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Police Académie

Christopher Beam, mis à jour le 08.11.2010 à 11 h 02

Comment bâtir une force de police à partir de rien. Troisième partie du reportage de Christopher Beam en Afghanistan.

Afghanistan. REUTERS/Marko Djurica

Un MP américain, de la 1re division marine dans la province de Nimroz, le 15 janvier 2010. REUTERS/Marko Djurica

J’ai passé neuf jours au sein de la 372e compagnie MP –mangé la même nourriture, transpiré dans les mêmes camions et dormi sur les mêmes lits de camps étroits. «Embedded», comme on dit. Ma vision de la guerre, comme celle des hommes de la 372e, est partielle. (3e partie)

Pour la police militaire américaine, encadrer la police nationale afghane (PNA) signifie beaucoup de chose. Cela signifie superviser les policiers afghans quand ils effectuent des fouilles de véhicules aux postes de contrôle disséminés dans la ville. Cela signifie les entraîner aux méthodes de guerre urbaine, à la formation d’un cordon de sécurité ou à la fouille en règle d’un bâtiment. Cela signifie leur apprendre à bâtir un réseau de renseignement. Mais tout ceci ne sert à rien sans une infrastructure de commandement, même basique. Jusqu’à présent la PNA en est dépourvue. Des concepts tels que celui de chaîne de commandement, que ceux qui travaillent dans la police aux Etats-Unis considèrent comme acquis, doivent être ici mis en place.

Lorsqu’elle ne sert pas au sein de la 372e, le sergent-chef Lisa Morgan travaille pour une autre compagnie: Wal-Mart. En tant que coordinatrice de protection et gestion de capital à Roanoke (Virginie) son rôle est de s’assurer que chaque chose est à sa place –une compétence qu’elle peut mettre à profit au poste de police n°10. Dans le bureau du chef de poste, ce vendredi après-midi, Morgan vient de sortir un paquet d’imprimés sur lesquels est figurée la structure hiérarchique du poste de police, qui ressemble à l’arbre généalogique d’une famille de la mafia dans un bureau de la police. De nombreux espaces sont vides. L’objectif du jour est de tenter de comprendre qui travaille ici et qui fait quoi. Au sommet se trouve Ahmad Hakimi, le chef du district n°10, âgé de 23 ans. Tandis que Morgan tente d’organiser les feuilles, Hakimi, assis derrière son bureau, passe des coups de fil sur son mobile. Le poste n’a pas de lignes téléphoniques et Hakimi reçoit donc les appels d’urgence sur son propre téléphone. Lorsqu’il part en patrouille, il laisse son numéro perso. Aujourd’hui, les coups de fil sont personnels. Il y a vingt jours de cela, le chef du district n°8 a été blessé par l’explosion d’une bombe artisanale. Il est mort aujourd’hui. Hakimi répand la nouvelle. «Le pire dans tout ça, c’est que s’ils ne changent pas de méthode, il va lui arriver la même chose», dit Morgan. Comme de nombreux officiers de la PNA, Hakimi n’est pas allé au-delà de l’école primaire et comme la plupart d’entre eux, il ne parle pas anglais. La plaque qui trône sur son bureau et indique son nom en anglais et en pachtoun est posée à l’envers.

«Je commence à en avoir marre»

En dessous de lui se trouve son premier adjoint, Said Abdul Shah, qui dit avoir 30 ans mais semble en avoir 45. Il y a une semaine, un de ses hommes est venu se plaindre à Morgan que Shah l’avait frappé et il a demandé à changer de poste. Morgan l’a encouragé à résoudre le problème en interne, par la voie hiérarchique. Les deux hommes sont beaux-frères et Shah a minimisé l’incident, affirmant qu’il s’agissait «d’un problème d’ordre familial».

En dessous de Shah, les choses se compliquent. Le poste est censé disposer d’officiers chargés des enquêtes, du trafic de drogue, de renseignement, du terrorisme et du «contrôle». Mais aucun de ces postes n’a été pourvu –du moins si l’on se réfère à l’organigramme officiel. D’autres officiers ont des titres, mais temporaires. Et dans certains cas, ces titres sont des coquilles vides.

Morgan se souvient d’avoir demandé à un policier ce qu’il faisait.

«Je suis officier contrôleur.»

«D’accord, mais tu fais quoi?»

«Je contrôle des choses.»

«Quoi comme choses?» La réponse, selon Morgan fut, en gros: «Je ne sais pas.»

«Je commence à en avoir marre», dit Morgan. Deux policiers portent le même nom, Nazar Mohammed. «Faudrait que vous pensiez à changer de nom, dit Morgan. Trop de gens portent le même nom.»

Dans la salle voisine, des MP prennent des photos et les empreintes des policiers afghans et scannent leur rétine avec un engin baptisé HIIDE (Handheld Interagency Identity Detection Equipment). C’est la même procédure que celle conduite aux postes de contrôle du trafic, dans le but de créer une base de données nationale d’identification. Mais à chaque fois que les MP pensent avoir fini, d’autres policiers afghans se présentent. «C’est toujours pareil, dit le caporal David Harris. On pense en avoir fait 95%, mais il continue d’en arriver. Mais d’où ils sortent, bon Dieu?»

Les policiers afghans présentent leurs armes pour une inspection. Les MP notent le numéro de série et les croisent avec la liste originale. Même si les deux listes ne correspondent pas, ils savent au moins où sont les armes. (Ça ne marche pas toujours.) Un policier vide la chambre de son arme en pressant la queue de détente, puis la tend à Weaver. Weaver lui explique qu’il vaut mieux s’assurer visuellement que la chambre est vide plutôt que de presser la queue de détente. Le policier tape sur son insigne, pour signifier qu’il est titulaire du diplôme de la PNA et s’en va.

La plupart des policiers de la PNA ne passent pas par l’Académie. Le capitaine Fred Wasser estime que 4 policiers sur 10 ont terminé la formation. Voilà comment ça marche: on leur donne leur insigne et leur arme avant de les former. Les postulants sont soumis à une brève enquête personnelle –un membre de la police doit se porter garant pour eux– et ils sont incorporés.

La plupart des policiers afghans n’ont donc aucune formation. La nuit précédente, les MP supervisaient un poste de contrôle en dehors d’un poste de police lorsque des coups de feu ont retenti à un pâté de maison de distance. Les policiers afghans se sont empilés dans un pick-up et se sont précipités sur la route. Pas de gilets pare-balles, pas de ceinture de sécurité –juste une camionnette ouverte avec des flingues pointés dans toutes les directions. «Ils se croient sous la protection d’Allah ou ils sont inconscients?», demande Morgan à notre interprète. «Ils sont inconscients», a-t-il répondu. Il s’avéra que les coups de feu avaient été tirés par d’autres policiers afghans qui avaient surpris deux hommes en train de voler une moto. Au lieu de toucher les voleurs, les policiers ont atteint un réservoir d’essence, provoquant une fuite.

«Qu'est-ce qui est le plus déshonorant?»

Les membres de la PNA sont trop attentistes, dit Wasser: ils ne sortent que quand il se passe quelque chose de grave. «Si je circule au volant de ma voiture aux Etats-Unis et que j’aperçois une bouche d’égout ouverte sur la route, je me dis que c’est dangereux et je ne me contente pas de l’éviter. Je la referme.» Il considère que la PNA ferait mieux de tenter de prévenir les problèmes plutôt que de tenter de réparer les dégâts. «Les choses ne changent pas de manière significative, dit-il. Mais les policiers afghans veulent vraiment se former, et c’est déjà un grand pas.»

Mais quel que soit le degré d’entraînement de la PNA, elle ne sera jamais le NYPD. Surtout si elle ne change pas radicalement son mode de fonctionnement: de nombreux policiers acceptent des bakchichs (même s’ils prennent soin de ne pas en accepter en présence des Américains). Le fait que le salaire d’un officier de police afghan débutant s’élève à 165$ n’aide pas. C’est beaucoup plus que la moyenne afghane –un travailleur afghan gagne en moyenne 400$ par an– mais c’est insuffisant pour nourrir une famille. «Qu’est-ce qui est le plus déshonorant?, a demandé un policier à Harris. Accepter un pot-de-vin ou ne pas être capable de nourrir ma famille?»

D’autres traits culturels entrent en ligne de compte. Les policiers, comme de nombreux Afghans, fument du haschich. Lors de ma première nuit au poste de police n°5, deux MP m’ont conduit dans un mirador qui empestait le cannabis. Lorsque j’ai demandé à un policier afghan à l’œil vitreux s’il s’inquiétait de voir les talibans infiltrer leurs rangs, il m’a dit qu’ils l’avaient déjà fait et attendaient le bon moment pour attaquer. «Il est fou, m’a dit l’interprète. Le haschich.» Le même garde fut blessé la semaine suivante par une grenade jetée dans un mirador.

Ne pas vouloir l'impossible

L’objectif de la coalition est de faire de la PNA une force autonome. Mais quand vous additionnez les problèmes les uns aux autres –la drogue, l’analphabétisme, la corruption, une attitude cavalière à l’égard de la sécurité, le manque de ressources et d’équipement, la violence– le résultat obtenu ne pousse guère à l’optimisme. Surtout si vous songez à ce qui se passera quand la coalition sera partie. «Je ne sais pas, dit Wasser. Je vois de bonnes choses, des chefs courageux. Mais je me pose des questions sur leur capacité à coopérer et à réussir sans une assistance extérieure.»

La stratégie semble s’articuler comme suit: Continuer de former la police. Améliorer les problèmes de société, comme la pauvreté et le manque de développement qui rendent la tâche de la police plus difficile. Et ne pas vouloir l’impossible.

La PNA n’est pas prête d’atteindre les standards occidentaux à brève échéance, me dit une conseillère en la matière, canadienne de nationalité. Mais elle pourrait déjà viser un «standard afghan». À titre d’exemple, les départements de police d’Amérique du Nord ont un arsenal suffisamment conséquent pour permettre qu’un officier qui rend son ancienne arme puisse s’en voir immédiatement confier une autre. Ici, ce n’est pas le cas. Un poste de police américain dispose d’assez d’essence pour permettre à ses officiers de patrouiller en permanence. Ici, c’est impossible. «Au Canada, la fosse septique ne dégueule pas en plein air derrière le poste de police.» C’est le cas au poste de police n°5. Lorsque je lui réponds que le terme de «standard afghan» est un doux euphémisme pour désigner un «sous-standard», elle me reprend. «Nous n’essayons pas de leur imposer notre vision, dit-elle. Nous voulons prendre ce qui marche dans un poste de police et l’appliquer ailleurs.»

La question est de savoir si ce «standard afghan» peut permettre d’assurer une véritable mission de police. Prenez le Ramadan. «Les Américains doivent se montrer sensibles sur les questions de religion, dit Wasser. J’ai idée de ce que je pourrais ressentir si quelqu’un venait pourrir mes fêtes de Noël.» Certes, mais ils doivent aussi appliquer la loi. Tout comme les policiers américains répondent aux appels d’urgence le dimanche, les policiers afghans doivent travailler pendant le Ramadan. Ils doivent juste arriver à comprendre que leurs obligations légales sont équivalentes à leurs responsabilités de croyants, dit Wasser. Mais pour l’instant, c’est loin d’être évident. «Les philosophies et les cultures sont trop différentes.» Comment cela pourrait-il changer ? «Lentement, dit-il. Lentement.»

Ce qui ne veut pas dire que la PNA n’a pas fait quelques progrès. Mais il est difficile d’en trouver des preuves concrètes. Plus de 68.000 hommes se sont engagés dans la police afghane en 2009 selon une récente étude. Mais selon une autre, seuls 18% des Afghans formés par la PNA font encore partie de ses effectifs. Le nombre de postes de police supervisés par les forces de la coalition à Kandahar est passé de zéro en 2001 à 17 aujourd’hui. Mais les assassinats ciblés ont atteint des sommets, eux aussi. Il est après tout possible qu’un fort taux d’homicide soit un signe encourageant: cela signifie peut-être que davantage de crimes sont rapportés aux autorités au lieu d’être dissimulés. Mais il n’existe aucun moyen de le savoir. Les chiffres sont opaques. Le progrès est à l’opposé de la définition classique de la pornographie: même si vous le voyez, vous pouvez ne pas savoir que c’en est.

***

La 1re section escorte un convoi sur une route en bordure de la ville, à la recherche d’un site en construction. Bien sûr, tout ici ressemble à un site en construction. Les bâtiments qui bordent la route sont soit à moitié finis soit à moitié détruits. Chaque maison semble avoir sa pile de brique stockée devant.

Notre chauffeur, le soldat Eric Shank, semble prendre un malin plaisir à rouler sur chaque nid-de-poule. Le lieutenant Jason Walter, qui sert de copilote, s’en inquiète.

«Fais gaffe», dit Walter. Le camion heurte une grosse motte de terre, mais poursuit sa route. «Tu as de la chance», dit Walter.

«J’ai pas de la chance, dit Shank. Je suis un as du volant! C’est quoi ces drapeaux sur la montagne?»

«C’est des drapeaux sur la montagne», répond Walter.

«Ouais, mais qu’est-ce qu’ils veulent dire?»

«Ils veulent dire: Shank, regarde la route.»

Nous repérons finalement une petite route qui mène dans les collines. Le camion a du mal à passer. «Je déteste ces petites routes pourries, dit Walter. On s’enfonce dans le cœur du secteur taliban. C’est ici que ça castagne et que ça craint.»

«Dis, tu as vu ce film, Détour mortel?, me demande Shank. Et bien il va nous arriver la même chose.»

Shank lève les yeux vers les collines.

«Y’en a des cavernes, dis donc, ils ne manquent de rien là-dedans, dit-il. On dirait la Virginie occidentale, sans les arbres.»

Shank commence à chanter «All the little children of the wooooooorld…»

«Je n’arrive pas à comprendre pourquoi ces types ne se lèvent pas le matin en se disant “j’en ai marre de rester assis dans ce trou”», dit Shank.

«Tu fais gaffe à la chèvre?», dit Walter.

Nous arrivons sur le site. Deux officiers des affaires civiles –des militaires qui supervisent les projets de développement placés sous le patronage du Programme d’Aide d’Urgence (CERP) –sortent des camions. Ils sont venus voir comment avancent les travaux sur cette route financée par les Américains. L’objectif est de relier les environs à un bazar local, afin de permettre aux fermiers de vendre plus facilement les produits de leurs récoltes.

Les types des affaires civiles se rapprochent de quatre Afghans assis à l’ombre d’un camion. Ils ont pris leur journée. «Ils sont contents d’avoir une nouvelle route?», demande David J. Glass, un officier des affaires civiles issu de la marine, à son interprète.

«Ceux qui conduisent sont contents, dit un des hommes. Les autres, je ne sais pas.»

«Du moment que quelqu’un est content», dit Glass.

«Et toi, tu es content?», demande l’homme.

«Je serais content quand ça sera fini», répond Glass

Ils tombent sur un autre homme, aux commandes d’une pelleteuse, en train de pousser des gravats. «Tu peux lui demander quelle sera la largeur de la route?», demande Glass à l’interprète. Il ne sait pas. «Tu travailles combien de temps aujourd’hui?» De 7h.00 à 13h.00. «Où est ton chef?» Il est au bazar, il va revenir. «Tu sais si le matériel de calibrage et de nivellement va arriver?» Aujourd’hui, normalement. Impossible de savoir si l’homme sait des choses ou s’il est surtout désireux de faire des réponses qui vont faire plaisir à son interlocuteur. C’est le brouillard de la guerre, version civile. «Je m’attendais à un meilleur avancement des travaux», dit Glass tandis que nous nous éloignons.

«Voilà trois heures de foutues en l’air», dit Walter.

«On a pu admirer le panorama», dit le sergent-chef Joe Baird.

«Regarde, il y a un hôtel, là-bas.»

Il montre du doigt une maison délabrée de l’autre côté de la route. Nous regagnons notre camion.

«Vous avez vu des ours? demande Shank. Ça serait bien cool de voir des ours en Afghanistan.»

Christopher Beam

Traduit par Antoine Bourguilleau

Christopher Beam
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