Monde

Bart de Wever, l'homme qui veut évaporer la Belgique

Jean-Sébastien Lefebvre, mis à jour le 15.10.2012 à 10 h 13

Le responsable politique nationaliste flamand ne le cache pas: à terme, la Belgique a vocation à disparaître. Et il fait tout pour.

Bart de Wever le 14 octobre 2012.  REUTERS/Laurent Dubrule

Bart de Wever le 14 octobre 2012. REUTERS/Laurent Dubrule

Connaissez-vous Bart de Wever? Le leader de la N-VA, le parti nationaliste flamand, est arrivé en tête des élections municipales à Anvers, la seconde ville de Belgique, le 14 octobre 2012.  Après le dépouillement de la quasi-totalité des bureaux, sa liste était créditée de 37,7% des voix, et 23 sièges sur 55, contre 28,6% et 17 sièges à celle du maire sortant, le socialiste Patrick Janssens.

«C'est un dimanche jaune et noir!», les couleurs de la Flandre et de son parti, s'est-il exclamé, parlant de jour «historique».

Bart de Wever n'a pas attendu pour lancer un appel au Premier ministre belge, le socialiste francophone Elio Di Rupo, pour qu'il négocie avec lui une réforme de l'Etat ouvrant la voie à une confédération.

«Les Flamands doivent pouvoir gérer (la Flandre) comme ils l'entendent.»

Parce que Bart de Wever rêve d'une chose: évaporer la Belgique.

En 2010, Jean-Sébastien Lefebvre faisait son portrait. A l'époque, il faisait 60 kg de plus et l'on s'interrogeait sur la percée de son parti aux élections législatives...

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Bart de Wever au Sénat belge, le 12 octobre 2010. REUTERS/Thierry Roge

Qui connaissait la Nouvelle alliance flamande en 2001? Presque personne. Ce parti nationaliste flamand, créé sur les décombres de la Wolksunie, son ancêtre déclinant, est aujourd'hui le principal parti de Flandre. Aux élections législatives belges de 2010, il a obtenu près de 30% des voix, devenant un acteur crucial de la formation d'un nouveau gouvernement et de la réforme de l'État. Une opportunité unique pour tous ceux qui rêvent d'une Flandre indépendante.

Bart le pragmatique 

Derrière ce succès, se cache un homme. Un certain Bart de Wever, leader charismatique de la NVA. Aujourd'hui connu de tous les Belges, il suscite autant l'admiration que la crainte. Il n'a pas grand-chose à voir avec les autres leaders des partis indépendantistes, qui eux flirtent souvent avec la xénophobie et l'extrême droite. Pour le journaliste de La Libre Belgique Martin Buxant, qui le suit depuis ses débuts:

«Bart de Wever est un démocrate, un homme de centre droit qui y rajoute l'idée de l'indépendance de la Flandre. Il est vrai qu'il lui est déjà arrivé de jouer avec le passé flamand troublé de la collaboration mais ce sont des coups médiatiques, rien de plus. Car il sait qu'une partie de son électorat y est sensible.»

Il représente l'image de son parti: celle d'un homme pragmatique et raisonnable. Dans le programme électoral de juin dernier, s'il est bien écrit que l'indépendance de la Flandre est le but ultime, Bart de Wever aime à répéter qu'il faudra du temps avant que l'État belge ne «s'évapore».

La ligne dure et radicale est assurée par ses proches, dont beaucoup sont d'anciens de la Wolksunie:

«Des gens comme Geert Bourgeois, vice-ministre président flamand. Il est la légitimité radicale de la NVA, toujours prêt à démontrer combien il est flamand.»

Bart le gentilhomme provocateur

Pour le servir et asseoir sa crédibilité dans ses propos, l'homme possède la réputation d'être d'une grande culture générale. En 2009, il avait fait l'admiration des médias en enchaînant les victoires à un jeu télévisé flamand: De Slimste Mens ter Wereld (l'homme le plus intelligent du monde). Ancien doctorant en histoire (il n'a jamais fini sa thèse), il est incollable sur la Seconde Guerre mondiale et adore le cinéma. Lors des émissions, les scores de la VRT (télévision publique flamande) atteignaient 65% de part d'audience. Certains hommes politiques, principalement ses adversaires, dénonçaient alors cette tribune gratuite qui lui était offerte.

Ce qui le rendit encore plus sympathique fut son humour. Bart de Wever est très à l'aise avec le comique, n'hésitant pas à égratigner au passage ses rivaux ou les Francophones. Il a un franc-parler bien à lui, doublé d'un certain sens de la provocation, du spectacle. En 2007, il avait marqué les esprits en déversant 250m3 de faux billets au pied de l'ascenseur à bateaux de Strépy-Thieu dans le Hainaut en Wallonie. Voulant dénoncer les transferts financiers entre les deux régions, il avait choisi cet ouvrage qui symbolise le gaspillage d'argent fédéral par le Sud du pays.

Bart le nationaliste

Ce combat pour l'indépendance de la Flandre est issu de convictions profondément ancrées en lui. Il est «un pur produit du mouvement nationaliste flamand», comme l'explique Benoît Rihoux, docteur en Sciences Politiques à l'Université de Louvain-la-Neuve.

«Ses parents étaient déjà engagés dans la mouvance nationaliste. A chaque étape de sa vie, il a été membre d'une organisation en lien avec, depuis son enfance jusqu'à l'université, structurant toute sa vie. C'est la grande force d'organisation du mouvement flamand et difficilement comparable avec d'autres pays.»

Les idées enseignées et véhiculées par ce milieu ne laissent aucun doute sur leurs intentions:

«Pour eux, la création de la Belgique n'est que le résultat d'un accord entre les puissances européennes du XIXe siècle, ce qui historiquement est véridique. Le nationalisme flamand s'est ensuite construit sur une victimisation de la Flandre qui aurait été dominée par les Francophones. Mais ils occultent totalement le fait que même les élites flamandes de l'époque parlaient français.»

En effet à cette époque les bourgeois d'Anvers ou de Gent considéraient le flamand comme un dialecte qui ne méritait aucunement qu'on s'y attarde. L'universitaire ajoute que:

«Ce qui a d'étonnant, c'est qu'aujourd'hui, les Flamands contrôlent en grande partie l'ensemble des leviers de l'État et dominent la Belgique sur le plan économique. Pourtant, cette victimisation existe toujours.»

Et Bart de Wever sait l'utiliser. Depuis que les partis francophones ont rejeté sa proposition de compromis sur la réforme de l'État, il enchaîne les interventions médiatiques en jouant un subtile numéro de «caliméro», déclarant qu'il avait «été humilié» alors qu'il s'était «personnellement exposé».

Bart le stratège

Mais tout cela ne donne pas à un politicien les clés du pouvoir, ni 30% aux élections. Son coup de maître réside dans sa capacité à élaborer une stratégie sur le moyen et long terme. Alors qu'en 2003 la NVA ne franchit même pas les 5% nécessaires pour obtenir des élus aux élections, il accepte une alliance avec chrétiens démocrates flamands (CD&V) qui sont alors en recherche d'alliés pour combler un repli de leur électorat.

Pour Martin Buxant, «c'est le leader du CDV de l'époque, Yves Leterme –et futur Premier ministre en 2007– qui a fait rentrer le loup dans la bergerie. Alors que les chrétiens démocrates pensaient récupérer l'électorat de la NVA, c'est l'inverse qui s'est produit. Ils se sont fait phagocyter. Yves Leterme avait fait campagne avec un programme fort sur les revendications flamandes. Sauf qu'une fois la victoire acquise, il a tout lâché pour devenir Premier ministre, réduisant ses exigences envers les francophones. Du coup, le soutien de la NVA est devenu celui d'une corde à un pendu rappelant toujours au CDV leurs promesses».

En voulant être plus flamand que les flamingants (terme désignant les autonomistes/indépendantistes flamands), les chrétiens démocrates ont permis une radicalisation du corps électoral du nord du pays, tout en démontrant leur incapacité à réformer l'État. La NVA s'est alors engouffrée dans la brèche.

Bart le communicant

Pour couronner le tout, Bart de Wever est un formidable communicant. «Il faut savoir qu'en Belgique, il existe deux espaces médiatiques. L'un flamand, l'autre francophone. Si tous les politiciens savent adapter leur message selon, il est celui qui pratique ce jeu didactique avec le plus de dextérité. Il utilise –en Flandre surtout– un mode de communication populiste, c'est-à-dire qu'il cherche à toucher la fibre émotionnelle du citoyen flamand. Sa deuxième force est sa capacité à s'imposer dans l'agenda médiatique, de faire en sorte que tout tourne autour de lui», commente Benoît Rihoux. Preuve de cette réussite: le magazine belge Lobby (francophone) l'a sacré meilleur communicant politique pour le période allant du 13 juin 2009 au 13 juin 2010.

Bart le jusqu'au-boutiste?

La question est maintenant de savoir jusqu'où il va aller dans le bras de fer avec les Francophones dans le cadre des négociations qui sont au point mort depuis septembre. «C'est avant tout un idéologue. Il aura toujours tendance à voir le verre à moitié vide plutôt qu'à moitié plein. Il est donc prêt à payer le prix d'une crise politique longue si cela peut lui réussir», analyse le chercheur. En faisant traîner les choses, il démontre aussi à ses électeurs à quel point la Belgique est devenue ingouvernable, que les intérêts flamands et francophones sont antinomiques.

«La seule chose qui peut le freiner et le faire reculer, c'est une baisse de son soutien populaire ou l'arrivée de problèmes économiques.»

Les statistiques du chômage pour septembre 2010, annoncent une diminution du nombre de demandeurs d'emploi de 15.000 personnes (pour 428.000 chômeurs) dont 10.000 en Flandre (sur environ 200.000). Même sans gouvernement, l'économie semble tenir le coup. Côté popularité, Bart de Wever vient de passer à 48% d'opinions favorables et en cas d'élections, il améliorait son score de 4,8 points.

Assez encourageant pour son avenir. Moins pour celui de la Belgique.

Jean-Sébastien Lefebvre

Jean-Sébastien Lefebvre
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