Amitié platonique: l'amitié profane
Ou pourquoi l'amitié entre homme et femme en gêne plus d'un(e).
- Something illegal in the Netherlands / Capitan Giona via Flickr CC License By -
Quand j'ai commencé à consulter le catalogue en ligne de la New York Public Library, à la recherche de livres sur l'amitié entre homme et femme, je m'attendais à trouver pléthore d'ouvrages. Mais, quand j'ai entré ma première requête, «amitié masculine-féminine», la machine m'a demandé si je voulais dire «amitié féminine». La requête «amitié entre genres» m'a soumis «frost et l'amitié» («frost» comme le poète). J'ai ensuite tenté «amitié homme-femme», ce qui a suscité l'alternative curieuse «amitié animale». (Ce n'est peut-être pas si curieux, dans la mesure où les hommes ont reconnu les vertus du compagnonnage canin bien avant celles de l'amitié féminine.) Enfin, la requête «amitié entre sexes opposés», terme consacré par la psychologie, a fait surgir la proposition «amitié profane».(1)
Très peu d'études ont été réalisées, dans quelque domaine que ce soit, sur l'amitié entre sexes opposés. Et le peu de matière existante est surtout de nature introspective, c'est-à-dire qu'elle sonde la façon dont hommes et femmes vivent et ressentent ces liaisons, plutôt qu'elle n'observe ce que ces relations révèlent de la société. Dans cette dernière optique, je me suis demandée si le remplacement impromptu de l'expression «entre sexes opposés» par le mot «profane» n'était pas involontairement révélateur.
La désacralisation de l'amitié
L'Inquisition avait bien compris qu'une femme qui fait amie ami avec son confesseur désacralise une relation sacrée, par l'établissement d'une certaine égalité. Le commentateur de la rubrique «Dear Prudence» qui a écrit: «Partager sa chambre d'hôtel avec "une vieille amie", ça ne se fait pas quand on est en couple», estimait lui aussi qu'il n'est pas convenable d'être ami(e) avec une personne de l'autre sexe quand on est par ailleurs engagé dans une relation amoureuse. Et en partant du principe que l'amitié entre homme et femme est impossible, le cinéma hollywoodien implique qu'elle relève du tabou: cette relation n'existe pas car elle ne doit pas exister.
Pour quelle raison nier ou vouloir empêcher l'amitié homme-femme? Avant le 20e siècle, alors que le principal frein à ce type de lien était une société intrinsèquement inégalitaire, on comprend aisément pourquoi les relations mixtes non amoureuses provoquaient un malaise: elles sapaient l'idée selon laquelle en dehors de leur rôle traditionnel (sexe et enfants), les femmes n'avaient rien à offrir aux hommes. Michel de Montaigne n'a-t-il pas écrit, en 1580, à propos des femmes et de l'amitié: «Leur âme ne semble pas assez ferme pour supporter l'étreinte d'un nœud aussi serré et aussi durable»? Or si leur âme était «assez ferme», qui sait de quoi d'autre elles seraient capables?
Une résistance rétrograde
Cette angoisse rétrograde continue de sévir dans certaines régions du monde. Un article de 2008 du New York Times sur les jeunes Saoudiens de Riyad rappelait ainsi que les hommes célibataires n'ont pas le droit d'entrer dans les centres commerciaux où les femmes font leurs emplettes, et qu'ils risquent d'être arrêtés et de subir le fouet s'ils sont trouvés en compagnie d'une femme n'appartenant pas à leur famille (même dans la plus innocente des situations). Aux cérémonies de mariage, hommes et femmes sont séparés. Naturellement, les mariages sont rendus possibles par certains mécanismes sociaux –arrangements entre familles, marieuses– mais un jeune homme et une jeune femme sans lien de parenté n'ont absolument aucune chance de devenir amis.
Dans l'Occident plus égalitaire d'aujourd'hui, où les obstacles à l'amitié entre les sexes sont tombés, les relations platoniques font l'objet d'un dénigrement généralisé, en ce qu'elles ne seraient que des histoires d'amour frustré. Une telle résistance à l'amitié homme-femme serait-elle le prolongement de notre ancienne hostilité? Sous cet angle, le «problème du sexe» si souvent invoqué n'est peut-être qu'un autre moyen de réaffirmer la différence fondamentale et irréductible qui séparerait les hommes des femmes.
Egaux mais pas pareils?
De nos jours, il est très mal vu de suggérer (du moins publiquement) que les hommes et les femmes ne sont pas égaux, mais il est parfaitement acceptable, et c'est même très à la mode, de dire qu'ils sont égaux mais pas pareils. Nos cerveaux fonctionneraient différemment, nos modes de communication seraient distincts, nous ne serions pour ainsi dire pas de la même planète (Mars pour les uns, Vénus pour les autres). Les tenants de la guerre des sexes revendiquent une telle dissemblance, une telle incompatibilité, qu'à les en croire, les hommes et les femmes n'auraient absolument rien à faire ensemble sans l'impératif biologique de la reproduction. Une telle vision des relations humaines est à la base de pratiquement toutes les blagues de la série Tout le Monde aime Raymond [on pensera aussi à la série française Un gars, une fille - NdT], et d'un nombre conséquent d'histoires drôles en général. Peut-être cette théorie rencontre-t-elle un large écho parce qu'elle est fondée. Après tout, c'est vrai, les hommes et les femmes ne sont pas pareils. Mais peut-être ces arguments servent-ils aussi à faire perdurer en douceur les inégalités.
S'il est une amitié entre homme et femme que personne ne remet en cause, c'est celle qui lie un homme homo et une femme hétéro. Souvent représenté sur les écrans, ce type de relation ne trouble pas la théorie de la guerre des sexes. Les amitiés entre gays et hétéros sont en réalité aussi variées que les amitiés entre hétéros (l'équivalent de Brandon et Sue, Sean et Jody, Joel et Ruth) mais, dans l'imaginaire collectif, le mâle gay est presque toujours affublé d'un masque féminin, qui le fait adorer le shopping et les commérages, comme Stanford Blatch dans Sex and the City. Il ne s'agit pas vraiment d'une amitié entre homme et femme, mais d'une amitié entre deux personnes qui aiment les hommes. En bref, l'homo mâle est une fille comme les autres.
La notion d'«ordinaire»
Mais l'amitié entre homme et femme hétéros ne répond pas à ce cliché. Nous sommes là en présence de types et de nanas «ordinaires» qui sont parvenus à dépasser leurs différences naturelles et à créer une relation platonique!
Du reste, dans la pratique, l'amitié avec le sexe opposé questionne la notion même «d'ordinaire». Les recherches dans ce domaine confirment le stéréotype qui veut qu'entre elles, les femmes partagent leurs pensées et leurs sentiments, et qu'entre eux, les hommes discutent de sujets neutres comme le sport, ou pratiquent une activité physique. Pour reprendre la formule du psychologue Paul H. Wright, les amitiés féminines relèvent du «face à face» tandis que les amitiés masculines relèvent du «côte à côte».(2)
Quand les hommes et les femmes se fréquentent de façon platonique, ils se retrouvent en quelque sorte entre les deux rives: l'affectif tient plus de place dans les amitiés mixtes que dans les amitiés exclusivement masculines, mais moins que dans les amitiés exclusivement féminines. D'après mon enquête auprès d'environ 600 lecteurs de Slate.com, certains hommes apprécient dans l'amitié avec une femme la possibilité de se livrer sans crainte d'être jugé, tandis que les femmes amies avec des hommes peuvent, par exemple, regarder un match sportif sans avoir à disséquer leurs sentiments.
Des amis moins «sexués»?
Peut-être les personnes qui vivent une amitié avec l'autre sexe sont-elles a priori moins «sexuées». La relation ne serait alors pas à l'origine d'un comportement moins stéréotypé, moins différencié, elle en serait le fruit. C'est l'hypothèse retenue par Louisa May Alcott dans son roman écrit en 1868-1869, Les Quatre filles du docteur March: si Jo et Laurie peuvent avoir une espèce de relation platonique (Laurie demande Jo en mariage, mais elle refuse), c'est en grande partie parce que Jo n'est pas très féminine –elle parle sans détours et se montre assez brutale– et que Laurie, lui, n'est pas un parangon de virilité – son grand-père le considère comme un être émotif inadapté au monde du travail.
Avec mes amis de l'autre sexe, en tout cas, les traits censés distinguer sensiblement les hommes des femmes sont à peine perceptibles (à l'exception des différences physiques). Mon ami Jeff préférait les cours d'art plastique au sport (il faisait de l'hyperventilation en endurance), écrivait des poèmes aux élues de son cœur, et nettoyait sa chambre, placards y compris, avant ses rendez-vous galants. Il pleure encore devant E.T. enfin, il a pleuré quand on a revu le film lors de sa re-sortie en salles, en 2002. Quant à moi, je ne regarde pas les matchs sportifs, j'ai une mauvaise coordination main-œil, et je ne joue pas aux jeux vidéo. Mais je n'aime pas non plus faire les boutiques, et j'avoue que je ne sais pas trop comment mettre de l'eye-liner. Je n'ai jamais versé une larme devant E.T.
Jeff et moi sommes-nous devenus amis parce que ni lui ni moi ne rentrons exactement dans les cases estampillées «masculin» et «féminin»? Ou, à l'inverse, est-ce notre amitié qui nous a rendus, l'un et l'autre, plus androgynes? La réponse se situe sûrement quelque part entre les deux. Quoi qu'il en soit, à mes yeux, notre amitié invalide totalement toutes ces histoires de Mars et de Vénus. Alors que de plus en plus d'hommes et de femmes sont amis avec le sexe opposé, il me semble même raisonnable de croire que les théories de la séparation extrême des genres feront de moins en moins d'adeptes.
(1) Cette recherche date de juillet dernier. Une recherche plus récente sur le catalogue en ligne de la New York Public Library offre maintenant trois résultats pour la requête «amitié entre genres», mais aucun ne concerne les relations platoniques entre homme et femme. «Amitié homme-femme» suscite toujours le message «Voulez-vous dire "amitié animale"?», mais déniche tout de même 18 titres d'ouvrage (d'aucun intérêt pour moi). La requête «amitié entre sexes opposés» ne devient plus «amitié profane», mais elle aboutit à six résultats, dont la saison trois de la série Melrose Place, qui ne me sont d'aucune utilité non plus.
(2) Référence au mot de C.S. Lewis: «Les amoureux sont en général face à face, absorbés l'un par l'autre; les amis sont côte à côte, absorbés dans un intérêt qui leur est commun.»
Juliet Lapidos
Traduit par Chloé Leleu
Photo: Something illegal in the Netherlands / Capitan Giona via Flickr CC License By
Mis à jour le 07/11/2010 à 21h56

















































Cependant considérant vos affinités anglosaxonnes et le fait que nous vivons dans une société de l information : ce qui n a rien à voir avec l internet en temps que tel , mais simplement est lié au fait que tout dans notre société est percu comme sous tendu, par une logique formelle ( plus ou moins mathématique) , la technologie n étant qu une illustration de cela , mais même le langage y est soumis : :le discours politique y est en effet reduit aux sondages ou aux statistiques ..
Les mots n ont plus de sens dans une société de l information , il n y a plus de signifié/signifiant qui compte , seulement des normes , des moyennes , des écarts types , des loi de répartitions de distruibution , des valeurs prédictives ,, il est donc tout naturel que comme vous le faites justement remarquer, les différences physiques ou comportementales soient exacerbée spécifiquement dans nos sociétés, pour la raison précedente et non seulement du fait de causes naturelles, comme on pourrait le croire à première vue.
De la même manière, une approche purement philosophique / éthique reste valable comme faire valoir des statistiques, selon la pensée de B Russell, mais elle ne peut atteindre une valeur intersubjective que si elle s adosse à une expérimentation “scientifique” qui concerne la matière de son sujet, Et c est d ailleurs du projet de cette expérimentation que les braves logiciens ( pataphysiciens trotskistes ) qui nous dirigent se sont emparés pour le plus grand mallheur des hommes et des femmes , mais je vous laisserai juge, en la matière.
Dans une société comme la notre ( triomphalisme de l esprit anglosaxon : la logique , et qui est parfois consanguin avec la France mais uniquement dans le domaine des jeux intellectuels mathématiques en particulier ) et avec votre culture , disais je : pourquoi ne pas vous contenter de faire reposer le problème uniquement sous une simple forme normative et donc statistique,
Cela qui aurait l élégance de satisfaire la vanité de nos esprits cartésiens, autant que celle du mode de pensée de nos sociétés, Seulement dans un second temps vous seriez apte à complèter votre approche grâce à une interprétation critique , faisant intervenir la philosophie et l éthique ( réintroduire des notion de sens dans les normes , qui sont des valeurs qui ont perdu inévitablement une partie du sens originel global qu elles véhiculaitt, d ou la grande perversité de nos sociétés à certains égards , mais ce n est pas vraiment votre problème )
Cette perte de sens via l applicaion du formalisme logique , peut s expliquer , parceque le critière d intersubjectivité nécessaire à la vérité scientifique , ne peut et ne doit jamais faire oublier que toute relation est d abord subjective et non intersubjective : et c est ce qui fait le malheur des humains qui vivent sous la coupe de despote logicien , et le bonheur de tous les autres., ainsi que l explication fondamentale de la dualité du couple logique formelle / éthique , qui nourrit abondamment vos interrogations sur la notion d amitié platonique ou profane.
:Utilisez donc, disais je, les statistiques pour transformer le débat d opinion en” réalité scientifique “ ( guillements parceque c est la définition anglosaxonne des sciences qui sert : les memes font les questions et les réponses ): _Prendre une population d hommes engagés dans une relation avec une femme platonique ou non _Prendre une population d hommes engagés dans une relation platonique avec un homme ( puisque votre interrogation repose sur la conviction que la relation platonique homme / homme est le gold standard des relations platoniques , ce qui n est pas mon avis , mais reflète vos propos ).
Pour chaaque groupe considéré, relever un maximum de caractéristiques sociales , éducatives , culturelles , biologiques , etc qui peuvent etre pertinentes ( influer sur une relation interhumaine ) Puis comparer les deux groupes pour voir s il existe des corrélations ou divergences entre l amour platonique homme / homme homme / femme , et aussi envisager une comparaison avec la relation non platonique éventuellement.. L analyse devra bien sur être prospective , et ne pas reposer sur des observations passées afin de conferer une valeur normative et donc actuelle à l interprétation philosophique éthisante des résultats.
Il y aurait là matière à de couteuses études , suivi de commentaires philosophiques dithyrambiques.
Et c est probablement là que ce joue toute la définition de l amitié platonique , ou profane , ellle ne se pose comme une difficulté qu à des individus nantis ou privilégiés : des gens à l abri de toutes difficultés matérielles ou psychologiques : Et cela se comprend facilement : la logique n est elle pas conditionnée par le déni des pathologies mentales ( même les plus infimes ) et de la misère qui en découle.
Aussi toute opinion qui considère l amitié profane, ou platonique , comme une difficulté, n est probablement que le fruit d un esprit trop épris de logique .
En voulant partager avec vos semblalbles, la notion d amour platonique/ profane dans une société comme la notre, vous oblige de toute manière de passer par le prisme de la logique ( tout doit y passer : c est La Règle de la sociétés de l information ),
Et ce faisant vous travestirez la subjectivité de l amour platonique , en intersubjectivité pour la faire relever du domaine de la science moderne et de la logique,
Ce faisant vous avez perdu l information que vous recherchiez ( subjectivité =/= intersubjectivité, même si subjectivité => intersubjectivité) et qui est le sens de l amour platonique / profane , Vous ne le retrouverez sans doute qu au plus profond de la misère hiumaine , en mettant votre dignité au bord d un précipice dont vous pourriez ne jamais revenir saine d esprit et qui vous mettrait doublement au ban de l humanité,
Peut être serait ce là votre salvation vis à vis de l insoluble problème de l amour platonique / profane ( insoliuble par le biais de la logique et de la société de l information ).