 n’est pas réaliste. «Ça prend du temps», me dit le lieutenant-colonel Victor Garcia, chef-adjoint de la Task Force Raider, en charge de la ville de Kandahar. «Il faut tisser des liens, établir la confiance. On a encore du pain sur la planche.» Ketterman le dit de manière plus abrupte: «Ce n’est pas cette génération qu’il faut changer, dit-il. Il faut changer trois générations de bout en bout.» A cette date, le «visage afghan» sera sûrement le seul disponible.

S’engager dans l’armée, c’est comme entrer en religion. Pour y servir, il faut avoir foi dans le fait que la mission qui vous incombe vous dépasse. Mais il est parfois difficile de comprendre en quoi vos actions quotidiennes s’inscrivent dans ce schéma plus large. Servir nécessite donc de posséder la foi, la foi dans le fait que ce que vous faites est sage et justifié.

Un FRAGO (abréviation de Fragmentary Order – un contre-ordre) tombe à 2h00 du matin le mercredi, qui semble tout droit conçu pour mettre à l’épreuve la foi des hommes de  la 1re section. On leur ordonne de s’installer dans un nouveau poste de police pour cinq jours, pendant qu’une autre compagnie participe à une offensive contre les talibans.

«C’est quoi le but de cette mission?» demande le soldat Seth Peacmaker sur la route qui nous mène au poste de police n°9. Peacemaker, 19 ans, doit rentrer aux Etats-Unis dans cinq jours. «Si je loupe la naissance de mon fils, je vais tuer quelqu’un.»

Nous arrivons au poste vers 3h00 du matin. Ketterman fixe les tours de garde. Dans la matinée, nous sommes assis dans un mirador lorsqu’un groupe de gamins afghans s’approche. Tous les soldats qui servent en Afghanistan ont une histoire à vous raconter à propos des gamins. Parfois, les gosses font coucou. D’autres fois, ils balancent des pierres. Souvent, ils font des gestes obscènes. Les réponses à ce genre d’attitude ne sont pas fixées par le protocole, ce qui signifie que la plupart des soldats improvisent.

Un MP leur balance un dollar. «Pain», dit-il. «Va te chercher du pain.» Un des gamins prend le dollar mais ne bouge pas. «Pain!», répète le MP. Il fait comme s’il mangeait un morceau de pain invisible. Bob, l’interprète, se pointe et demande au gamin ce qu’il veut. «Il dit: la boulangerie est loin, file-moi plus d’argent que je m’achète une voiture pour y aller.»

«Je ne crois pas que ce soit un jeu»

Les gosses commencent à se multiplier et chaque présent des soldats provoque une petite bagarre. L’un d’eux lâche une sucette et les gosses se battent pour l’avoir. Pour les calmer, quelqu’un d’autre lance 5 briques de jus de fruit, une pour chacun. Un des gamins, pour rire, balance une des briques sur un autre. La brique s’écrase sur sa tête et l’éclabousse. «Je ne sais pas où ils l’ont trouvé l’Afghane avec les jolis yeux, dit un MP. Ces gamins ont vraiment de sales gueules.»

«Comment ça va?, crie un des enfants. Anglais! Pepsi!» Un autre fait un geste suggérant un cunnilingus. Un des MP ramasse une pierre et la lance en direction du groupe de gamins. Elle touche un des gosses au genou. Plutôt que de lui relancer la pierre, le gamin la ramasse et la lance sur un de ses copains. «Vous n’avez pas l’impression d’être au zoo?», dit un des MP. «On dirait des petits singes», dit un autre. «J’aime ma fille et mon fils. Mais ces gamins-là, ils sont pas humains.»

La vision romantique du soldat libérateur et de l’enfant reconnaissant s’évanouit rapidement. Elle disparaît peu à peu, avec chaque «pop» que les soldats entendent lorsqu’ils circulent dans les rues de la ville –le bruit caractéristique des pierres lancées sur les camions. «Notre interprète dit que c’est un jeu, dit le caporal Robert Daniels de la 2e section. Je ne crois pas que ça en soit un.» Les mitrailleurs sont les plus vulnérables. Il y quelques semaines de cela, le soldat Jeremy Hirsch prenait une photo depuis sa tourelle quand une pierre a pulvérisé l’objectif de son appareil photo. Le même jour, un sac plein de déjections est passé au-dessus de sa tête.

Au bout d’un moment, balancer des pierres sur les gamins ne semble pas si terrible. Pour un soldat canadien avec qui je me suis entretenu, le tournant fut de se prendre une brique en pleine tête. Aujourd’hui, il frappe les gamins qui s’approchent de trop près. «Il faut remettre tout ça en perspective», dit-il. Alors qu’elle stationnait à Panjwaii, un district à l’ouest de Kandahar, son unité a passé un après-midi à regarder des gosses du coin jouer à un jeu, raconte-t-il. Huit gamins se tenaient dans un cercle. Un gamin, au milieu, tenait une barre de fer au bout de laquelle était attaché un morceau de béton. Il la faisait tourner et, lorsque la force centrifuge était suffisante, la lâchait. Tout gamin présent dans le cercle qui tentait de se lever était immédiatement frappé par les autres, pour son manque de foi en Dieu. Et s’il ne cherchait pas à l’éviter et que le morceau de béton le frappait, il se faisait aussi arranger par les autres, puisque Dieu avait décidé qu’il devait être frappé. C’est du moins ce qu’un interprète avait expliqué au soldat.

Les Américains justifient cette brutalité occasionnelle en déclarant que les Afghans font la même chose. Mais lorsque l’on évoque d’autres pratiques afghanes, comme la corruption, les Américains font pourtant la différence.

Une pierre, deux pierres...

Le Manuel de Contre-insurrection précise que «les troupes américaines doivent faire preuve de respect à l’égard des religions et des traditions locales. Les soldats et les Marines doivent donc accepter de nombreux aspects de la culture nationale et locale». Parfois, cela signifie que les Américains doivent tolérer des comportements qui seraient jugés inacceptables aux Etats-Unis. Un jour, au poste de police n°5, les policiers afghans ont frappé à plusieurs un homme suspecté de battre sa femme. Les MP ne sont pas intervenu.

Mais le danger de la flexibilité culturelle est, naturellement, le nivellement par le bas. Les gamins afghans lancent des pierres en direction de la police. Les policiers afghans lancent des pierres en direction des enfants. Parfois, un MP va lancer une pierre, lui aussi. Du point de vue occidental, il s’agit d’une violation des Droits de l’homme ou, dans le meilleur des cas, d’un acte répréhensible. Mais pour un soldat en Afghanistan, devant sans cesse naviguer entre différentes normes, il ne s’agit que d’une forme d’immersion culturelle –l’équivalent juvénile du «bonjour» en pachtoun.

C’est aussi un aveu implicite d’impuissance. La mission des Etats-Unis est-elle mise en péril lorsqu’un soldat lance une pierre? Si la mission se limite à garder un poste de police, la réponse est assurément non. Mais si l’objectif est de changer les comportements –tant au sein de la police que chez les gamins qui, un jour, pourraient l’intégrer– la réponse pourrait être bien différente. Lancer une pierre à un gamin, acte anodin au premier abord, est une forme d’aveu tacite que nous ne sommes pas prêts de changer leur comportement et que l’on ferait peut-être mieux de se joindre à eux.

Tout le monde se prend sa brique, un jour ou l’autre. Un jour que nous descendons près d’un poste de contrôle du district n°10, je me retrouve à interviewer un vieil homme tandis que des gamins se rassemblent en fixant mon appareil photo. La courroie étant enroulée autour de mon poignet, je les laisse jouer avec tandis que je poursuis mon entretien, pas de problème. Après tout, ils n’ont sans doute jamais vu un appareil photo de ce genre –ils auront donc appris quelque chose. Sur le point de prendre congé, je décide de prendre une photo de mon interlocuteur. Un message d’erreur apparaît. J’ouvre l’appareil. La carte mémoire a disparu.

Christopher Beam

Traduit par Antoine Bourguilleau

Christopher Beam
Christopher Beam (24 articles)
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