Life

Amitié platonique: l'amitié profane

Juliet Lapidos, mis à jour le 07.11.2010 à 21 h 56

Ou pourquoi l'amitié entre homme et femme en gêne plus d'un(e).

Something illegal in the Netherlands / Capitan Giona via Flickr CC License By

Something illegal in the Netherlands / Capitan Giona via Flickr CC License By

Quand j'ai commencé à consulter le catalogue en ligne de la New York Public Library, à la recherche de livres sur l'amitié entre homme et femme, je m'attendais à trouver pléthore d'ouvrages. Mais, quand j'ai entré ma première requête, «amitié masculine-féminine», la machine m'a demandé si je voulais dire «amitié féminine». La requête «amitié entre genres» m'a soumis «frost et l'amitié» («frost» comme le poète). J'ai ensuite tenté «amitié homme-femme», ce qui a suscité l'alternative curieuse «amitié animale». (Ce n'est peut-être pas si curieux, dans la mesure où les hommes ont reconnu les vertus du compagnonnage canin bien avant celles de l'amitié féminine.) Enfin, la requête «amitié entre sexes opposés», terme consacré par la psychologie, a fait surgir la proposition «amitié profane».(1)

Très peu d'études ont été réalisées, dans quelque domaine que ce soit, sur l'amitié entre sexes opposés. Et le peu de matière existante est surtout de nature introspective, c'est-à-dire qu'elle sonde la façon dont hommes et femmes vivent et ressentent ces liaisons, plutôt qu'elle n'observe ce que ces relations révèlent de la société. Dans cette dernière optique, je me suis demandée si le remplacement impromptu de l'expression «entre sexes opposés» par le mot «profane» n'était pas involontairement révélateur.

La désacralisation de l'amitié

L'Inquisition avait bien compris qu'une femme qui fait amie ami avec son confesseur désacralise une relation sacrée, par l'établissement d'une certaine égalité. Le commentateur de la rubrique «Dear Prudence» qui a écrit: «Partager sa chambre d'hôtel avec "une vieille amie", ça ne se fait pas quand on est en couple», estimait lui aussi qu'il n'est pas convenable d'être ami(e) avec une personne de l'autre sexe quand on est par ailleurs engagé dans une relation amoureuse. Et en partant du principe que l'amitié entre homme et femme est impossible, le cinéma hollywoodien implique qu'elle relève du tabou: cette relation n'existe pas car elle ne doit pas exister.

Pour quelle raison nier ou vouloir empêcher l'amitié homme-femme? Avant le 20e siècle, alors que le principal frein à ce type de lien était une société intrinsèquement inégalitaire, on comprend aisément pourquoi les relations mixtes non amoureuses provoquaient un malaise: elles sapaient l'idée selon laquelle en dehors de leur rôle traditionnel (sexe et enfants), les femmes n'avaient rien à offrir aux hommes. Michel de Montaigne n'a-t-il pas écrit, en 1580, à propos des femmes et de l'amitié: «Leur âme ne semble pas assez ferme pour supporter l'étreinte d'un nœud aussi serré et aussi durable»? Or si leur âme était «assez ferme», qui sait de quoi d'autre elles seraient capables?

Une résistance rétrograde

Cette angoisse rétrograde continue de sévir dans certaines régions du monde. Un article de 2008 du New York Times sur les jeunes Saoudiens de Riyad rappelait ainsi que les hommes célibataires n'ont pas le droit d'entrer dans les centres commerciaux où les femmes font leurs emplettes, et qu'ils risquent d'être arrêtés et de subir le fouet s'ils sont trouvés en compagnie d'une femme n'appartenant pas à leur famille (même dans la plus innocente des situations). Aux cérémonies de mariage, hommes et femmes sont séparés. Naturellement, les mariages sont rendus possibles par certains mécanismes sociaux –arrangements entre familles, marieuses– mais un jeune homme et une jeune femme sans lien de parenté n'ont absolument aucune chance de devenir amis.

Dans l'Occident plus égalitaire d'aujourd'hui, où les obstacles à l'amitié entre les sexes sont tombés, les relations platoniques font l'objet d'un dénigrement généralisé, en ce qu'elles ne seraient que des histoires d'amour frustré. Une telle résistance à l'amitié homme-femme serait-elle le prolongement de notre ancienne hostilité? Sous cet angle, le «problème du sexe» si souvent invoqué n'est peut-être qu'un autre moyen de réaffirmer la différence fondamentale et irréductible qui séparerait les hommes des femmes.

Egaux mais pas pareils?

De nos jours, il est très mal vu de suggérer (du moins publiquement) que les hommes et les femmes ne sont pas égaux, mais il est parfaitement acceptable, et c'est même très à la mode, de dire qu'ils sont égaux mais pas pareils. Nos cerveaux fonctionneraient différemment, nos modes de communication seraient distincts, nous ne serions pour ainsi dire pas de la même planète (Mars pour les uns, Vénus pour les autres). Les tenants de la guerre des sexes revendiquent une telle dissemblance, une telle incompatibilité, qu'à les en croire, les hommes et les femmes n'auraient absolument rien à faire ensemble sans l'impératif biologique de la reproduction. Une telle vision des relations humaines est à la base de pratiquement toutes les blagues de la série Tout le Monde aime Raymond [on pensera aussi à la série française Un gars, une fille - NdT], et d'un nombre conséquent d'histoires drôles en général. Peut-être cette théorie rencontre-t-elle un large écho parce qu'elle est fondée. Après tout, c'est vrai, les hommes et les femmes ne sont pas pareils. Mais peut-être ces arguments servent-ils aussi à faire perdurer en douceur les inégalités.

S'il est une amitié entre homme et femme que personne ne remet en cause, c'est celle qui lie un homme homo et une femme hétéro. Souvent représenté sur les écrans, ce type de relation ne trouble pas la théorie de la guerre des sexes. Les amitiés entre gays et hétéros sont en réalité aussi variées que les amitiés entre hétéros (l'équivalent de Brandon et Sue, Sean et Jody, Joel et Ruth) mais, dans l'imaginaire collectif, le mâle gay est presque toujours affublé d'un masque féminin, qui le fait adorer le shopping et les commérages, comme Stanford Blatch dans Sex and the City. Il ne s'agit pas vraiment d'une amitié entre homme et femme, mais d'une amitié entre deux personnes qui aiment les hommes. En bref, l'homo mâle est une fille comme les autres.

La notion d'«ordinaire»

Mais l'amitié entre homme et femme hétéros ne répond pas à ce cliché. Nous sommes là en présence de types et de nanas «ordinaires» qui sont parvenus à dépasser leurs différences naturelles et à créer une relation platonique!

Du reste, dans la pratique, l'amitié avec le sexe opposé questionne la notion même «d'ordinaire». Les recherches dans ce domaine confirment le stéréotype qui veut qu'entre elles, les femmes partagent leurs pensées et leurs sentiments, et qu'entre eux, les hommes discutent de sujets neutres comme le sport, ou pratiquent une activité physique. Pour reprendre la formule du psychologue Paul H. Wright, les amitiés féminines relèvent du «face à face» tandis que les amitiés masculines relèvent du «côte à côte».(2)

Quand les hommes et les femmes se fréquentent de façon platonique, ils se retrouvent en quelque sorte entre les deux rives: l'affectif tient plus de place dans les amitiés mixtes que dans les amitiés exclusivement masculines, mais moins que dans les amitiés exclusivement féminines. D'après mon enquête auprès d'environ 600 lecteurs de Slate.com, certains hommes apprécient dans l'amitié avec une femme la possibilité de se livrer sans crainte d'être jugé, tandis que les femmes amies avec des hommes peuvent, par exemple, regarder un match sportif sans avoir à disséquer leurs sentiments.

Des amis moins «sexués»?

Peut-être les personnes qui vivent une amitié avec l'autre sexe sont-elles a priori moins «sexuées». La relation ne serait alors pas à l'origine d'un comportement moins stéréotypé, moins différencié, elle en serait le fruit. C'est l'hypothèse retenue par Louisa May Alcott dans son roman écrit en 1868-1869, Les Quatre filles du docteur March: si Jo et Laurie peuvent avoir une espèce de relation platonique (Laurie demande Jo en mariage, mais elle refuse), c'est en grande partie parce que Jo n'est pas très féminine –elle parle sans détours et se montre assez brutale– et que Laurie, lui, n'est pas un parangon de virilité – son grand-père le considère comme un être émotif inadapté au monde du travail.

Avec mes amis de l'autre sexe, en tout cas, les traits censés distinguer sensiblement les hommes des femmes sont à peine perceptibles (à l'exception des différences physiques). Mon ami Jeff préférait les cours d'art plastique au sport (il faisait de l'hyperventilation en endurance), écrivait des poèmes aux élues de son cœur, et nettoyait sa chambre, placards y compris, avant ses rendez-vous galants. Il pleure encore devant E.T. enfin, il a pleuré quand on a revu le film lors de sa re-sortie en salles, en 2002. Quant à moi, je ne regarde pas les matchs sportifs, j'ai une mauvaise coordination main-œil, et je ne joue pas aux jeux vidéo. Mais je n'aime pas non plus faire les boutiques, et j'avoue que je ne sais pas trop comment mettre de l'eye-liner. Je n'ai jamais versé une larme devant E.T.

Jeff et moi sommes-nous devenus amis parce que ni lui ni moi ne rentrons exactement dans les cases estampillées «masculin» et «féminin»? Ou, à l'inverse, est-ce notre amitié qui nous a rendus, l'un et l'autre, plus androgynes? La réponse se situe sûrement quelque part entre les deux. Quoi qu'il en soit, à mes yeux, notre amitié invalide totalement toutes ces histoires de Mars et de Vénus. Alors que de plus en plus d'hommes et de femmes sont amis avec le sexe opposé, il me semble même raisonnable de croire que les théories de la séparation extrême des genres feront de moins en moins d'adeptes.

(1) Cette recherche date de juillet dernier. Une recherche plus récente sur le catalogue en ligne de la New York Public Library offre maintenant trois résultats pour la requête «amitié entre genres», mais aucun ne concerne les relations platoniques entre homme et femme. «Amitié homme-femme» suscite toujours le message «Voulez-vous dire "amitié animale"?», mais déniche tout de même 18 titres d'ouvrage (d'aucun intérêt pour moi). La requête «amitié entre sexes opposés» ne devient plus «amitié profane», mais elle aboutit à six résultats, dont la saison trois de la série Melrose Place, qui ne me sont d'aucune utilité non plus.

(2) Référence au mot de C.S. Lewis: «Les amoureux sont en général face à face, absorbés l'un par l'autre; les amis sont côte à côte, absorbés dans un intérêt qui leur est commun.»

Juliet Lapidos

Traduit par Chloé Leleu

Photo: Something illegal in the Netherlands / Capitan Giona via Flickr CC License By

Juliet Lapidos
Juliet Lapidos (26 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte