Monde

Paris et Londres cessent les enfantillages

G. Le Hardy, mis à jour le 04.11.2010 à 12 h 35

L'accord franco-britannique de défense est une nécessité et une bonne nouvelle.

Le porte-avions anglais HMS Illustrious Darrin Zammit Lupi / Reuters

Le porte-avions anglais HMS Illustrious Darrin. Zammit Lupi / Reuters

Les causes de réjouissance sont rares, ces temps-ci. Alors, réjouissons-nous de l'accord entre la France et le Royaume-Uni en matière de défense, un accord qui prévoit une vaste coopération dans tous les domaines: entrainements, préparations d'expéditions conjointes, sous-marins, drones, porte-avions, industries de défense et même –ce qui a été à juste titre mis en relief- certains aspects de la maintenance des moyens de la dissuasion nucléaire. Pourquoi ce miracle entre deux pays qui sont censés être en désaccord sur tout et sont supposés être des ennemis héréditaires depuis presque 1.000 ans?

Ce n'est pas seulement parce que l'argent manque cruellement, de part et d'autre et qu'il faut donc s'unir ou au moins se rapprocher pour survivre. Tout le monde sait que les coopérations dans le domaine militaire et de la défense ne font pas faire d'économies à court terme mais parfois au contraire sont des facteurs de surcoûts avant de produire des effets  financiers bénéfiques à moyen et long terme. L'aspect budgétaire a  naturellement joué un rôle dans ces temps de réduction drastique des dépenses  budgétaires mais ce n'est pas le seul facteur

Ce Traité n'est d'ailleurs pas une totale surprise ou une révolution complète. Il ya douze ans, Jacques Chirac et Tony Blair signaient la Déclaration de Saint-Malo. Celle-ci  résultait déjà d'une constatation simple et d'une convergence d'intérêts  forte: avec la fin de la guerre froide, il était clair que les Etats-Unis,  allaient – tout à fait légitimement- s'impliquer moins fortement et moins  directement dans la sécurité européenne et que les Européens allaient en conséquence devoir assumer davantage de responsabilités. Seulement voilà, découverte douloureuse avec  la Bosnie, puis le Kosovo dans les années 1990: même les deux plus grandes puissances militaires de l'Europe n'étaient pas en mesure de régler un conflit –relativement mineur– dans leur propre arrière cour. Il leur a fallu faire appel aux Américains, via l'Otan, pour y arriver, non sans mal. 

Il était donc déjà  logique à l'époque que les deux pays  s'entendent pour développer ce qu'on allait appeler  la «défense européenne» et qui était ni plus ni moins que la première tentative  d'une entente entre les deux pays  pour créer le noyau dur d'une force militaire mise au service non seulement des deux pays mais de toute l'Europe. L'élection de Bush, le 11-Septembre, l'intervention militaire américano-britannique en Irak et la détérioration des relations entre Jacques Chirac et Tony Blair ont mis un coup d'arrêt à ce mouvement. Ils n'ont pas supprimé une nécessité criante: la France et le Royaume-Uni ont beau se prévaloir de leur statut de puissance nucléaire et de membre permanent du Conseil de Sécurité. Ils ne peuvent pas prétendre continuer à jouer un rôle substantiel dans les affaires du monde s'ils ne se décident pas à mettre un commun un certain nombres de leurs moyens militaires.

Et maintenant? Comme toujours, tout va d'abord se jouer dans la mise en œuvre. Le Président français et le Premier ministre britannique devront peser de tout leur poids pour surmonter les obstacles techniques, industriels, économiques, financiers de toute sorte qui sont consubstantiels à une coopération militaire. Ils devront aussi user de toute leur autorité pour imposer des coopérations que certains, de part et d'autre, obéissant à des calculs à courte vue, des complexes dérisoires et des réflexes ataviques, essaieront de faire capoter.  

Au-delà d'une bonne mise en œuvre, on peut espérer qu'une coopération de cette ampleur s'accompagnera d'un rapprochement des politiques extérieures des deux, lequel rapprochement  favorisera à son  la création progressive d'une politique extérieure européenne.

Il y a là un message pour les Britanniques. Après Saint-Malo, une partie d'entre eux étaient vent debout contre ce qu'ils dénonçaient  comme «l'armée européenne dirigée par la Commission de l'Union européenne» L'horreur!  Aujourd'hui, il suffit de lire les tabloïds de la presse britannique pour voir que nous ne sommes pas au bout de nos peines puisque le nouveau spectre qui est agité c'est que l'armée anglaise soit sous les ordres de l'armée française. L'horreur absolue! Quand comprendra-t'on, et pas seulement à Londres, qu'il n'y a pas de contradiction, en particulier en matière de défense, entre des nations fortes et une Europe plus crédible et plus respectée  dans le monde.

Ce qui conduit à un autre message, à l'attention des autres Européens. Ce Traité n'est pas seulement une bonne chose pour les deux signataires, mais aussi pour l'ensemble des Européens. Nos partenaires devraient donc non seulement le saluer mais aussi y participer. Il faut arrêter de se faire des illusions. Ceux qui croient que l'Europe doit se spécialiser dans le «soft power» et laisser aux Etats-Unis (ou aux Russes et aux Chinois demain) la charge et les bénéfices du «hard power» se trompent. L'influence, la puissance ne se réduisent plus  à la seule possession, à l'utilisation ou la menace d'utilisation de la force militaire. Mais faire l'impasse sur les moyens militaires, c'est pour l'Europe la certitude d'être le spectateur impuissant et vulnérable d'un monde qui se construira sans elle et contre ses intérêts.

Il y a donc du chemin à faire avant de déclarer que cet accord est historique. Mais en attendant, il y a lieu de se réjouir: ce que la raison n'a pas fait pendant des siècles, la nécessité, peut-être, va y obliger.

G. Le Hardy

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Diplomate français
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