Tirs devant le siège du gouvernement: les années qui continuent à plomber l'Italie

Dimanche 28 avril, un tireur a blessé deux carabiniers devant le siège du gouvernement italien, qui vient d'être formé. Régulièrement, quand le pays est confronté à des épisodes violents, ressurgit le spectre des années 1970. A raison?

Scène du film «Romanzo criminale» © Collection AlloCiné / www.collectionchristophel.fr

- Scène du film «Romanzo criminale» © Collection AlloCiné / www.collectionchristophel.fr -

Dimanche 28 avril, alors même que le nouveau gouvernement d'union d'Enrico Letta prêtait serment, un homme a tiré des coups de feu sur des carabiniers devant le Palais Chigi où siège le gouvernement, à Rome, faisant deux blessés. «Le geste criminel tragique d'un chômeur qui voulait se suicider», a déclaré le nouveau ministre de l'Intérieur, pour qui il s'agit d'un «acte isolé».

Nous republions à cette occasion un article sur la violence politique en Italie

Le 30 septembre 2010, le directeur du quotidien italien de droite Libero réchappait d'une tentative d’attentat. Et même si l’histoire ne paraît pas très crédible, l’image d’un homme, armé d’un pistolet, qui guette un directeur de journal pour l’abattre, reste forte.

Elle renvoie aux années de plomb, deux décennies pendant lesquelles l’Italie, dans un climat d’exacerbation des clivages politiques, fut frappée par des actions terroristes qui ont fait 362 morts et 172 blessés. «Tout cela me rappelle les années 70», déclarait Maurizio Belpietro, le directeur de Libero au lendemain de la tentative d’attentat. A la Repubblica, l’évènement dépoussière les mêmes vieilles angoisses: «L’image d’un homme armé d’un pistolet dans l’immeuble d’un journaliste nous ramène à une saison terrible, pour tous ceux qui gardent en mémoire les pires années de nos vies», lisait-on dans un éditorial. Régulièrement, et plus récemment après des affrontements à l’arme blanche à l’université de Rome en 2008 entre étudiants de droite et de gauche, l’Italie ne cesse d’évoquer ce violent passé. A juste titre?

Italie: le mouton noir européen

La situation des journalistes est en effet loin d’être rassurante, car l’attentat contre Belpietro n’est pas un cas isolé. Entre 2009 et 2010, 400 journalistes italiens ont été victimes d’intimidations pour la publication d’informations sur la mafia, le terrorisme ou des épisodes d’extrémisme politique. Deux fois plus que lors des trois années précédentes. C’est ce que révèle le rapport 2010 de Ossigeno, l’observatoire sur les journalistes sous escorte et sur les informations cachées par la violence. «L’Italie est désormais le mouton noir de l’Europe en ce qui concerne la liberté d’information et la sécurité des journalistes, comme l’ont reconnu de nombreux observateurs de renom: le Conseil de l’Europe, l’Unesco, Freedom House, Reporter Sans Frontières et autres», dit Alberto Spampinato, qui dirige le projet Ossigeno. Et dont le frère, Giovanni Spampinato, a été assassiné en 1972 alors qu’il enquêtait sur des activités néofascistes en Sicile.

Les violences ne concernent évidemment pas que les journalistes. Les agressions envers les syndicats semblent revenir à la mode, comme au temps des années de plomb. Le 7 octobre dernier, le siège de la Cisl (Confédération italienne des syndicats des travailleurs) a été attaqué par des militants d’Action, un groupe de l’extrême gauche romaine, qui ont lancé des œufs et de la peinture rouge sur ses murs. Et ce, à peine un mois après que le secrétaire de la Confédération a été frappé par un fumigène lors de la fête du mouvement.

Un terrorisme endémique

Mais ce qui, par dessus tout, fait craindre un retour à ces années noires, ce sont les groupes terroristes, qui paraissent ressusciter, ou ne jamais avoir disparu. En juin 2009, six personnes, accusées d’organiser un attentat à la Maddalena (Sardaigne), où devait se tenir le G8, sont arrêtées: elles voulaient refonder les Brigades Rouges, le groupe d’extrême gauche qui a terrorisé l’Italie pendant les années de plomb. En 2007, une quinzaine d’héritiers des brigades rouges sont arrêtés lors d’un coup de filet à Milan, Turin et Padoue. Ils étaient en possession d’armes de guerre.

«Le terrorisme en Italie est endémique, il n’a jamais été véritablement extirpé de la société», explique Giovanni Fasanella, journaliste et auteur de plusieurs livres sur les années de plomb. Il a d’ailleurs été victime de menaces publiques et privées de la part d’un ancien militant d’une autre organisation terroriste d’extrême gauche, Prima Linea, coupable de deux homicides. «L’Italie n’a jamais réglé ses comptes avec cette expérience. Elle a préféré la démolir en la déclassant à un simple phénomène, pur fruit d’une explosion de folie criminelle, en la privant ainsi de tous ses aspects culturels et idéologiques».

Un travail de mémoire difficile

Fasanella n’est pas le seul à penser que l’Italie doit encore régler ses comptes avec un passé traumatisant. Pour Marc Lazar, professeur à Sciences Po et à la Luiss (Rome), il est temps de laisser le champ à la recherche historique. En effet, l’Italie a commencé à se pencher sur son passé: d’abord les enquêtes journalistiques, puis les récits de certains protagonistes, ensuite les mémoires, et enfin les films. Mais maintenant, c’est aux historiens de se mettre au travail: «Trente à quarante ans sont passés, les archives commencent à être ouvertes, les jeunes s'intéressent à cette période... Le temps de l’histoire est venu.»

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Lazar a récemment dirigé, avec Marie-Anne Matard-Bonnucci, un ouvrage collectif sur les années de plomb (L’Italie des années de plomb. Le terrorisme entre histoire et mémoire). Mais pour Marc Lazar, ce n’est pas parce que l’Italie a du mal à gérer son passé que, comme l’affirme Fasanella, il y aura un retour aux années de plomb. Bien au contraire. D’après l’historien, cette période «a été tellement traumatisante, qu’elle a disqualifié le recours à la violence politique en Italie. Après les années de plomb, la violence politique devient illégitime. Voilà pourquoi les attentats suivant cette période, comme celui de Marco Biagi en 2002, ont suscité une indignation considérable.»

Disproportion

«Il manque le plomb pour parler d’années de plomb», résume Lanfranco Pace, journaliste italien qui a appartenu à l’un de ces mouvements d’extrême gauche. En effet, quand on se penche sur les faits évoqués pour justifier un retour aux années de plomb, la disproportion entre les événements de ces sombres années et les actuels est évidente. Quelques jours après l’attentat contre Belpietro, Il Riformista publiait un petit agenda du climat social en Italie. Y étaient recensés tous les faits qui, au cours de l’automne-hiver 2009, forgeraient selon le quotidien une atmosphère de violence politique: des tags sur les murs, des groupes provocants sur Facebook comme Uccidamo Berlusconi (Tuons Berlusconi), des menaces, ainsi qu’un explosif dans une université milanaise... Malgré la tonalité dramatique de l’article, difficile d’y croire, et de voir dans ces provocations des massacres comparables à l’attentat de la gare de Bologne, qui a fait 86 morts, ou à celui de piazza Fontana, 16 morts...

Une arme politique

Si le spectre des années de plomb réapparaît à chaque épisode de violence, c’est qu’il touche une corde sensible en Italie. Comme le rappelle Marc Lazar, «les années de plomb ont représenté une décennie de peur. On a du mal à comprendre ça en France où, par rapport à l’Italie, les années 1970, c’était de la rigolade, le degré de violence était tout autre». C’est ainsi que le raccourci rhétorique se transforme en arme politique. Pour Marc Lazar, l’Italie est, depuis l’avènement de Silvio Berlusconi en 1994, plongée dans une «guerre civile simulée»: la rivalité politique n’est plus que délégitimation réciproque et diabolisation de l’ennemi. Dans ce climat tendu, «suggérer que l'affrontement rhétorique qui existe entre partisans et adversaires de Berlusconi pourrait aboutir à des nouveaux actes de violence, c’est, pour Marc Lazar, délégitimer les adversaires de Berlusconi».

L’histoire se répète, mais ne se ressemble pas

D’autant plus qu’augmentation des violences n’est pas forcément synonyme de dégradation du climat politique. Ainsi, les menaces envers les journalistes sont bien en augmentation. Mais ces tensions ne sont pas forcément le résultat de l’exacerbation des conflits politiques.

«Une politique réduite à l’affrontement direct, comme l’est depuis un certain temps la politique italienne, accroît bien évidemment la tentation d’aller droit au but. Mais je ne crois pas que derrière les menaces aux journalistes se cache une volonté politique. Le rapport Ossigeno révèle que les journalistes menacés sont d’horizons politiques divers et beaucoup d’entre eux n’ont pas d’appartenance politique précise», explique Alberto Spampinato.

Si la violence ne disparaît pas de la société italienne, elle ne se manifeste plus sous forme d’activisme politique. Lanfranco Pace parle d’une «américanisation de la violence: on est passés de la violence collective à une individuelle». Il cite l’exemple de la statuette lancée à Berlusconi: l’évènement avait ressuscité le spectre des années de plomb, mais il ne s’agissait que d’un acte de folie individuelle.

En effet, le climat social est à «la décomposition et au repli sur soi, explique Guido Crainz. Pour ce professeur d’histoire contemporaine à l’université de Teramo, qui a présidé en 2007 un colloque international sur la violence politique et les mouvements sociaux dans l’Italie des années 1970, la révolte vient avec l’espoir.

«En Italie il n’y a plus d’espoir, et donc plus de désespoir non plus. C’est un pays en décomposition, pas une poudrière.»

Margherita Nasi

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Journaliste à Slate.fr Ses articles
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Publié le 06/11/2010
Mis à jour le 28/04/2013 à 15h23
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